Comme promis, des compléments et une synthèse, en attendant des questions possibles à l’oral, accompagnées d’un exemple d’oral (première partie).

Rappel des principaux enjeux de la scène

Nous avons à l’orée de notre travail identifié un enjeu d’ordre dramatique (c’est-à-dire un enjeu qui concerne la progression et la composition de la pièce) : il s’agit pour Molière de faire découvrir Dom Juan au spectateur, après le portrait qu’en a fait Sganarelle, pour valider ou invalider ce dernier. Et manifestement, c’est un personnage complexe qui nous est donné à voir.

Par voie de conséquence, on peut dire qu’il existe un enjeu pour le personnage : il s’agit pour lui de nous montrer qu’il n’est pas le "grand seigneur méchant homme" que l’on peut croire ; au contraire, s’il se conduit en libertin, c’est parce qu’il agit en fonction d’une véritable éthique (ou morale) personnelle, dont il va tenter de nous convaincre qu’elle est juste et devrait être universellement adoptée.

Enfin, notre lecture commune, même (ou justement parce qu’elle a été) traversée de propositions contradictoires, a permis de dégager des enjeux d’ordre moral : c’est un peu ce que suggérait Balthazar en signalant que Dom Juan nous renvoyait à notre part donjuanesque. La tirade du héros, encadrée par les répliques de son valet, offre une démonstration du pouvoir de la parole. Par le biais de l’éloquence du séducteur, Molière questionne donc la puissance du langage et de la rhétorique amoureuse, et au-delà, la nature même de l’amour : est-il réductible à la passion ? Comment considérer l’idéalisation initiale de l’être aimé, sachant qu’elle peut conduire, comme avec Dom Juan, à sa réification (et, par la suite, à la déception) ? Quelle est la part de sincérité dans le "jeu de l’amour", de la séduction ? L’amour et la séduction procèdent-ils nécessairement d’un plaisir narcissique, voire pervers ? Comment faire coïncider le langage et le sentiment amoureux ?

On en vient à vouloir revoir Horace dans L’école des femmes, face à un Arnolphe aimant, mais dénué d’intelligence amoureuse, pour tenter de percer ce que le théâtre de Molière nous dit de l’amour.

Quelques compléments

C’est difficile de tout dire en classe, même quand on consacre trois heures à un texte, et notre lecture collective est ce qu’il y a de plus important. Il me semblait toutefois nécessaire de revenir sur quelques points, peu ou pas évoqués en cours.

1. La musicalité d’une maxime, gage d’efficacité.

Dans la maxime sur la passion,

"les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement",

on peut relever un travail rythmique avec des séquences de décasyllabes et d’octosyllabes et d’hexasyllabes "blancs", c’est-à-dire de vers dissimulés dans le texte en prose : 10, 8, 8, 6. Cela donne au discours de Dom Juan ce côté "musical", mélodieux ; les propos acquièrent la densité d’une sentence aux airs de vérité générale (d’autant plus qu’ils sont articulés au moyen du présent gnomique, on l’a vu).

2. Le terme "charmes" et sa force.

Le terme "charmes" (dont on trouve deux occurrences dans le texte) a encore un sens fort au XVIIe, celui de sortilège, d’envoûtement. Le mot a perdu de sa force, mais le spectateur de 1665 l’entend sans doute avec toute sa vigueur sémantique. Cela rejoint l’idée de ravissement dont Dom Juan se dit victime.

3. Le style emphatique de la fin de la tirade.

L’importance de la métaphore militaire, à la fin de la tirade, participe de l’emphase qui caractérise le texte. Les dernières phrases miment, par un procédé d’amplification, la conquête perpétuelle rêvée par le séducteur. C’est aussi un signe que la parole est l’instrument de la conquête...

Enfin, il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants (première amplification), qui volent perpétuellement de victoire en victoire (seconde amplification), et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits (troisième amplification ; voir aussi les amplifications successives dans la phrase suivante). Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

4. La mise en abyme : un discours séduisant sur la séduction qui donne à entendre un discours séduisant sur la séduction...

