Retrouvez ici notre abécédaire du Balcon en forêt.

En cours d'enrichissement au mardi 14 mars, ce billet sera complété pendant les vacances d'avril.

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K comme kaki

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N comme Nature

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K comme kaki

Kaki, adjectif invariable et nom masculin invariable.

Étymologie

Le Dictionnaire étymologique de la langue française (Quadrige, PUF) précise que l’adjectif kaki, importé en français à la fin du XIXe siècle, provient de l’anglais, qui lui-même l’a emprunté au persan khâki « couleur de poussière » (du persan khâk « terre, poussière »). Les uniformes de cette couleur ont été adoptés dans les armées anglaises de l’Inde au XIXe siècle.

Le Littré indique quant à lui que l’adjectif désigne une couleur jaunâtre, tirant sur le brun.

Sous réserve d’une relecture plus attentive de l’ensemble de l’œuvre, qui permettrait de relever d’éventuelles autres occurrences, c’est l’emploi de l’adjectif dans l’incipit qui sera interrogé ici, en ce qu’il peut éclairer le sens du passage et donner à comprendre l’écriture de Gracq dans Un balcon en forêt.

Emploi dans l’œuvre

Il apparaît dans la phrase suivante : 

« Pourtant la laideur ne se laissait pas complètement oublier : de temps en temps le train stoppait dans de lépreuses petites gares, couleur de minerai de fer, qui s’accrochaient en remblai entre la rivière et la falaise : contre le bleu de guerre des vitres déjà délavé, des soldats en kaki somnolaient assis en califourchon sur les chariots de la poste - puis la vallée verte devenait un instant comme teigneuse : on dépassait de lugubres maisons jaunes, taillées dans l’ocre, qui semblaient secouer sur la verdure tout autour la poussière des carrières à plâtre  ».

Sens dans l’incipit

Après deux premières pages qui effacent en partie la laideur du monde des hommes aux yeux de l’aspirant Grange, notamment grâce à des notations visuelles qui font la part belle à « la lumière dorée », au « bleu cendré » de la fumée de cigare ou du ciel, les deux se confondant, le monde redevient lugubre à mesure qu’apparaissent des signes de la guerre qui vient. Et c’est, entre autres, par une dégradation des couleurs que s’opère ce retour de la « laideur », déjà signalée par les « feuilles pourries ». La couleur kaki est au cœur de ce travail impressionniste et signifiant : elle unit, par métonymie, l’univers des « soldats en kaki » au vert de la vallée que le regard de Grange perçoit désormais comme terni et abîmé par les installations militaires.

Ce que le terme dit de l’écriture de Gracq

La mention de l’adjectif est, en outre, révélatrice du fonctionnement de l’écriture de Gracq. D’une part, l’écrivain procède, si l’on peut dire, par petites touches : « kaki », préparé par la « couleur de minerai de fer », est prolongé par « jaune » et « ocre », selon un decrescendo qui aboutit aux « carrières à plâtre » observées par un œil « désenchanté ». D’autre part, Gracq puise dans l’étymologie du mot pour irriguer le texte : ainsi apparaît le vocable « poussière », que désignait justement « khâk » en persan. Enfin, « kaki » s’intègre à une triple série d’assonances et d’allitérations (« kaki », « assis », « califourchon ») qui soulignent le sommeil mécanique et ridicule des soldats (auxquels fait écho l’épigraphe par anticipation), dans l’attente d’une guerre qui ne vient pas. Sens, mot intégré dans un tissu de mots, étymologie, sonorités : Gracq le romancier écrit ici en poète, usant de toutes les qualités du mot.

L’essentiel

En somme, l’adjectif « kaki », employé au seuil de l’œuvre, élément important d’une maille qui déploie des couleurs variées et contrastées au fil du voyage de Grange, concentre une bonne part de la signification du roman : il suggère l’attente de la guerre et sa laideur, qui dégrade un monde regardé et recomposé par le héros sur le mode d’une forêt primitive, havre d’enfance et de paix.

M. Danset


Nature, par Myriam

Lorsque l’on cherche la définition du mot nature dans le dictionnaire, de nombreuses propositions apparaissent, car ce mot est en effet un mot très polysémique. Parmi les nombreux sens donnés, on retrouve :

Ensemble de ce qui, dans le monde physique, n’apparaît pas comme transformé par l’homme (en particulier par opposition à la ville) ;

Le monde physique, l’univers, l’ensemble des choses et des êtres, la réalité ;

Vie sexuelle, instinct, appétit sexuel : l’appel de la nature ;



Ensemble des caractères, des tendances, des traits constitutifs de la personnalité profonde de quelqu’un : Ce n’est pas dans sa nature de se livrer à de tels actes.



On peut donc aborder ce mot sous divers angles. Tout d’abord, considérons le premier sens, qui prend une place très importante dans le livre. En effet, le paysage est très présent, et pas une page ne se tourne sans que l’on trouve un écho à la nature. Grange semble absorbé par le paysage, tant il le contemple, au cours de ses longues promenades solitaires, et en a presque l’air transparent, comme fondu dans cette nature, tant l’harmonie est forte. Néanmoins, lors de l’arrivée de la guerre, cette harmonie semble se perdre, car la définition même de nature n’est-elle pas l’ensemble de ce qui n’apparaît pas transformé par l’homme ?

On peut également parler de cette représentation du monde physique, car Grange se retrouve effectivement totalement plongé dans le présent, et lors de ses maraudes tout semble lointain mis à part ce paysage. Il semble vivre et en profiter pour la première fois. Mais vit-il réellement ? En effet, cette réalité en cache une autre bien moins plaisante. Elle camoufle l’imminence de la guerre et ainsi la déréalise, ce qui offre un paradoxe de taille car la réalité de Grange paraît alors illusoire.

Notons également que cette période permet au jeune soldat de se pencher sur son intériorité, et ainsi de s’interroger sur la question de sa véritable nature.

Pour finir, mentionnons également que la troisième définition de ce mot rappelle la dimension sexuelle qui ne cesse de s’immiscer dans le texte, et qui lui offre une sensualité certaine.

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