Vous trouverez ici des éléments de synthèse et des compléments à notre étude de la scène du Pauvre, notamment plusieurs mises en scène que je vous invite à voir ou à revoir dans la perspective de l’oral.

Au sommaire

Éléments de synthèse

C’est une scène éminemment scandaleuse.

  • Dom Juan raille le Pauvre et transgresse le code de la charité auquel il est astreint de par sa position sociale ; il n’est pas seulement un libertin sur le plan des mœurs (par son comportement envers les femmes), c’est aussi un libertin sur le plan de la pensée, ou ce qu’on appelait parfois un libre penseur au temps de Molière : il s’affranchit de la morale religieuse (et de la coutume d’ordre social qui l’accompagne) et même la bafoue ici.
  • Il apparaît ensuite tentateur, en incarnation diabolique, qui essaie de détourner le Pauvre du “droit chemin”.
  • Il est secondé dans cette tâche par son valet, pressé lui aussi d’en finir. Même si, selon la mise en scène, Sganarelle peut apporter comme souvent un contrepoint comique, il n’en est pas moins ici l’ombre de son maître.

Mais elle est aussi ambiguë, et tire de là sa force subversive.

  • Acculé par le libertin, le Pauvre confesse sans s’en rendre compte un mode de prière pour le moins problématique, voire dégradé : sa prière s’attache à la prospérité de ses bienfaiteurs, et non à leur salut. C’est peut-être là la part la plus subversive de la scène, plus encore que la tentation : Molière déchire le manteau de la religion ; le Pauvre semble une variante du Tartuffe, même s’il est inconscient de la corruption dont sa prière est entachée - il ne faut pas négliger de le dire à l’oral si vous avancez cette remarque.
  • Dom Juan s’en tire avec une sorte de panache verbal ; il a mis au jour la foi pervertie du Pauvre et dessillé une fois encore le spectateur sur l’hypocrisie d’un jeu social qui fait reposer l’inégalité sur le Ciel.
  • Mais il est aussi vaincu, pour la première fois, par un représentant de Dieu ; sa tentative de séduction échoue. La droiture du Pauvre annonce l’inflexibilité de la Statue…

Mises en scène

L’adaptation filmique de Marcel Bluwal (1965)

L’essentiel de nos observations

  • La combinaison de la technique du champ / contre-champ et du film en plongée (vers le Pauvre) / contre-plongée (vers Dom Juan, même si c’est plus relatif, vous avez eu raison de le dire) souligne l’écart de rang social, mais aussi l’asymétrie du rapport de force entre le Pauvre (suppliant) et Dom Juan (dominateur).
  • C’est l’épisode de la tentation qui retient toute l’attention de M. Bluwal et du spectateur dans cette adaptation ; ce passage est emblématisé par le jeu avec les mains (nue pour le Pauvre, gantée de noir pour le diabolique Dom Juan) ; toutes deux sont filmées en gros plan. S’y ajoutent les gros plans sur les visages (cruel et hautain pour Dom Juan, pathétique pour le Pauvre).
  • De ce fait, disparaît peu ou prou la force subversive qui réside dans la prière dégradée du Pauvre. Gardons à l’esprit que chaque mise en scène est une lecture, donc un choix, qui met en lumière certains points, et dans l’ombre d’autres aspects d’un texte.

La mise en scène de Daniel Mesguich

La scène du Pauvre dans la mise en scène de Daniel Mesguich

Dans l’optique de l’entretien à l’oral, je vous invite à observer en particulier :

  • le costume de Dom Juan, la croix qu’il porte, et sa dimension diabolique dans cette scène ;
  • le “costume” et les déplacements du Pauvre, plus allégoriques (de sa foi) que vraisemblables (il traverse la scène vers la droite, presque imperturbablement) ;
  • l’échec final du libertin, à genoux et suppliant à la fin de la scène, le Pauvre ne se saisissant même pas du louis d’or.

La scène précédente dans la mise en scène de Daniel Mesguich

Attention, il s'agit bien ici de la scène 1 de l'acte III, qu'il est nécessaire d'avoir à l'esprit pour bien situer la scène du Pauvre.


Don Juan.wmv par Ed-Win

Une autre mise en scène, celle de Jacques Lassalle

Je vous invite à observer notamment :

  • comment se manifeste l’ironie de Dom Juan, très marquée ici ;
  • comment Jacques Lassalle fait littéralement briller l’appât de l’or dans les yeux du Pauvre ;
  • comment la dégradation de la prière du Pauvre est rendue sensible dans sa promesse à Dom Juan de prier pour qu’il reçoive “toutes sortes de biens” ; pour un peu, on se demande si cette prière n’est pas de nature à procurer à Dom Juan de nouvelles conquêtes féminines !

Lire l’entretien de Jacques Lassalle avec la revue L’École des Lettres.


Questions possibles à l’oral

Même si ce point est plus prégnant dans certaines questions, revoyez bien ce qu’est un libertin pour être efficace sur ce texte.

  • Dom Juan est-il un libre penseur soucieux de l’humanité ou une incarnation du Diable ? (pour travailler sur cette question, cherchez bien ce qu’est un libertin, un libre penseur)
  • En quoi réside la dimension scandaleuse de cette scène ? (allez du plus évident au plus subtil, comme toujours)
  • Dans quelle mesure avons-nous ici le portrait en acte d’un “grand seigneur méchant homme” ?
  • Peut-on parler de victoire de Dom Juan ici ?
  • Dom Juan est-il seulement un tentateur ici ?
  • Étudiez la progression de la provocation de Dom Juan.
  • À quelles difficultés se heurterait un metteur en scène pour représenter ce texte ? (variante, en réalité, de la question de la “victoire” ou de la “défaite” de Dom Juan ; cette question peut aussi être une invitation à réfléchir à ce qui, aujourd’hui, demeure scandaleux, dans une société qui a aboli la notion de blasphème).

