Voici quelques éléments de corrigé pour :

  • la scène de rencontre entre Julien Sorel et Mme de Rênal dans Le Rouge et le Noir,
  • la scène de rencontre entre Frédéric Moreau et Mme Arnoux dans L’Éducation sentimentale.

Quel que soit le texte, faites-en la “carte d’identité” avant même de le lire.

Les trois questions suivantes peuvent aider à identifier le texte, à bien le cerner, en vue d’un commentaire pertinent :

  • Qu’est-ce que ce texte ?
  • Que dit-il ?
  • Quels sont ses effets, sa visée ?

Répondre à la première question doit aujourd’hui être relativement aisé pour vous : vous avez affaire à deux extraits de romans réalistes.

À la seconde question, on peut répondre que ce sont là deux scènes de rencontre : dans la première, Julien Sorel, jeune précepteur, rencontre la mère de ses futurs élèves, Mme de Rênal. Dans la seconde, Frédéric Moreau découvre avec ravissement Mme Arnoux sur un bateau. N’hésitez pas, pour étoffer votre réponse à cette question et pour préparer la troisième, à partir de vos connaissances sur Stendhal et Flaubert.

Brefs rappels sur Stendhal

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  • On le sait, Stendhal est parfois considéré comme le premier romancier réaliste : Le Rouge et le Noir (1830) devance de peu La Comédie humaine de Balzac.
  • On parle parfois pour son esthétique de “réalisme subjectif” : l’expression, pour technique qu’elle paraisse, renvoie à un choix d’écriture très lisible : donner à voir l’histoire par les yeux du personnage et sans esthétisation du réel. Le fameux passage sur l’arrivée de Fabrice à Waterloo est emblématique de cette écriture.
  • Le réalisme de la narration n’entrave pas l’élan romantique des personnages stendhaliens. Leur fougue suscite de la part de la voix narrative à la fois bienveillance et ironie. Julien est parfois ridicule, mais souvent attachant ; Fabrice del Dongo peut susciter le rire du lecteur, mais c’est un héros “fort humain”.

Pour ce qui est de l’intrigue du Rouge, l’avoir en tête peut aider, mais si vous la connaissez, prenez garde de ne pas plaquer vos connaissances du roman sur le passage. Vous pourriez être myope et insuffisamment attentif à ce texte, à cause de votre bonne maîtrise de l’œuvre.

Je ne la rappelle pas ici, sachant que le jour du Bac, vous ne pourrez peut-être vous appuyer que sur le paratexte présentant l’œuvre d’où est tiré l’extrait.

Brefs rappels sur Flaubert

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  • Bien qu’il n’ait jamais revendiqué un tel titre, Gustave Flaubert s’affirme dans la seconde moitié du XIXe siècle comme le maître du roman réaliste, notamment avec Madame Bovary (1857).
  • Si ses romans sont des chefs-d’œuvre, ses personnages sont davantage ce qu’on pourrait appeler des “ratés”, qu’il s’agisse d’Emma ou de Frédéric Moreau dans L’Éducation sentimentale.
  • Leur romantisme n’est pas entièrement ou en tout cas pas toujours ridicule, mais il confine souvent à la sensiblerie et pâtit dès lors de l’ironie féroce de la voix narrative.

Deux scènes de rencontre

  • Une première lecture et votre réponse à la question sur corpus doivent vous avoir aidé à identifier un topos romanesque : la scène de rencontre qui préside à un amour futur. Dès lors, que vous commentiez l’un ou l’autre de ces extraits, la question suivante se pose : comment l’écrivain s’est-il approprié ce topos ?
  • De cette question en découlent d’autres : sur le plan du thème, quels prémices d’un amour futur entrevoit-on ? Les émotions des personnages sont-elles identiques ? Les personnages sont-ils initialement dans une même situation ?
  • Sur le plan de l’écriture romanesque, comment s’organise la rencontre : narration, description, types de paroles et de pensées rapportées, point de vue narratif ?
  • Appuyez-vous également sur les repères rappelés plus haut : peut-on voir ici à l’œuvre une tension entre le réalisme des romans et ce qu’on pourrait nommer le romantisme des personnages ? La voix narrative, chez Stendhal, et plus encore chez Flaubert, est-elle teintée d’ironie ?

Projets de lecture

Projet de lecture de l’extrait du Rouge et le Noir

Une lecture plus attentive de ce texte révèle l’importance du point de vue et de l’alternance entre la vision de Julien et celle de Mme de Rênal. C’est pourquoi on pourrait proposer le projet de lecture suivant :

Comment Stendhal renouvelle-t-il ici le topos de la scène de rencontre en jouant sur le regard des personnages ?

