Quelques éléments et textes pour notre prochaine séance, la dernière de notre première séquence de travail. Il s’agit de réfléchir à la double exigence que s’imposent Molière et La Fontaine : plaire et instruire à la fois.

1. Les dédicaces de La Fontaine (rappels)

Nous avons vu au cours de notre dernière séance que les deux dédicaces des Fables insistaient successivement sur leur portée didactique (comme le suggère la dédicace au Dauphin en 1668) et leur dimension divertissante (comme le souligne la dédicace à Madame de Montespan en 1678).

À l'image des auteurs du Classicisme, qui s'affirme à cette époque, La Fontaine reprend ainsi à son compte l'impératif formulé par Horace, poète du Ier siècle avant J.-C.

2. Le double impératif horacien

Il obtient tous les suffrages celui qui unit l’utile à l’agréable, et plaît et instruit en même temps.

Horace, Épître aux Pisons (œuvre parfois désignée sous le titre Art poétique), Ier siècle av. J.-C.


Nous avons aussi pu mesurer combien La Fontaine renouvelait et enrichissait le modèle antique des fables d'Ésope, par exemple avec "Le Chêne et le Roseau". Plaire au lecteur n'est-il pas plus important encore que l'instruire ?


3. “Le pouvoir des fables” : le plaisir des histoires avant tout ?

Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau d’Âne m’était conté,
J’y prendrais un plaisir immense.

La Fontaine, “Le pouvoir des fables”, Fables, livre VIII.


4. La défense du Tartuffe par Molière : la comédie corrige les mœurs par le rire

Molière, dans ce premier placet au roi écrit dans le courant de l’été 1664, défend sa pièce Le Tartuffe.

PREMIER PLACET PRÉSENTÉ AU ROI sur la comédie du Tartuffe

SIRE,
Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi où je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et comme l’hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j’avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mit en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée.

Voir le texte complet sur Wikisource


5. Plaire, “la grande règle” ?

Mais par-delà l’impératif horacien, Molière aussi affirme l’importance du plaisir apporté au spectateur. Avec La Critique de l’École des femmes, le dramaturge répond, par le théâtre, aux détracteurs de sa pièce.

“Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire ; et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n’a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s’abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n’y soit pas juge du plaisir qu’il y prend ?”

Dorante, dans La Critique de L’École des femmes de Molière, scène 6, 1663.


La Fontaine lui fait écho :

On prescrit certaines règles pour les tragédies, pour les comédies, pour les satires ; on veut qu’elles aient chacune leur caractère particulier, dont il ne soit pas permis de s’éloigner ; mais malgré toutes ces règles les hommes croiront toujours avoir droit d’être indulgents à ceux qui ne les violeront que pour leur plaire. C’est par là qu’un excellent poète défendait avec raison une de ses pièces contre la critique maligne de quelques censeurs.

La Fontaine, Recueil de poésies chrétiennes et diverses, 1671.


Et Racine, l’auteur de Phèdre (que nous allons étudier), aussi.

Ce n’est pas que quelques personnes ne m’aient reproché cette même simplicité que j’avais recherchée avec tant de soin. Ils ont cru qu’une tragédie qui était si peu chargée d’intrigues ne pouvait être selon les règles du théâtre. Je m’informai s’ils se plaignaient qu’elles les eût ennuyés. On me dit qu’ils avouaient tous qu’elle n’ennuyait point, qu’elle les touchait même en plusieurs endroits, et qu’ils la verraient encore avec plaisir. Que veulent-ils davantage ? Je les conjure d’avoir assez bonne opinion d’eux-mêmes pour ne pas croire qu’une pièce qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument contre les règles. La principale règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première.

Racine, Préface de Bérénice, 1671.

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