Comme je l’ai dit en classe, je complète ici le bilan dont nous avons amorcé la rédaction vendredi 9. Je vous invite à le reprendre (en le recopiant ou en l’imprimant) dans votre classeur.

J’ai souhaité attirer votre attention sur trois points, à la fois parce qu’ils sont essentiels dans la scène 5 de l’acte II, et parce que vos remarques sur la mise en scène de Patrice Chéreau les mettaient en évidence.

Ces paragraphes peuvent vous servir d'exemples pour l'exercice à faire pour mardi 13.

À propos des motifs du labyrinthe et du monstre

Ce point a été repris en classe. Je le reproduis et l'enrichis quelque peu ci-dessous. N'hésitez pas à noter ce qui n'aurait pas été dit en cours.

Racine joue de ces deux motifs qui appartiennent à la légende de Thésée. Le labyrinthe devient la métaphore de l’amour impossible, tortueux et douloureux de Phèdre pour Hippolyte ; elle y perd sa raison. Elle le dit elle-même : “je m’égare” (v. 629). Significativement, et avec une part de tragique ironie de la part de Racine, elle se perd elle-même lorsque son amour lui fait confondre les époques et les personnages, notamment en se substituant à sa sœur, qui tenait, elle, le fameux “fil d’Ariane”, “utile secours” pour s’extraire des “détours” du labyrinthe. Quant au monstre qui habite le cœur de ce labyrinthe, c’est la métaphore de Phèdre elle-même, que son amour a rendu monstrueuse à ses propres yeux du moins (et, la suite de la pièce le démontrera, non moins dangereuse que le Minotaure). Elle supplie Hippolyte de la tuer dans l’acte II scène 5, à défaut de pouvoir être aimée de lui :
“Digne fils du héros qui t’a donné le jour,
Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite !”
(v. 700-701)
À la suite du dramaturge, Patrice Chéreau fait de cette scène un nouveau combat au cœur d’un labyrinthe - devenu métaphorique - où Hippolyte, succédant à son père, affronte à son tour un monstre en la personne de Phèdre. Ainsi peut-on comprendre, notamment, les déplacements des personnages : Phèdre tourne autour d’un Hippolyte figé, puis se livre à lui - avec une évidente dimension érotique - tandis qu’il avance l’épée menaçante. Ces motifs essentiels de la pièce et de la scène 5 de l’acte II, métaphoriques et riches de sens, sont donc donnés à voir et à éprouver concrètement au spectateur.

S’agissant du rôle du soleil

Le soleil joue lui aussi un rôle important, dans cette scène comme dans la pièce. Rappelons qu’il est à l’origine de la malédiction lancée par Vénus : c’est lui qui, par sa lumière, révèle les amours adultères de la déesse avec Mars. Toute sa descendance subit la vengeance de Vénus, de Pasiphaé, amoureuse d’un taureau, à Phèdre, tragiquement éprise d’Hippolyte. Dans la pièce, Phèdre s’adresse au soleil, qu’elle “vient voir pour la dernière fois” au premier acte. Ce même soleil irrigue les métaphores classiques de l’amour comme flamme, pour devenir une flamme “noire” dans le cœur de Phèdre (dont on peut rappeler aussi que le nom signifie “la brillante”). Or, s’il n’est pas fait mention du soleil dans l’acte II, scène 5, le metteur en scène Patrice Chéreau joue néanmoins avec lui. Vous avez judicieusement souligné le travail des lumières, qui inondent les visages, particulièrement celui de Phèdre, et des ombres, qui plongent les spectateurs dans l’obscurité. Les costumes des personnages - noir pour Phèdre, ouvert pour Hippolyte, blanc pour le jeune fils de Phèdre - renvoient eux aussi à cette lumière qui révèle le cœur des personnages. Tout se passe donc comme si le metteur en scène avait voulu, dans cette scène d’aveu, nous faire éprouver la “flamme si noire” de Phèdre.

Concernant la malédiction de Vénus : est-ce une métaphore de l’amour ?

Dans toute la pièce, Phèdre amoureuse apparaît comme la proie de Vénus :
“Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée”
dit-elle à Œnone à l’acte I, scène 3. Quand, à l’acte II, scène 5, elle avoue son amour à Hippolyte, elle le fait toujours de façon indirecte : elle parle de sa “folle ardeur” (v. 630), de “toute sa fureur” (à la troisième personne, v. 673) ; c’est un “odieux amour” (v. 699) qui s’est emparé d’elle. “J’aime”, crie-t-elle encore au vers 674, en évitant une formule plus attendue (“Je t’aime”), comme si le fait d’aimer, habituellement tourné vers l’être cher, était d’abord quelque chose de subi intérieurement. Par-delà Vénus, Phèdre se dit d’ailleurs victime de tous les dieux, “ces dieux qui dans mon flanc / ont allumé le feu fatal à tout mon sang” (v. 679-680). Bien entendu, Racine fonde une part de l’écriture de sa pièce sur cet arrière-plan mythologique. Mais au XVIIe siècle, si les spectateurs perçoivent l’évocation de ces dieux, auxquels ils ne croient pas plus que nous aujourd’hui, comme une convention propre au genre de la tragédie, elle leur apparaît aussi comme une manière détournée et poétique d’évoquer l’amour et sa puissance. Lorsque Phèdre invoque Vénus, c’est une façon de se dédouaner : ce n’est pas entièrement de sa faute si elle est amoureuse. Ainsi, par ce recours aux divinités romaines dans la bouche des personnages, Racine métaphorise un amour cruel, inévitable et incontrôlable, en somme, un amour fatal, qui domine tragiquement les personnages.

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