Je vous propose quelques exemples de critiques littéraires en vue de notre prochain café littéraire.

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Le Magazine Littéraire - Philippe Rolland

Je vous invite à lire ci-dessous la critique du roman Un écrivain, un vrai de Pia Petersen, signée Philippe Rolland pour Le Magazine littéraire (janvier-février 2013). Observez en particulier la composition de cette critique, au service d’un point de vue nuancé sur l’œuvre.

Big writer, saison un

Gary Montaigu, le héros d’Un écrivain, un vrai, est un écrivain comblé. Riche et célèbre, aimé du public et de la critique, il a une belle maison à New York, une très jolie femme nommée Ruth qui veille à son bien-être et à son entregent, des amis influents, et il vient de remporter l’International Book Prize. Et quand un producteur lui propose d’être filmé par une équipe de télévision et vu par des millions de téléspectateurs vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il accepte: Ruth pense que sa carrière en bénéficiera, et lui croit qu’Un écrivain, un vrai - c’est le titre de l’émission - fera découvrir au grand public l’écrivain au travail et lui donnera le goût de la littérature. Mais Gary, comprenant peu à peu qu’il est tombé dans un piège, qu’il a vendu son âme et que la vulgarité télévisuelle est absolument contraire à sa conception de la littérature et à son ambition d’écrivain, se rebiffe, ce qui provoque la colère de la production, et surtout de son épouse.

Autour du couple Montaigu gravitent des journalistes arrivistes, et la tension s’accroit. Va-t-il se résigner à poursuivre le tournage d’Un écrivain, un vrai et à accepter d’être un écrivain sympa et “positif”, soucieux de son image? Ou bien va-t-il renouer avec sa singularité, son intégrité, avec ce que Philippe Murray appelle la “négativité vitale”?

Préfigurée par Andy Warhol et son fameux “quart d’heure de célébrité” auquel chacun d’entre nous a désormais droit, commentée (pour être le plus souvent dénoncée) par à peu près tous les journaux et les essayistes, la téléréalité semble déjà de l’histoire ancienne: les émissions de ce genre sont apparues il y a plus de dix ans, et la fiction s’en est rapidement et abondamment emparée, toujours de manière satirique et désapprobatrice, au cinéma (de Kika à Reality en passant par The Truman Show), dans le roman (Acide sulfurique d’Amélie Nothomb, L’Idole de Serge Joncour…), le polar (L’Oiseau de mauvais augure de Camilla Läckberg) ou le récit d’anticipation (Running Man de Stephen King, Hunger Games de Suzanne Collins…). Dès 1949, à vrai dire, le roman avait devancé la (télé)réalité, avec la parution de 1984 d’Orwell: un des premiers reality-shows, diffusé en 2001 aux Pays-Bas et en Angleterre, ne s’appelait-il pas carrément “Big Brother”?

Bref, tout paraît avoir été dit sur la téléréalité, elle n’indigne plus personne, et le roman de Pia Petersen arrive un peu tard. Lorsqu’elle cherche à nous démontrer que la télévision en général et la téléréalité en particulier sont incompatibles avec la réflexion et constituent un danger pour la pensée, elle dit sans doute vrai, mais elle enfonce une porte ouverte. L’originalité et l’intérêt de son livre résident ailleurs: dans l’idée de mettre en scène un écrivain dans cet univers. À travers les tourments de Gary et par le biais d’une habile progression dramatique, Pia Petersen parvient à faire sentir que cet univers est en quelque sorte l’incarnation de l’antilittérature et que l’écrivain, dans le monde connecté et médiatisé qui est le nôtre, est plus seul que jamais en étant en même temps la dernière chance de liberté qu’il nous reste. Mais Pia Petersen le fait sans être pesante ni démonstrative, à l’aide de phrases légères et précises, non pas en solennelle moralisatrice mais en moraliste malicieuse.

Philippe Rolland a été pigiste au Magazine littéraire et libraire à L’œil écoute à Paris. Il a notamment écrit de la poésie.


Autre critique pour Le Magazine Littéraire, par Georges-Olivier Châteaureynaud, juin 2015

Fins de carrière, de Jacques Abeille

L’imagination est une faculté, l’imaginaire un territoire. Les dictionnaires disent plutôt « domaine », au sens abstrait, mais c’est au sens propre qu’on l’entend le plus souvent. On parle de l’imaginaire de tel ou tel écrivain, affectant de considérer que chacun a le sien, qu’il arpente et exploite comme une contrée ayant son histoire et sa géographie. Certains cependant n’ont pas plus d’imaginaire personnel que d’imagination propre. Ils se trouvent ainsi de plain-pied avec un imaginaire collectif formaté par les médias en un temps d’art de masse. Leurs romans sont pour ainsi dire déjà écrits par leurs futurs lecteurs.

Tel n’est pas le cas de Jacques Abeille, comme en témoigne Fins de carrière, le recueil de nouvelles qu’il donne aujourd’hui. L’imaginaire de Jacques Abeille est irréductiblement sien. Ce privilège lui a coûté quelque trente ans d’absence des classements des meilleures ventes, mais il lui vaut à présent la rare qualité d’auteur culte. Le romancier du « Cycle des contrées », dont le deuxième opus, Le Veilleur du jour, reparaît par ailleurs ces jours-ci, fait effectivement l’objet d’un culte encore minoritaire. Mais, comme on sait, l’Église catholique et romaine n’est jamais qu’une secte qui a réussi.