Il était parfaitement possible d’insister dès le projet de lecture sur la différence sociale entre les deux personnages. En réalité, les premiers sentiments des personnages, prémices de leur amour futur (sur lequel se clôt le roman), transcendent à la fin de l’extrait la différence de rangs sociaux. C’est l’un des intérêts de cet extrait. Il ne faut cependant pas faire une lecture essentiellement sociale de ce texte : ce n’est pas le principal propos de Stendhal.

Pistes d’interprétation et d’analyse pour cet extrait

Je ne vous propose pas de plan, mais un ensemble de pistes, non exhaustif. Travailler sur toutes ces pistes vous assurait d’une note satisfaisante.

Si toutefois pour progresser, vous souhaitez que j’en propose un, il vous suffira de me le signaler.

Il était essentiel d’étudier la façon dont Stendhal donne à voir alternativement chaque personnage par les yeux de l’autre, pour faire vivre au lecteur les émotions de chacun au plus près. Chaque personnage est saisi de l’intérieur (avec le point de vue interne, le discours indirect libre pour Mme de Rênal à la fin du passage) et de l’extérieur (par le point de vue interne… de l’autre).

Cela a aussi pour effet de transformer les personnages. Julien apparaît comme un être paradoxal, mais rassurant pour Mme de Rênal : c’est un enfant ; quant à elle, c’est par voie de conséquence sous les traits d’une mère qu’elle est donnée à voir, tout en ayant la grâce de la femme bientôt aimée, et l’insouciance retrouvée d’une jeune fille. Les deux ont en partage une certaine pureté, qui rejaillit sur l’atmosphère de cette rencontre.

Les émotions des personnages transcendent les rangs sociaux. L’analyse des termes employés par les personnages - en particulier les termes d’adresse - était à ce titre particulièrement intéressante à mener. Ainsi, en appelant Julien “mon enfant” puis “monsieur”, Mme de Rênal révèle à la fois le changement subit du statut de Julien dans son esprit, entre la première impression et les premiers mots échangés, et le dépassement de la différence sociale (cela a été très bien analysé par Hugo M.).

De surcroît, leurs réactions présentent l’intérêt de se ressembler : l’un et l’autre sont tour à tour interdits, signe révélateur du coup de foudre.

Projets de lecture pour l’extrait de L’Éducation sentimentale

J’y reviens ci-dessous, tout l’extrait ou presque repose sur une description. Nous découvrons Mme Arnoux par les yeux de Frédéric, et en même temps, la longueur de cette description révèle l’état d’esprit du jeune homme, qui vit un véritable coup de foudre. C’est ainsi que l’on peut articuler ces idées au topos de la scène de rencontre, pour formuler par exemple le projet de lecture comme suit :

Comment Flaubert renouvelle-t-il ici le topos de la scène de rencontre à travers la vision de Mme Arnoux par Frédéric ?

Comment Flaubert renouvelle-t-il ici le topos de la scène de rencontre à travers le coup de foudre de Frédéric ?

Pistes d’interprétation et d’analyse pour cet extrait

Je ne vous propose pas de plan, mais un ensemble de pistes, non exhaustif. Travailler sur toutes ces pistes vous assurait d’une note satisfaisante.

Si toutefois pour progresser, vous souhaitez que j’en propose un, il vous suffira de me le signaler.

La vision (terme retenu dans le premier projet de lecture, et sous-entendu dans l’expression “coup de foudre”) qu’a le jeune homme de Mme Arnoux est centrale : il suffit de mesurer la place qu’elle occupe dans le passage. Le personnage, dans certains paragraphes, disparaît, comme absorbé tout entier par sa vision, comme s’il était devenu un regard seulement.

L’examen des seuils du texte était fécond, de l’apparition initiale à la rencontre des yeux tant recherchée par Frédéric : en effet, ces expressions aux limites de l’extrait signalent d’emblée le coup de foudre ressenti par le jeune homme.

Vous avez été quelques-uns à bien voir que la description de Mme Arnoux par les yeux de Frédéric était conduite à la manière d’un blason (nous avons rencontré une référence à cette forme de poème en travaillant sur la scène de séduction de Charlotte dans Dom Juan). Il fallait en conséquence mettre en évidence l’aspect hyperbolique du vocabulaire et des réactions du jeune homme.

La voix narrative, discrètement, se fait ironique à l’égard de l’exaltation de Frédéric. Suspendre le temps, déléguer, abandonner la description au regard du personnage (c’est-à-dire employer le point de vue interne) permet de creuser une distance avec lui et de susciter la connivence du lecteur, qui voit le héros tomber amoureux sous ses yeux. Le discours indirect libre, à analyser, prend ici toute son importance, comme en témoignent les multiples questions que se pose Frédéric.

L’ironie affecte aussi la stratégie de Frédéric pour bien voir et se faire voir de Mme Arnoux ; elle repose ici sur l’implicite décodé par le lecteur.

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