En préambule, je reviens sur les enjeux des scènes 1 et 2 de l’acte II, telles que nous les avons découvertes dans la mise en scène de Daniel Mesguich. Dans un second temps, je propose une synthèse sur notre lecture de l’extrait de la scène 2. Enfin, je vous propose des questions possibles à l’oral sur cette lecture ainsi que plusieurs compléments.

Les enjeux des premières scènes de l’Acte II

  • Sur le plan dramaturgique (c’est-à-dire sur le plan de la construction de la pièce), le récit de la déconvenue de Dom Juan par Pierrot s’avère moins humiliant que ne le serait une mise en scène de cet échec : Molière protège donc quelque peu son héros, qui ne paraît jamais que lorsqu’il peut briller.
  • Sur le plan "métalittéraire" et "métathéâtral" (c’est-à-dire sur le plan du rapport que la pièce entretient non avec la réalité, mais avec la littérature et le théâtre qui la précèdent), la pièce emprunte à la pastorale, presque sur le mode de la parodie. Le spectateur s’attend donc aux éléments fondamentaux du genre (qui a irrigué aussi bien le roman et la poésie que le théâtre entre le XVIe et le XVIIe siècle), à savoir le récit des amours contrariées d’un berger et d’une bergère (ici un paysan et une paysanne), où peut intervenir un troisième individu, parfois un chevalier. Cela peut créer un effet d’attente par rapport à la nouvelle entrée en scène de Dom Juan.
  • Sur le plan du sens de cette scène, rapporté au sens de la pièce, l’échange entre Pierrot et Charlotte prolonge implicitement l’interrogation qui sous-tend toute la pièce : quel crédit accorder aux apparences, aux signes (en particulier en amour) ? Pierrot voudrait des preuves tangibles d’un amour qu’il sent fragile ; c’est en vain qu’il en fait la demande à Charlotte, qui, elle, finira par croire aux signes pourtant trompeurs du discours de Dom Juan.
  • S'agissant de la mise en scène, nous avons vu que Daniel Mesguich, par refus d’une moquerie qu’il juge facile et déplaisante, revisitait la pastorale sur un mode onirique. Pour lui, les “paysans” sont étymologiquement les hommes d’un pays. Interprétant leur langage comme une fiction de langue paysanne, il leur attribue le pays qui, en tant que metteur en scène, l’intéresse le plus : celui du théâtre. Ainsi voit-on Pierrot remonter sur la lune, les soit-disant paysans peindre des ciels, et notre Charlotte apparaître comme une Cendrillon un peu trop étourdie par les contes de fées et les princes charmants. Je vous renvoie à l’entretien avec Daniel Mesguich dans votre édition de la pièce, en fin d’ouvrage.

Synthèse sur la lecture du texte n°4

C’est une scène de séduction outrancière, scandaleuse et particulièrement théâtrale à laquelle nous avons affaire. Notre “grand seigneur méchant homme”, qui tend un miroir flatteur à une jeune femme naïve et de condition inférieure, et lui fait miroiter un mariage digne d’un conte de fées, est à la fois flamboyant - sa stratégie opère avec succès - et ridicule - on est loin des conquêtes de l’Alexandre des cœurs, épique et hyperbolique, qu’il prétendait être à l’acte I. On peut donc revenir sur les points suivants : la stratégie du séducteur, à la fois efficace et cruelle ; l’effet comique mêlé produit par cette scène ; la dimension subversive du texte, particulièrement sensible en fin d’extrait.

La scène montre un Dom Juan à la fois habile et cruel.

Nous avons vu que Dom Juan tendait à Charlotte un miroir flatteur, qui ressortissait au (= relevait du) genre du blason. Ce genre poétique mis en vogue à la Renaissance, au siècle précédent, vise à louer la femme aimée en célébrant une partie de son corps. Dom Juan improvise donc un blason, ou plus exactement une série de blasons en réduction, pour les différentes parties du corps de Charlotte, jusqu’aux mains. Flatteuse, cette série de compliments est en même temps réifiante et donc cynique et cruelle.

Signe de cette réification, toute la scène est empreinte de théâtralité : sous le personnage Dom Juan perce nettement le comédien, et même le metteur en scène d’une scène cent fois jouée devant Sganarelle, dont le jeu quasiment spectateur renforce cet effet de théâtre dans le théâtre. Plus que jamais, Charlotte est réduite à l’état d’objet théâtral. Daniel Mesguich, dans sa mise en scène, accentue la faiblesse de Charlotte : tout dans son maquillage, son costume et son jeu renvoie à l’idée d’une marionnette, d’une poupée.