Questions-réponses

Je donne ici à lire des échanges qui ont eu lieu l'an passé en 1L, à toutes fins utiles.

Question

J’ai bien compris l’enjeu de la scène mais la question “Dom Juan apparait-il comme un libre penseur soucieux de l’humanité ou comme l’incarnation du diable ?” me perturbe. Je ne vois pas comme y répondre clairement sans passer à coté d’une partie du texte. Comment puis-je aborder la question ?

Je dirais ici que Dom Juan se révèle un peu plus dans cette scène. Après avoir été violent, hypocrite… Il se révèle comme tentateur, comme un séducteur maléfique sans scrupule. Ainsi, la fameuse formule “pour l’amour de l’humanité” ne serait que preuve d’ironie, simple réplique sarcastique de Dom Juan. De plus la mise en scène de Marcel Buwal corrobore cette hypothèse, car Dom Juan jette le louis d’or à terre ce qui montre son dédain pour l’humanité, et non l’amour qui pourrait avoir pour elle.
Est ce que ça tient debout pour un oral ?

Réponse

Tu poses bien les éléments de réponse à la partie de la question qui porte sur le tentateur ; tu réponds aussi en partie, par la négative, à ce que Dom Juan aurait d’amour pour l’humanité. C’est cet aspect qu’il conviendrait cependant d’étoffer : en effet, en piégeant le Pauvre, Dom Juan parvient dans un premier temps à railler l’efficacité de la foi de ce dernier : ses prières ne l’ont pas sorti de la pauvreté. La tentation du louis d’or vise à montrer qu’il peut se substituer à Dieu et être plus généreux que lui. Par ailleurs, il lui fait avouer malgré lui une foi bien problématique, attachée à la “prospérité des gens de bien qui lui donnent quelque chose”. C’est un détournement du message évangélique que Molière fait apparaître via son personnage. De ce point de vue, Dom Juan, ou Molière au moins, semble prôner sinon une émancipation des hommes par rapport à la façon dont l’Eglise régente les conduites sociales, du moins une plus grande clairvoyance à cet égard.

Je n’ai fait ici que donner les grandes lignes ; il faudrait bien entendu des analyses précises du texte pour chacune de ces remarques.

Ainsi, tu aurais la possibilité, selon le sens dans lequel tu veux faire pencher la balance, de faire :
I : Dom Juan raille l’efficacité de la foi chrétienne et fait apparaître le vice dans la prière du Pauvre.
II : Mais en tentant de se substituer à Dieu, il offre l’image d’un personnage diabolique et qui n’a en réalité aucun “amour de l’humanité”.


Ou l’inverse :
I : En tentant de se substituer à Dieu, Dom Juan offre l’image d’un personnage diabolique et qui n’a en réalité aucun “amour de l’humanité”.
II : Mais il œuvre néanmoins ici à l’émancipation des hommes, ou du moins, Molière le fait à travers lui quand Dom Juan raille l’efficacité de la foi chrétienne et fait apparaître le vice dans la prière du Pauvre.


Question 2

Ce texte se prête moins que les précédents à l’analyse stylistique ; il y a moins de choses à dire de ce point de vue. Comment éviter la paraphrase le jour de l’oral ?

Réponse

Certes, la scène du Pauvre offre moins de prise à l’analyse stylistique que d’autres scènes que nous avons étudiées. C’est heureux : Molière n’a pas écrit sa pièce pour qu’elle figure au programme du Bac. Néanmoins, au risque de répéter ce qui a peut-être été dit en classe, il y a largement de quoi faire si vous voulez valoriser votre capacité à analyser la forme du texte. Voici quelques exemples :

Exemple 1

Interprétation
La rencontre avec le Pauvre est fortuite. Mais alors qu’on pouvait prendre Dom Juan pour un séducteur qui ne sait que dire un texte préparé à l’avance, elle illustre sa capacité à improviser, avec brio, un piège diabolique.

Analyse de la forme pour étayer cette interprétation
En effet, la composition de la scène révèle deux mouvements : la rencontre, puis la tentation, ou pour les décrire autrement, la demande d’aide formulée par Sganarelle (pour Dom Juan), et le remerciement dédaigneux du libertin, jusqu’à la réplique de Sganarelle : “Vous ne connaissez pas Monsieur, bonhomme, il ne croit qu’en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit” ; la demande encore intéressée de Dom Juan au Pauvre sur son “occupation parmi ces arbres”, qui vise à le tenter avec le louis d’or.

Exemple 2

Interprétation
L’habileté, mais aussi la noirceur du libertin se fait jour dans le piège qu’il tend au Pauvre.

Analyse de la forme
(propos non rédigé, à construire)

  • Fausse question initiale : “Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?” (Dom Juan sait très bien que l’ermite… est occupé à mendier et à prier ; ce n’est pas une question rhétorique, car le Pauvre est vraiment appelé à répondre, mais néanmoins, le libertin se moque de la réponse : sa demande est un hameçon)
  • Série de questions et d’assertions moqueuses : une litote et des antiphrases servent l’ironie (à citer précisément).
  • Achèvement de la trame diabolique par la tentation du louis d’or (à citer).
  • Glissement de l’expression de la condition vers l’expression de l’injonction.
  • Répétition des impératifs (qui suggèrent la main tendue, mais surtout la tension, voire la pression qui s’accroît sur le Pauvre).
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