Nous avons dit que le texte reposait sur une mise en abyme ; je voudrais vous montrer qu’il en contient une aussi. En passant, une définition claire ne sera pas du luxe :

La mise en abyme
L’expression vient de l’héraldique : elle désigne le fait que la totalité d’un blason soit représentée dans une de ses parties. Ce procédé se caractérise donc par l’analogie et la réduction. Par exemple, dans le roman Les Faux-monnayeurs de Gide, un romancier écrit un roman intitulé Les Faux-monnayeurs. Dans Hamlet, le héros éponyme fait jouer devant son oncle, qu’il soupçonne du meurtre de son père, une pièce qui narre l’assassinat. Il y a donc une pièce sur la pièce dans la pièce.


On peut déjà parler de mise en abyme ici parce qu’il s’agit d’un discours sur la séduction qui se veut lui-même séduisant. Il sera d’ailleurs plus juste, sur ce point, d’évoquer une théorie de la séduction en acte, que de mise en abyme à proprement parler. Le discours sur la séduction apporte par lui-même la preuve de son efficacité, pour le dire autrement.

Mais le texte comprend une image de lui-même en réduction, et c’est en cela qu’on peut vraiment parler d’une mise en abyme, dans le passage en gras ci-dessous : lorsque Dom Juan évoque les armes de la parole au service de la stratégie de la séduction, sa parole elle-même déploie son faste et montre toutes ses ressources ; elle mime la parole qu’il doit tenir aux femmes. On peut avoir l’impression que Dom Juan, tel un metteur en scène, veut donner à voir et à entendre comment se passent ses épopées amoureuses :

On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir.

5. L’ironie de Molière relativise le brio de la tirade.

N’oublions pas les répliques qui encadrent la tirade, aux deux extrémités de notre extrait. Elles montrent combien le discours est peut-être artificiel : le metteur en scène choisira de faire entendre un Sganarelle ébahi, soufflé, ou bien moqueur, dans sa dernière réplique. Quoi qu’il en soit, Molière, au moins, est ironique à l’égard de son héros et de ce discours débité "tout comme un livre".

Bien sûr, il s’agit aussi d’assurer un contrepoint comique après ce discours sur une "matière" sérieuse.

6. La temporalité du théâtre, temporalité du mythe de Dom Juan

Je souhaitais signaler que la mise en scène que nous avons vue donnait corps à une idée énoncée par Laura en cours : Dom Juan est conscient d’être Dom Juan. Daniel Mesguich, conscient de cette virtualité du texte, montre un personnage qui sait qu’il est devenu un mythe. En témoigne le fait que son Dom Juan écoute l’opéra Don Giovanni de Mozart sur un gramophone (et, au passage, s’affranchisse de toute temporalité : notre personnage du XVIIe écoute un opéra du XVIIIe grâce à un appareil du XIXe siècle !).


Éléments de synthèse

Dom Juan saisit l’occasion que lui offre Sganarelle pour livrer ici sa conception de l’amour et de la séduction, en justifiant sa conduite ; c’est un éloge paradoxal de l’inconstance (l’infidélité), qui nous permet de mieux connaître le personnage : rhéteur habile, beau parleur, comédien et metteur en scène de ses propres exploits.

Toutefois, nous l’avons dit en classe : on ne peut totalement exclure que Dom Juan soit sincère, au moins par moments : sincère lorsque naît la passion amoureuse, sincère quand il se campe en objet du ravissement des femmes, en véritable malade de l’amour. C’est du moins l’orientation que pourrait prendre une mise en scène.

Je vous propose d’articuler la synthèse de notre lecture autour des trois points suivants.