Les sept nouvelles de Fins de carrière composent sous couvert de fiction la subtile réflexion d’un auteur sur son travail, sur le surgissement en lui de la forêt d’images dont il se sent prisonnier, et qu’il écrit, dit-il, pour les détruire. Il est remarquable que chacune de ces histoires débouche sur le refus, ou sur l’impossibilité d’écrire ou de créer plus avant. Cependant, dans « Mon dernier récit II », qui se déroule dans un pays tombé sous la coupe d’une dictature obtuse et met en scène un plasticien, le héros condamné à mort s’éternise dans un dernier acte créateur.

Le titre général, Fins de carrière, s’explique ainsi : ce sont des adieux à la création. Heureusement, cette thématique insistante de sa production de la fin des années 1980 n’a pas empêché l’oeuvre de Jacques Abeille de se poursuivre.

Le narrateur de la première de ces nouvelles, « Le navigateur en chambre », la plus classique et l’une des plus belles, chargée de l’émerveillement originel des premières lectures, du souvenir de la découverte éblouie des territoires explorés par d’autres, aboutit à ce renoncement, ou du moins, à l’acceptation de la perte du don d’enfance. Autre thème récurrent, comme enchâssé dans le thème principal, un soupçon, ou un scrupule : dans « Mon dernier récit I », le narrateur apprend qu’il n’est qu’une réincarnation, une sorte d’avatar, de Gérard de Nerval. On trouve dans cette nouvelle une des plus convaincantes définitions de ce que peut être un écrivain : « un monde enfermé dans un monde et qui porte en lui une surabondance de drame et de beauté qu’il lui faut répandre ». Jacques Abeille s’empresse d’ailleurs de la récuser à peine l’a-t-il formulée… Dans « Mon dernier récit IV », un autre narrateur, ou le même, est accusé d’avoir plagié Gustav Meyrink. Relisant celui-ci, il reconnaît qu’il doit bien faire l’hypothèse « d’une troublante identité d’âme » (Marcel Schneider parlait, lui, « d’une certaine fabrique d’âme ») entre l’auteur du Golem et lui. Cette révélation brise en lui l’écrivain : « En moi toute voix s’est tue. J’existe comme un colombier déserté des oiseaux. »

Très brève, mais d’une superbe densité, « Outre-mémoire » vient clore le recueil. Dans une librairie qui symbolise peut-être la postérité - rêve douloureux, secret, vaguement obscène, de presque tout auteur -, un écrivain dit adieu à son oeuvre, puis s’éloigne « dans l’obscurité profonde où il erre seul maintenant ».

Georges-Olivier Châteaureynaud

Georges-Olivier Châteaureynaud est écrivain ; il a publié le recueil de nouvelles Jeune vieillard assis sur une pierre en bois (éd. Grasset, 2013).


“Brèves” récentes du Monde des livres

Le Monde des livres est une référence en matière de critique littéraire. Je vous invite à découvrir quelques brèves, et à dégager ce qui fait l’efficacité d’une brève critique littéraire, en vous appuyant sur ce premier exemple et en lisant les suivantes.

Roman. Histoire et chuchotis

La Vie magnifique de Frank Dragon, de Stéphane Arfi, Grasset, 272 p., 19 € (en librairie le 11 janvier).

A Paris, lors de la seconde guerre mondiale, la famille Dragon est victime des persécutions contre les juifs. Tateh et son épouse Ona sont arrêtés et déportés ; Frank, 6 ans, est quant à lui confié aux bons soins de la truculente « Grand-mère-de-la-guerre ». Seul rescapé, l’enfant mutique est ensuite recueilli dans un pensionnat, dont il s’évade des années plus tard. En proie au délire, il atterrit à l’hôpital. Mais un bienfaiteur surgi de son passé décide un jour de l’expédier sur une île tropicale… Témoin sensible, le journaliste Stéphane Arfi condense ici en échos hallucinés les tragédies de l’identité juive. A chaque mystère, à chaque confidence répond une écriture vibrante, semée de prières, d’éclats de rire, de chuchotis. S’esquisse un univers singulier, ramené aux simples sensations de l’enfance, toute une intimité visuelle et sonore, ressuscitée à l’appel des mots. C’est là, sans doute, la puissance de ce premier roman : mêler à la « geste intime » la fresque historique, en une langue qui, tenant à la fois de la poésie et de la prose narrative, impose d’époustouflants arrêts sur images.

Paloma Hidalgo

Voir les autres brèves de janvier 2017 dans Le Monde des livres


La critique de Madame Bovary par Le Figaro en 1857

Attention, depuis, le style des critiques littéraires a évolué. Mais cette manière surannée d’apostropher le lecteur n’est pas sans charme.

1857 : la première critique du Figaro sur Madame Bovary


Structure, ou principaux traits de la critique littéraire

Nous l’avons dit lundi 9, toute critique littéraire peut s’appuyer sur :

  • une amorce, une accroche, facultative, mais qui joue le rôle de “captatio benevolentiae” auprès du lecteur ;
  • une présentation de l’œuvre dans ses grandes lignes ;
  • un commentaire du journaliste sur l’œuvre.

Votre critique gagnera, on l’a vu, à inscrire l’œuvre lue dans un ensemble qui permettra à votre lecteur de mieux la situer. Les références à d’autres œuvres, du même auteur ou non, sont précieuses à cet égard.

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