Vous trouverez ici un court diaporama, en annexe, pour amorcer notre lecture d’ Un balcon en forêt ; des éléments de synthèse, un compte-rendu de notre travail et des compléments à notre lecture de l’incipit. Bonne relecture !


Au sommaire


Éléments de synthèse

  • Cet incipit romanesque se révèle déroutant et envoûtant : au lieu de livrer des informations précises sur le personnage, le lieu dans lequel il arrive et l’époque du récit (l’incipit reprenant le topos de l’arrivée du héros dans un lieu inconnu), il se veut évasif, peut-être justement parce qu’il raconte une forme d’évasion, celle du héros, et qu’il prétend en procurer une au lecteur. S’il offre des précisions fines et entretissées comme les mailles d’une tapisserie, c’est sur un mode à la fois impressionniste et métaphorique. Le personnage voyage et le lecteur aussi ; ce qui compte, ce n’est pas le héros et où il se trouve, mais le sentiment que donne le texte de nous emmener jusqu’au seuil d’une aventure intérieure. C’est pourquoi le personnage s’efface au profit de son regard.
  • Le paysage donné à voir par les yeux de Grange dévoile une nature progressivement enchantée, rêvée sur le mode d’une forêt primitive, nourricière, protectrice, encore intacte, qui a aussi les attraits d’un corps de femme. La poésie rimbaldienne, en filigrane, et la référence explicite à la nouvelle de Poe corroborent cette interprétation.
  • Mais l’enchantement n’est pas complet, car par-delà l’érotisation provisoire et le sentiment que la solitude à venir est promesse de complétude, "la laideur du monde" évoquée dans la première phrase réapparaît dans la longue phrase finale, associée à l’activité humaine, à la guerre, aux pires visions qu’offrent les contes, et qu’une énumération désenchantée vient accumuler. L’automne et les charmes qu’il confère à la nature se voient là marqués d’un signe négatif et annonciateur du pire.

En somme, cet incipit renouvelle le topos romanesque de l'arrivée du héros dans un lieu inconnu. En effet, ce qui compte ici, c'est le voyage intérieur de Grange vers un lieu que son regard contribue à enchanter - et donc à éloigner du réel. L'incipit met en abyme (par analogie et en réduction) le mouvement même du lecteur vers le récit et l'imaginaire de Gracq ; il établit un "pacte de lecture" : nous sommes invités à nous laisser engourdir, à saisir cette chance de nous évader à notre tour, à la suite d'un personnage qui s'apprête pourtant à attendre la guerre.


Compléments à la lecture de l’incipit, textes échos

Un aperçu de la Meuse et de Monthermé, le Moriarmé du Balcon

Montherme-automne.jpg

Monthermé (ville modèle de Moriarmé) et l’une des boucles de la Meuse.

La boucle de la rivière ici n’est pas sans évoquer sa conduite “capricieuse”, pour paraphraser le texte.

L’ouverture de l’opéra Parsifal de Wagner auquel renvoie l’épigraphe du Balcon

L’opéra Parsifal, découvert par Gracq en 1929, a eu pour lui l’effet d’une révélation. L’entre-deux qui caractérise la veille des pages - une veille très ensommeillée apparemment -, la “matière de Bretagne” à l’arrière-plan (on désigne ainsi le réservoir d’histoires inventées autour d’Arthur et de ses chevaliers de la table ronde, en quête du Graal), le merveilleux attaché à la forêt sont autant d’éléments qui ont nourri durablement l’imaginaire de Gracq, et qui se trouvent enrichir aussi, en filigrane, le récit d’ Un balcon en forêt.

Parsifal-Wagner-1882.jpg

Le dormeur du val, de Rimbaud

“Le dormeur du val”

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Sensation, de Rimbaud

J’ai mis en gras les éléments qui entrent particulièrement en résonance avec l’incipit, de mon point de vue.

“Sensation”

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.

