Quelques compléments à notre séance d’introduction aux Fleurs du Mal.

Thèmes et tons repérés au cours de notre première lecture

Voici le tableau pris en note par Sophie, que je remercie ici.

Attention, certains thèmes figurent dans la colonne “tonalités” (l’exil par exemples) ; d’où les flèches ci-dessous. Nous avons pu dire que l’intérêt et l’originalité des Fleurs du Mal résidait probablement dans les tons typiquement baudelairiens - sarcasme, ironie, comique parfois, ton “spleenétique” et mélancolique, en deçà de l’élégie - de thèmes somme toute assez traditionnels en poésie.

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Sur la date de publication des Fleurs du Mal, 1857

Il est intéressant de rappeler, comme cela a été fait, que la poésie de Baudelaire naît à peu près en même temps que s’affirme ce que nous appelons le Réalisme. Baudelaire était un admirateur de Balzac. Le refus d’idéaliser, d’esthétiser le réel du Réalisme - qui rejette de ce fait le Romantisme - fait écho, d’une certaine façon, à la poésie baudelairienne, qui refuse les épanchements lyriques du Romantisme : la quête de l’Idéal baudelairien est toujours mâtinée d’ironie ; pas d’Idéal sans Spleen, comme nous le verrons.

Madame Bovary et Les Fleurs du Mal

Que les deux œuvres aient été publiées la même année n’est pas anodin. Elles témoignent d’une même interrogation sur la direction que doit prendre l’art, chez deux écrivains qui s’affirment dans le sillage du Romantisme et en partie contre lui. L’ironie baudelairienne conjure l’effusion lyrique ; l’ironie flaubertienne ridiculise la sensiblerie d’Emma - bien que le personnage ne puisse être réduit à cela.

Par ailleurs, sans exagérer l’importance de cette coïncidence, il est intéressant de voir que les deux œuvres, orientées par la recherche d’une certaine beauté, l’une dans le roman, l’autre dans la poésie, ont offensé “la morale publique” de l’époque, pour reprendre le chef d’accusation des deux procès.

Sur le Parnasse

En un mot, ce mouvement poétique qui privilégie “L’Art pour l’Art”, voue un culte à la beauté et à la forme. Gautier écrit dans la préface de son roman Mademoiselle de Maupin (1834) :

“Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien.”

Le nom “Parnasse” est celui d’une montagne grecque où la mythologie situe la résidence des neuf muses, guidées par Apollon. Dès le XVIIe siècle, le terme désignait une réunion de poètes ou encore un recueil de poèmes. Dans la seconde moitié du XIXe, l’école parnassienne publie, à partir de 1866, une anthologie poétique en plusieurs volumes sous le titre Le Parnasse contemporain. Les Parnassiens les plus connus sont Leconte de Lisle, Banville et Gautier. Leur comité de lecture rejettera notamment Verlaine (trop évanescent ?) et Rimbaud (trop… jeune ?).

Baudelaire, qui a publié plusieurs poèmes dans Le Parnasse contemporain, partage cette vision d’un art d’autant plus authentique qu’il n’est voué à aucune cause ; sa poésie prend acte de la fin des illusions romantiques, que consacre notamment la chute de la IIe République, comme nous l’avons rappelé. Mais il n’est pas complètement ou seulement parnassien pour autant ; par exemple, le poème “La Beauté” évoque à la fois l’idéal parnassien qu’il a pu faire sien et la distance qu’il a prise avec lui, surtout si on lit, immédiatement dans cette perspective, Hymne à la Beauté (voir ci-dessous).

Vous pouvez retrouver une présentation détaillée du Parnasse sur site-magister.

Vous pourrez notamment y lire les deux poèmes ci-dessous, emblématiques de ce mouvement entièrement tendu vers l’accès à une beauté idéale. Ce sont des arts poétiques, c’est-à-dire des poèmes qui proposent une conception de l’écriture poétique.

(Au passage, je corrige une erreur faite en classe : lorsque Rimbaud a souhaité être publié dans l’anthologie Le Parnasse contemporain, qui est parue en plusieurs volumes, c’est à Théodore de Banville qu’il s’est adressé, non à Théophile Gautier, dédicataire des Fleurs du Mal ; je vous prie d’excuser cette imprécision.)

