Mise à jour : lundi 19 décembre 2016

Vous pouvez retrouver ici des éléments de synthèse, l’essentiel de notre cours pris en note, et quelques compléments sur le film de Michel Mitrani, avec une interview intéressante du réalisateur qui a adapté le roman en 1979 (Festival de Cannes 1978).

Au sommaire


Éléments de synthèse : d’un repli l’autre

L’extrait est tout entier placé sous le signe du double, du “va-et-vient” entre insouciance et inquiétude.

En effet, la maison-forte, décrite quelques pages plus tôt, est-elle même un lieu double, à la fois maison forestière et blockhaus, ou encore “maisonnette de Mère Grand”, qui rappelle le bonheur des contes et le danger des “apparences trompeuses”. On peut en dire autant de l’attitude du personnage : couché, dans un demi-sommeil, puis debout après avoir sauté du lit, puis de nouveau allongé. Troisième élément qui participe à cette dualité du texte, l’opposition dehors-dedans, corrélée aux notations sur le chaud et le froid, harmonieusement et euphoriquement résolue dans le motif de la “buée”.

Vous re-noterez bien les transitions qui font basculer Grange d’un état à l’autre : il se réveille “libre, seul maître à bord” au début de l’extrait. Il fait comme un “remue-ménage” intérieur, qui correspond au “remue-ménage placide d’une ferme qui s’éveille”, bien réel, qu’il entend derrière la cloison (or nous l’avons dit, remue-ménage est étonnament interprétable littéralement, et signifierait alors changer la maison, changer de maison). C’est l’idée de dépaysement qui permet la transition vers le thème de la guerre, précisément parce que Grange ne se sent pas “aux avants-postes” (terme souligné par l’italique, avec un effet de mise à distance du discours hiérarchique, cela a été bien relevé en classe). Les dernières pages de l’extrait raillent ensuite la préparation de la guerre par les états-majors, disent et expliquent le détachement du héros et notre extrait s’achève avec l’idée rassurante d’un conflit déjà refermé, et l’invitation à venir prendre le café d’Olivon.

L’insouciance et le bien-être gagnent progressivement Grange.

Ce bien-être, ce bonheur presque, naît grâce au demi-sommeil par lequel s’ouvre l’extrait (c’est la première personnification du passage, puisque le demi-sommeil le “retourne” sur son lit de camp). Un retour à l’enfance se dessine, sous la forme d’un repli sur soi (qui se traduit physiquement dans le texte : le personnage est “roulé dans sa capote”), lové au creux de replis successifs : repli dans la chambre de la maison-forte, repli de la maison-forte au cœur de la forêt (le terme “repli”, on s’en souvient, est ensuite évoqué avec son sens militaire, de fuite bien réelle).

Nous avons noté toute une série de termes mélioratifs, un jeu sur la signification du nom “Grange”, qui dans cet extrait “engrène” ces sensations agréables comme dans le grenier d’une tradition immémoriale (la “longue habitude”). Nous avons vu aussi opérer l’enchantement, avec un jeu sur les sonorités, des personnifications qui soulignent l’absence-présence des hommes et la transformation de la maison par le regard Grange, dont les perceptions versent dans l’imaginaire.

Mais comme “la laideur” dans l’incipit, ici la guerre ne se laisse pas oublier ; il faut la “conjurer”.

L’ironie mordante à l’égard de la minutieuse documentation fournie par la hiérarchie militaire procède d’une double instance : le personnage d’une part, dont le discours indirect libre fait entendre la pensée au lecteur, et l’auteur, d’autre part, que son héros relaie, et dont nous savons qu’il a combattu dans le Nord de la France à la même période. Contribuent à cette ironie les réserves du personnage et les détours par des comparaisons qui suggèrent une préparation à la guerre trop académique, théâtrale, presque scolaire.

Mais l’ironie joue également à un second niveau : elle réside dans le fait que l’auteur et le lecteur connaissent la fin de l’histoire, et donc la défaite brutale de l’armée française. Nous ne pouvons donc qu’adhérer au pressentiment de Grange, qui voit dans les consignes qui lui ont été remises, incapables de fait de prévoir l’imprévisible, les futures “archives notariées de la guerre”.