Le Domaine d’Arnheim, d’Edgar Poe

Le domaine d’Arnheim : la nature enchantée d’E. Poe fait écho à l’incipit lui-même

La référence à Poe, explicite cette fois, mérite qu’on s’y arrête. D’une part, elle signale que Grange est un homme cultivé, qui aime les livres. D’autre part, elle fait écho à l’incipit lui-même, puisque Grange lie l’impression qu’il éprouve à sa lecture de la nouvelle. Rappelons la trame de cette œuvre, Le Domaine d’Arnheim.

Le narrateur de cette nouvelle évoque son ami Ellison. Devenu riche, le jeune homme a entrepris de créer un domaine paradisiaque, qui fasse éclater la beauté et l’harmonie de la nature tout en dissimulant le travail de l’homme. Le domaine forme ainsi un “jardin-paysage” parfait, avec en son cœur un château merveilleux.

Dans l’extrait qui suit, le narrateur décrit l’arrivée au domaine d’Arnheim :

Par degrés, l’impression de culture s’affaissait dans celle d’une vie purement pastorale. Lentement, celle-ci se noyait dans une sensation d’isolement, qui à son tour se transformait en une parfaite conscience de solitude. À mesure que le soir approchait, le canal devenait plus étroit ; les berges s’escarpaient de plus en plus et se revêtaient d’un feuillage plus riche, plus abondant, plus sombre. La transparence de l’eau augmentait. Le ruisseau faisait mille détours, de sorte qu’on ne pouvait jamais en apercevoir la brillante surface qu’à une distance d’un huitième de mille. À chaque instant, le navire semblait emprisonné dans un cercle enchanté, formé de murs de feuillage, infranchissables et impénétrables, avec un plafond de satin d’outre-mer, et sans plan inférieur, — la quille oscillant, avec une admirable symétrie, sur celle d’une barque fantastique qui, s’étant retournée de haut en bas, aurait flotté de conserve avec la vraie barque, comme pour la soutenir. Le canal devenait alors une gorge; je me sers de ce terme, bien qu’il ne soit pas exactement applicable ici, parce que la langue ne me fournit pas un mot qui représente mieux le trait le plus frappant et le plus distinctif du paysage. Ce caractère de gorge ne se manifestait que par la hauteur et le parallélisme des rives ; car il disparaissait dans tous leurs autres traits principaux.

L’incipit du Balcon présente donc de nombreux points communs avec ce passage du Domaine d’Arnheim de Poe : même si Grange est dans un train, ce dernier suit “la rivière lente”, comme la barque du visiteur dans la nouvelle de Poe. Le paysage vu par le héros de Gracq semble comme chez l’écrivain américain “un cercle enchanté”. Notons enfin le “caractère de gorge” que développe encore plus le récit de Gracq, jusqu’à érotiser la nature vue du train.

La référence à la nouvelle de Poe peut ainsi apparaître comme une mise en abyme de l’incipit du roman : le “domaine d’Arnheim”, création d’un paradis sur terre, sorti de l’imagination d’un personnage, Ellison, serait ici un écho en réduction du paysage imaginé par Gracq et enchanté par le regard de Grange. C’est dire si le héros effectue surtout un voyage intérieur, nourri de ses lectures, au cours de ce voyage réel.


Petite analyse de la musicalité du texte

La phrase de Gracq, si on peut ainsi l’essentialiser de façon abusive pour les besoins de la démonstration, donne souvent une grande impression de musicalité. Cela est dû à un travail sur la construction des phrases, sur leur rythme, et l’écriture du roman s’apparente ainsi (grâce au travail sur les images par ailleurs) à de la prose poétique, telle qu’on la trouve déjà chez Rousseau ou Chateaubriand.

Voici quelques exemples d’analyses de cette musicalité.

“La voie changeait de rive capricieusement, passait la Meuse sur des ponts faits d’une seule travée de poutrages de fer, s’enfonçait par instants dans un bref tunnel à travers le col d’un méandre.”

