Des compléments, une synthèse et des questions possibles à l’oral sur le troisième texte de l’année. Bonne lecture et bonne relecture de vos notes !

Compléments

Il me paraît utile de compléter notre lecture par la réflexion suivante, qui renvoie à l'ambiguïté générique de la pièce : est-ce bien là une scène de comédie ?

Ce début de scène oscille entre comédie et tragédie.

La scène que nous avons lue relève encore de la comédie : les refus, les hésitations et le résumé cocasse de la tirade de Dom Juan par Sganarelle sont source de comique. D’une certaine façon, voir Dom Juan se taire ou se moquer d’Elvire est aussi source de comique, au sens où cela crée un fort contraste ; mais le rire ne peut plus être franc devant la souffrance de la jeune femme.

Dom Juan le libertin permet à Molière un rare renversement du topos (lieu commun) du mari cocu, traditionnel ressort de la comédie. L’effet n’est plus du tout comique, mais pathétique (Elvire exprime directement, puis, par voie détournée, toute la souffrance qu’elle endure) et tragique (elle s’est trouvée déchirée entre raison et sentiments).

Ainsi, notre scène participe de l’ambiguïté générique de la pièce, entre comédie et tragédie.

Synthèse

C’est une scène de confrontation.

Déshonorée, Elvire achève de s’humilier, ne serait-ce qu’en allant à la rencontre de Dom Juan, mais aussi en l’incitant à s’expliquer. La distribution de la parole dans notre extrait met en relief ce duel verbal : à Elvire, deux longues tirades ; à Dom Juan, un silence énigmatique, signe de trouble ou de calcul, qui laisse beaucoup de liberté au metteur en scène. Sganarelle, pris entre deux feux, peut assurer un contrepoint comique comme souvent, mais sa réprobation est aussi une invitation, pour le spectateur, à rejoindre le camp d’Elvire, s’il en était besoin.

Elvire apparaît comme une héroïne tragique.

En premier lieu, Elvire exprime sa souffrance. Mais le pathos n’est pas le seul, ni le principal ingrédient du tragique. Le motif de la faute (vous avez intelligemment pensé à Phèdre - à cette réserve près que le fautif est Dom Juan), faute qu’Elvire avoue en coupable qu’elle n’est pas aux yeux du spectateur, le déchirement de la jeune femme entre raison et sensibilité, mais aussi le silence (peut-être cruel) que lui oppose Dom Juan font d’elle une héroïne de tragédie. La grandeur du personnage, qui accède paradoxalement au sublime en s’humiliant, peut susciter l’admiration du spectateur et ainsi racheter sa dignité. Or l’admiration, c’est justement l’effet que recherchait Corneille en donnant vie à ses héros - on a dit combien Molière regardait vers le théâtre de Corneille.

On peut même avoir l’impression, sur un plan méta-théâtral, qu’Elvire, personnage sublime, héroïne échappée d’une tragédie de Corneille dans laquelle elle aurait échoué à faire le bon choix entre son devoir et son cœur, renvoie le présumé conquérant et chevalier Dom Juan à son statut de personnage de comédie.

Mais domine-t-elle pour autant Dom Juan ?

Elvire est éloquente ; elle montre qu’elle aussi sait user du langage précieux (dans la seconde tirade, voir ci-dessous), langage dont elle a été doublement victime (séduite par Dom Juan, puis par les "mille chimères" qu’elle a inventées pour se bercer d’illusions). Les arguments qu’elle offre à un Dom Juan "interdit" relèvent des topoï (lieux communs) de la déclaration d’amour. Mais elle souligne ainsi que pour elle, les mots, même agencés dans une tirade brillante, ont un sens et sont porteurs d’une vérité intime, contrairement aux coquilles vides et à la fausse monnaie offertes par le libertin.

Ainsi, cette scène pourrait être une revanche verbale sur Dom Juan, "interdit" devant la rhétorique à la fois impressionnante et brûlante de sincérité de la jeune femme détrompée.

Cependant, que le libertin se taise ne signifie pas nécessairement qu’il soit vaincu : au metteur en scène et au spectateur d’en décider, probablement. Est-il dans la "confusion" comme le suggère la didascalie interne, ou indifférent, comme, nous le verrons, l’interprète de manière hautaine Daniel Mesguich, conformément à la logique du personnage telle qu’il l’énonce à l’Acte I, scène 2 ("nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour") ?

De surcroît, on a vu qu’Elvire pouvait se situer encore dans un entre-deux : n’est-elle pas d’abord venue par amour ? N’a-t-elle pas définitivement renoncé à son honneur par amour avant tout ?

Une chose est sûre, ajoutons-la à notre lecture : si Elvire ne parvient pas, dans l’immédiat, malgré son injonction, à obtenir des explications de Dom Juan, ce dernier échoue lui aussi longtemps à se faire obéir de Sganarelle - jusqu’à cette réplique sur "les conquérants, Alexandre et les autres mondes", qui les ridiculise tous les deux. Sans doute révèle-t-il également au spectateur, malgré lui ou non, son véritable visage. Elvire l’aura au moins emporté sur ce point.

Repères sur la préciosité
Molière, on le sait, raille les femmes qui abusent du langage précieux dans Les précieuses ridicules (1659). Dans notre pièce, on peut supposer que les "transports", les "larmes et les soupirs" que convoque Dom Juan dans ses entreprises de séduction renvoient à la préciosité amoureuse, c’est-à-dire à tout un langage, un "code" emblématique des salons du XVIIe siècle. Le Lexique des termes littéraires (dir. M. Jarrety, Livre de poche) précise que le phénomène de la préciosité

"correspond à l’effort grammatical et linguistique de certains cercles de femmes lettrées pour affiner la psychologie amoureuse telle qu’on la définissait dans les salons. (...) la préciosité prélude en effet à cet art d’analyser subtilement le cœur humain qui caractérise le classicisme (Mme de La Fayette, Mme de Sévigné, Racine), déclinant toutes les nuances de l’âme amoureuse (...)."

Elvire montre ici qu’un tel langage est connu d’elle, mais que ses appâts ne peuvent désormais plus la séduire.

Questions possibles

  • Elvire remporte-t-elle ce duel verbal ?
  • Comment Molière mêle-t-il ici tragique, comique et pathétique ?
  • Assistons-nous à une défaite de Dom Juan ?
  • Peut-on encore parler d’une scène de comédie ? (pour cette question, ne pas envisager seulement la dimension comique ; penser notamment, même brièvement, au topos de la comédie qu’est le mari trompé.)
  • Elvire est-elle ici sublime ou humiliée ?
  • Montrez comment s’exprime ici la passion amoureuse.
  • Comment Molière hisse-t-il ici Elvire à la hauteur d’une héroïne tragique ?
  • Comment s’exprime ici l’antagonisme entre raison et sentiments ? (attention à ne pas plaquer de catégories romantiques et donc anachroniques sur ce texte, malgré les termes de la question ; attention également à prendre en compte tout le texte : l’éloquence maîtrisée de la dernière tirade, avec son éventail de mensonges, dit la vérité d’un cœur blessé.)
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