  • L’éloge paradoxal que fait Dom Juan de l’inconstance élève celle-ci au rang d’une morale personnelle et prétendument universelle. Cette morale (que nous jugeons immorale) est associée à la vérité (il serait impossible d’être fidèle sans être hypocrite, et on s’attribuerait un mérite de façon mensongère). Elle est fondée sur l’amour de la beauté naturelle des femmes (cette même nature qui oblige à des "hommages" et des "tributs"). Un tel argument permet à Dom Juan d’opposer nature et société. Mieux vaut selon lui obéir aux lois de la nature (si une femme nous plaît...) que respecter les conventions de la société (au diable la morale chrétienne !). Bien entendu, cette morale de l’inconstance prônée par Dom Juan est un premier défi lancé au "Ciel".
  • Sa maîtrise de l’art oratoire est manifeste dans cet extrait ; presque trop, pourrait-on dire. La tirade répond à une solide organisation qui rend possible le renversement des valeurs traditionnelles ; les arguments du libertin, fondés sur l’irrésistible empire de la beauté, l’exigence de sincérité, la justice rendue aux femmes, les "charmes inexplicables" des "inclinations naissantes", ne peuvent laisser insensible. L’implication du spectateur dans le propos (par le jeu des pronoms) et le ciselage de maximes participent de la tentative de séduction du public par Dom Juan. De surcroît, le libertin parvient à se dédouaner de son comportement en passant presque pour une victime de l’amour et des femmes qu’il déshonore. Mais n’oublions pas les répliques qui encadrent la tirade et en relativisent le brio : si la virtuosité résulte d’un apprentissage par cœur, Dom Juan n’est plus virtuose. Rappelons-nous que le discours du maître prend appui sur la liberté faussement donnée au valet de dire son avis ; son artificialité fait l’objet de l’ironie de Molière, voire de Sganarelle, qui dit son étonnement ("Comme vous débitez..."). Manière de dire au spectateur de ne pas tomber dans le piège ! (Pierre-Louis) L’éloquence déployée frise la grandiloquence ici, et notre Narcisse, "amoureux du sentiment amoureux" (comme disait Christée), est peut-être aussi amoureux de sa propre image de conquérant.
  • Dom Juan livre à la fois une théorie de l’amour, un discours sur la séduction en acte et un éloge de soi qui vaut autoportrait (en acte là aussi). Sa conception de l’amour est fondée sur le mouvement (contre l’immobilité, le repli), le changement (contre la fidélité), l’élan (contre la possession), la pluralité (contre la singularité de l’être aimé). Se représentant en justicier de l’amour, en héros des femmes méritant tribut, Dom Juan corrige de manière outrageusement flatteuse le portrait peint par Sganarelle dans la scène 1, en retournant tout ce qui paraît immoral à son avantage. Enfin, son libertinage prend des formes subtiles et diverses. Il est aristocrate dans sa conduite (s’il prend le contrepied de l’amour courtois, il transpose les valeurs guerrières et chevaleresques dans le domaine de la conquête amoureuse), libertin (de pensée, car il refuse la morale chrétienne dominante, et de mœurs, de par son comportement), esthète (admirateur de la beauté, il transfigure les femmes en œuvres d’art, par son seul regard), insatiable, joueur, voire joueur cruel (notons qu’il y a de la cruauté à jouir avant tout des résistances vaincues que lui opposent les femmes ; Dom Juan annonce les textes de Sade et de Laclos au XVIIIe siècle).

Questions possibles à l’oral

  • En quoi cette tirade est-elle révélatrice du personnage de Dom Juan ?
  • Comment Dom Juan essaie-t-il de convaincre et de persuader Sganarelle et le spectateur du bien-fondé de sa conduite ? (attention, convaincre et persuader sont deux mots proches, mais pas tout à fait synonyme : convaincre appartient au domaine de la raison, de la démonstration, des arguments ; persuader, à celui de l’affect)
  • Comment Dom Juan s’y prend-il pour séduire par son discours ?
  • Dans quelle mesure cet extrait est-il représentatif de l’esprit libertin ? (songez que le mot libertin a deux acceptions : il renvoie d’une part au libertinage de pensée, c’est-à-dire aux libres penseurs, qui prônent une émancipation de l’homme par rapport aux dogmes de l’Eglise, d’autre part au libertinage de mœurs)
  • En quoi cette tirade est-elle un éloge paradoxal ?
  • Est-ce un discours habile ou bien "appris par cœur" et récité "tout comme un livre" ?
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