Théodore de Banville
“À Théophile Gautier”, Odelettes, 1856

Quand sa chasse est finie
Le poète oiseleur
Manie
L’outil du ciseleur.

Car il faut qu’il meurtrisse
Pour y graver son pur
Caprice
Un métal au cœur dur.

Pas de travail commode !
Tu prétends comme moi,
Que l’Ode
Garde sa vieille loi,

Et que, brillant et ferme,
Le beau Rythme d’airain
Enferme
L’Idée au front serein.

Les Strophes, nos esclaves,
Ont encore besoin
D’entraves
Pour regarder plus loin.

Les pieds blancs de ces reines
Portent le poids réel
Des chaînes,
Mais leurs yeux voient le ciel.

Et toi, qui nous enseignes
L’amour du vert laurier,
Tu daignes
Être un bon ouvrier.


Théophile Gautier
Extraits de “L’Art”, Émaux et camées, 1852

Oui, l’œuvre sort plus belle
D’une forme au travail
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.
(…)

Sculpte, lime, cisèle ;
Que ton rêve flottant
Se scelle
Dans ce bloc résistant !


Sur les poèmes “La Beauté” et “Hymne à la Beauté”

Nous les avons lus très rapidement. L'essentiel est que vous ayez compris que Baudelaire invente un rapport nouveau à la Beauté et, partant, un rapport nouveau à la création poétique et plus largement, artistique. La beauté procède du regard et non de l'objet regardé ; dès lors, il s'agit non de façonner, mais de découvrir la beauté, même et peut-être surtout là où on ne l'attend pas. On comprend pourquoi elle est “toujours bizarre”, faite d’irrégularité et non de perfection, contrairement à une vision parnassienne que le poète a sans doute partagée un temps.

À l’oral

Lors de l’entretien, si vous êtes amenés à réfléchir de nouveau à la beauté baudelairienne, vous pouvez par exemple commencer par rappeler, au sujet du “Beau”, qu’il est pour le poète “toujours bizarre”. Apprenez cette formule par cœur, et éventuellement d’autres dans la même page du polycopié.

Puis illustrez votre propos en vous appuyant, poèmes à l’appui, sur une comparaison précise de “La Beauté” et “Hymne à la Beauté”. Je reviens ci-dessous sur quelques traits essentiels de ces textes.

Le premier poème est à comprendre comme une image de la beauté parnassienne, idéale, donc inaccessible, qui risque de conduire l’artiste au mutisme. L’ambiguïté du texte tient à ce qu’il évoque cet idéal à la fois avec révérence (comme le suggère la figure du poète soumis) et, probablement, ironie. Dire que Baudelaire rejette le Parnasse serait excessif ; sans doute tente-t-il ici d’en définir la démarche pour mesurer la sienne propre, celle d’une poésie qui hérite et s’émancipe de ce mouvement en même temps.

Le second poème, “Hymne à la Beauté”, plus tardif d’ailleurs, célèbre quant à lui la mystérieuse et inquiétante ambivalence de la beauté telle que Baudelaire finit par la concevoir, grâce à une série d’antithèses qui relaient l’oxymore des Fleurs du Mal. À l’appui de ce propos, à l’oral, prenez soin de citer précisément un vers ou une image (dans “La Beauté”, le motif du sphinx, par exemple, ou la froideur des yeux, opposée à ce que jette ou “verse confusément” le regard enivrant de la Beauté dans “Hymne à la Beauté”).


Conclusion provisoire

En somme, la poésie baudelairienne s’invente au mitan du XIXe siècle dans une période d’intenses réflexions sur l’art, sa forme, son rôle. Héritier d’un Romantisme que ne portent plus guère que Lamartine et Hugo dans les années 1850, ayant en partage avec les Parnassiens l’idée que l’Art doit être sa propre finalité, voisin d’une démarche que ne renierait pas Flaubert dans son domaine propre, précurseur du Symbolisme - un au-delà du monde s’offre à déchiffrer dans l’art - Baudelaire invente ce qu’on a appelé la “poésie moderne”, une poésie qui ne croit peut-être plus autant en son propre pouvoir, mais qui puise précisément sa force ironique et son originalité dans cette déception.

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