L'habileté du "grand seigneur méchant homme" tient en second lieu à l'usage qu'il fait du compliment sur les mains, et du baisemain qu’il tente de faire : il gomme ainsi la différence de rang social entre eux et prépare sa demande en mariage - mariage dont l’union des mains est précisément un symbole.

Enfin, la stratégie du séducteur opère grâce au "clou du spectacle" : Dom Juan se représente en ambassadeur du Ciel, venu rompre les vœux de Charlotte à l’égard de Pierrot, pour rendre justice à ses charmes, selon les termes de sa tirade à l’acte I.

C’est aussi une scène comique - un comique mêlé, presque dérangeant.

Sganarelle porte le comique : il exprime la désapprobation de Molière, par son silence, et son ironie, grâce à quelques répliques brèves et isolées.

Mais le comique réside aussi dans le contraste entre la ruse très appuyée, voire grossière, du “grand seigneur”, et l’innocence aveugle de la paysanne.

Toutefois, pour cette raison même, c’est un rire mêlé, tout à fait caractéristique de Molière, car rire, ici, c’est en partie rire de la faiblesse de Charlotte. Aussi la scène nous amène-t-elle à réfléchir à notre condition de spectateur d’une comédie ; elle révèle peut-être le Dom Juan, ou à tout le moins le Sganarelle qui est en nous. Le comique de Molière a ceci d’original qu’il nous met devant “notre responsabilité de rire” (selon le mot de l’universitaire Olivier Leplatre).

Enfin, c’est une scène subversive.

D'une part, Dom Juan bouleverse une fois de plus l'ordre établi : sur le plan social, c’est Pierrot qui doit épouser Charlotte. Si l’on se réfère au genre de la pastorale, il en va de même : à la fin, le berger doit retrouver sa bergère, donc ici, le paysan sa paysanne.

D'autre part, la dernière munition du chasseur Dom Juan est une énième provocation lancée au Ciel. Nous avons pu apprécier l’effet de théâtre dans le théâtre de cette scène, évoqué plus haut. En devant metteur en scène, Dom Juan prétend changer le destin des hommes : c’est là véritablement se mesurer au Créateur.

À preuve, l’aboutissement de sa stratégie, qui consiste à se présenter comme un ambassadeur du Ciel - autrement dit, un ange, ce qu’était précisément Satan avant d’être le Diable. La menace du juron (ce “serment épouvantable qu’on retrouvera à l’acte III) accompagne la promesse de mariage. Dom Juan n’est pas seulement en scène avec Charlotte (qu’il a déjà oubliée) et Sganarelle (plus spectateur qu’acteur, nous l’avons vu) : il défie un autre personnage, hors-scène : Dieu. Chaque rencontre semble pour lui l’occasion de provoquer le Ciel ; chaque scène de la pièce ou presque semble une réécriture du Tartuffe interdit un an auparavant. En témoigne la perversion du vocabulaire du justicier, déjà employé par Dom Juan à l’acte I.

Prolongements

La scène du catalogue dans l’opéra Don Giovanni de Mozart et Da Ponte (1787)

Le valet Leporello fait le compte des femmes séduites par son maître à Donna Elvira, pays par pays. Et Don Giovanni écoute, amusé, revivant ses conquêtes. Vous pourrez lire la traduction ici.

On se souvient que Daniel Mesguich fait allusion à cette scène du catalogue avec Sganarelle déroulant son mouchoir (Acte I, scène 1 ; Acte II, scène 2).

La bande annonce de la mise en scène d’Arnaud Denis.

On y voit notamment plusieurs extraits de la scène avec Charlotte.

Questions possibles

  • Étudiez la stratégie mise en œuvre par Dom Juan pour séduire Charlotte.
  • Étudiez la progression de l’entreprise de séduction de Dom Juan (variante de la première)
  • Dans quelle mesure cette scène de séduction est-elle outrancière ?
  • En quoi Dom Juan apparaît-il ici comme un comédien ?
  • En quoi cette scène est-elle particulièrement théâtrale ?

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Photo : Compagnie Très tôt sur scène

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