Gracq signale implicitement dans notre extrait qu’il existe deux “itinéraires de repli” possibles : l’un, préparé par le capitaine Vignaud, tracé au crayon rouge sur la carte, et auquel il est difficile de croire, parce qu’à l’image d’un “tremblement de terre”, la guerre ne peut se préparer dans les moindres détails ; c’est un de ces “délires ingénieux et procéduriers” imaginés par les états-majors. Ce repli terrestre, si réel et cartographié soit-il, “n’accroche pas l’imagination”, n’est pas vraisemblable. L’autre itinéraire de repli, symbolique celui-là, c’est la fuite dans l’imaginaire, qui enchante le monde autour de soi, qui investit la durée en profitant de cette dilatation temporelle offerte par l’attente d’un ennemi qui peut-être ne viendra pas.

À ces deux replis, réel et imaginaire, à ces deux formes de fuite correspondent, nous l’avons vu, la carte d’état-major d’une part, et la carte imaginée par Grange (“ce coin de Belgique…”).

“Devant soi, on avait les bois jusqu’à l’horizon, et au-delà ce coin de Belgique protecteur qui retombait en pan de rideau…”


Compléments

Éléments de situation de l’extrait

Vous en trouverez un certain nombre dans les notes prises par Léa. Je récapitule ici ce qui a pu être dit en classe, et qui n’a pas forcément pu être noté.

Attention, il est impossible de tout reprendre dans une introduction. Relisez ces points, mémorisez-les, de façon à situer efficacement le texte en fonction de la question posée le jour de l’oral.

  • La découverte de la maison forte est précédée par une nuit dans un grenier, où Grange éprouve le sentiment que “la moitié de sa vie (va) lui être rendue”.
  • La métaphore de la forêt-mer se déploie dans les pages suivantes ; apparaît l’image de la “conque des forêts”, qui prépare celle de l’île déserte dans notre extrait.
  • Le panorama de l’Éclaterie donne à voir, selon Grange, la “très honnête coupure” de la Meuse et des Ardennes, frontière naturelle qui le rassure. Vignaud ne partage pas son avis. Mais qui dit qu’il ne faut pas interpréter la coupure autrement ?
  • La montée de Grange dans la forêt lui procurer une impression de solitude “complète”, qui ménage cependant “idée d’une rencontre possible”.
  • “Vous êtes chez vous”, lui dit le capitaine Vignaud : tel est bien l’enjeu de notre extrait : Gracq donne à lire la façon dont Grange s’approprie la maison forte, en dépit de la fonction et de la laideur militaires du lieu.
  • La description de la maison forte montre un Grange qui tente de la cerner par petites touches. Avant l’appropriation, c’est une lente appréhension qui se dessine. Or cette description est fortement dépréciative, du fait de l’accumulation de notations péjoratives : “bloc de béton”, “bloc trapu”, “blockhaus” ; rouille et couleur vert olive ; “cordes pendues”, “longs pleurs de rouille” ; “bizarre accouplement de ce mastaba de la préhistoire avec une guinguette décatie de la pire banlieue”, “bric à brac de bohémiens en forêt”, “tribu berbère au seuil de ses gourbis”. Ainsi se précise l’enjeu de notre extrait : Grange, le lecteur de Poe, qui a lavé sa tête à la fenêtre du train, qui paraissait si heureux de quitter “les faubourgs et les fumées de Charleville”, pourra-t-il aimer ce lieu ?

Le film de Michel Mitrani

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L’affiche du film de Michel Mitrani, adapté du récit de Julien Gracq en 1979.

Interview de Michel Mitrani, réalisateur

Regardez à partir de 0’53”. Michel Mitrani considère la forêt comme le “cinquième personnage” du récit.

Extraits sur le site de l’INA


Questions possibles à l’oral (1re partie)

  • Comment la dualité de la “maison forte” est-elle exprimée ici ?
  • Montrez le personnage évolue ici entre réel et irréel.
  • En quoi l’expression “drôle de guerre” trouve-t-elle dans ce passage une résonance particulière ?
  • Quelle image de la vie sur le front ce passage offre-t-il ?

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