Ici, la musicalité naît de la longueur croissante des groupes de mots que séparent les virgules, ainsi que du parallélisme syntaxique (verbe à l’imparfait-compléments divers).

“Quand la vallée reparaissait, toute étincelante de trembles sous la lumière dorée, chaque fois la gorge s’était approfondie entre ses deux rideaux de forêt, chaque fois la Meuse semblait plus lente et plus sombre, comme si elle eût coulé sur un lit de feuilles pourries.”

La musicalité de cette seconde phrase procède des éléments suivants :

  • les répétitions et les parallélismes (“chaque fois… chaque fois”, “plus lente et plus sombre”), qui créent un effet de balancement ;
  • la construction de la phrase elle-même, composée de la subordonnée temporelle (“Quand… dorée”), et d’un second groupe plus long, la proposition principale (à partir de “chaque fois”).
  • La longueur de cette phrase l’apparente au style périodique. Une période est une phrase longue, historiquement employée en rhétorique, et dont les effets liés au rythme et à la construction participent de l’éloquence du locuteur. On trouve cependant des périodes dans la prose poétique, non plus pour manifester l’éloquence, mais pour faire sentir la beauté. Le style périodique s’oppose au style coupé, bref et segmenté. Les périodes sont constituées de deux segments : la protase (première partie de la phrase) et l’apodose (second mouvement). Notre phrase repose sur une cadence majeure, parce que la protase (jusqu’à “dorée”) est plus brève que l’apodose (à partir de “chaque fois”).

Autre exemple de phrase suivant une cadence majeure :

“« C’est un train pour le domaine d’Arnheim », pensa l’aspirant, grand lecteur d’Edgar Poe, et, allumant une cigarette, il renversa la tête contre le capiton de serge pour suivre du regard très haut au-dessus de lui la crête des falaises chevelues qui se profilaient en gloire contre le soleil bas.”

Comme celle précédemment analysée, cette phrase, (l’une des plus belles de l’incipit à mes yeux) est constituée de deux segments nettement identifiables. Lisez-la à voix haute : vous percevrez une première inflexion mélodique (la protase), jusqu’à “Edgar Poe”, puis une seconde (l’apodose), dont le début peut être situé à “et, allumant une cigarette” ou, juste après, à “il renversa la tête”.

La première inflexion mélodique (dite protase) est plus brève que la seconde (dite apodose), comme dans la phrase étudiée plus haut. Vous n’êtes pas tenus de retenir ces noms, mais il est utile de sentir cet effet oratoire que l’on désigne sous le nom de cadence majeure (répétons-le, la cadence sera dite mineure si la protase est plus longue que l’apodose, ce qui produit souvent un effet de chute).

Si vous faites vôtres ces instruments d’analyse à l’oral, veillez à ce qu’ils ne phagocytent pas votre sensibilité au texte, mais au contraire, qu’ils la manifestent : l’essentiel est de souligner combien ces articulations mélodiques contribuent à la dimension musicale et donc poétique du texte, d’une part, et de livrer une hypothèse de sens, d’autre part  : @@cette musicalité suggère l’enchantement progressif, l’épanouissement de la rêverie.


Questions possibles

  • Comment s’opère dans ce texte le va-et-vient entre la réalité et l’enchantement du paysage ?
  • En quoi peut-on dire que ce voyage en train est aussi un voyage intérieur ?
  • Comment le narrateur oppose-t-il l’enchantement et la laideur du monde ?
  • Qu’est-ce qui donne à cet incipit romanesque l’allure d’un poème en prose ?
  • En quoi le paysage vu par Grange est-il à la fois synonyme de merveille et d’inquiétude ?
  • En quoi réside l’originalité de cet incipit romanesque ?
  • Comment Gracq procède-t-il pour égarer le lecteur dès cet incipit ?
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