Voici quelques éléments de synthèse et compléments sur le poème de René Char (la 11ème lecture analytique de l’année).

Mise à jour du lundi 13 mars : ajout des notes prises en classe par Louis, que je remercie vivement de son concours.

Au sommaire

Éléments de synthèse

Pour le dire en quelques mots, dans ce poème en prose, la contemplation attentive proche de la célébration (portée toutefois par un lyrisme renouvelé où s’effacent le “je” et la grandiloquence romantique) font du paysage un moyen de rendre à l’homme force, courage et dignité, grâce à une communion avec le monde, à rebours des effets paralysants de la terreur. Il relève comme l’ensemble des Feuillets d’Hypnos et une large part de l’œuvre de Char d’une esthétique du fragment ; or le fond correspond ici parfaitement à la forme, car le poète entreprend de saisir des fragments de la beauté du monde pour retrouver une harmonie menacée par les “ténèbres hitlériennes”.

C’est un poème en prose.

Autrement dit, il est placé d’emblée sous le signe de l’alliance des contraires. Le poème en prose existe depuis le XIXe siècle (inventé par Aloysius Bertrand, rendu célèbre par Baudelaire, éclatant par Rimbaud, pour le dire de façon schématique) ; au-delà de la forme en prose, il s’attache aussi aux réalités prosaïques du monde, qui entrent avec lui en poésie. Le vers disparaît, mais le travail sur les images, la musicalité et l’effort de structuration du texte demeurent. Et sur le fond, c’est bien à des réalités très simples de la nature que le poète accorde toute son attention.

Le poème saisit des fragments de beauté.

Nous avons commenté l’évocation de la nature. Elle procède par images, par des changements d’échelle qui permettent au poète de saisir l’infiniment petit (les insectes) et l’infiniment grand et lointain (l’incendie de la lune). Cette attention au monde se dit sur un mode harmonieux grâce à la musicalité du texte (rythme, sonorités).

La nature est perçue dans ce qu’elle a de plus vivant et de plus “tendre” (rappelez-vous l’image de “l’écorce tendre de la nuit” et du glissement du sens premier de l’adjectif, quand on qualifie par exemple le bois de tendre - c’est-à-dire qui se laisse facilement couper, séparer, déchirer - au sens second : sensible, doux, qui manifeste de l’amour, de l’amitié).

À cette nature rassérénante s’ajoute l’image réconfortante et presque fortifiante pourrait-on dire que Char voit dans le tableau de Georges de la Tour, devenu une allégorie de sa condition de résistant (au point que la référence au tableau est faite sur un mode allusif : il n’est identifiable que par hypothèse et croisement avec le feuillet 178).

La contre-terreur est constituée par ce nouveau rapport au monde.

En ces temps de guerre et d’occupation, Char entend redonner à l’homme son fondement en rassemblant ce que la terreur menace de disperser. La “pesanteur bien répartie”, c’est aussi l’harmonie rythmique des mots qui contre la pesanteur mal répartie qu’est la “terreur” (songez au “compagnon accroupi” comme sous le fardeau de la peur). Ce que le “diable” menace de division, de dispersion, la poésie le réunit.

Ce poème n’est pas seulement le texte d’un résistant ; il refait de l’homme un résistant par définition, capable de faire face à la terreur. En effet, il montre un chemin : s’attacher à la beauté, non par désir de contemplation seulement, mais parce que la beauté du monde est salvatrice ; elle justifie la lutte et aide l’homme dans son combat.

Souvenons-nous du feuillet qui clôt le recueil :

Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté.

Attention
Ne plaquons pas sur ce poème une note d’espoir excessive : c’est bien “un lendemain minuscule dont les intentions nous sont inconnues” qui attend le capitaine Alexandre et ses homme dans le maquis. La fermeté avec laquelle s’énonce le poème, grâce à l’élan des anaphores, n’empêche pas la lucidité. De surcroît, l’attention extrême au monde s’inscrit non dans le futur, mais dans une attention aiguë au temps présent, presque à l’instant (presque tous les verbes sont au présent, et la dernière phrase prend de la hauteur par rapport à “l’heure” et au “lieu où le diable” a “fixé rendez-vous” aux Résistants).

Si espoir il y a, c’est avant tout l’espoir de pouvoir reconstituer ce qui menaçait de rompre et de recouvrer ses forces.

Sur le titre du recueil

Le nom “feuillets” remplace le terme “carnet” initialement choisi par Char : sa poésie, déliée (au propre comme au figuré), y gagne sans doute en force.

Je reviens ci-dessous sur le choix d’effacer sa propre figure pour mettre en avant, de façon fictive, celle d’Hypnos, dieu du sommeil. Hypnos est le fils de la nuit et le frère jumeau de Thanatos, la mort.

Ce choix, qui correspond aussi à la période définie par Char comme celle couverte par le recueil (l’hiver 1943-1944), est empreint du sceau du renoncement.

Char renonce à la publication durant la guerre, mais aussi au verbe hugolien (il veille à « ne pas demeurer dans la stratosphère du Verbe », comme il l’écrit dans le feuillet 19), à l’illusion romantique (sa parole est sans doute libératrice, mais il n’en fait pas un vecteur de changement du monde). C’est un poète en sommeil que ce poète combattant, qui entend « agir en écorché plutôt qu’en guerrier ». Ses textes ne prétendent pas à l’universalité, mais opèrent un repli sur l’action du maquis, lieu d’où en parallèle de l’action du résistant se déploie une poésie chargée de refonder l’homme.

On peut voir aussi dans cette figure d’Hypnos, rattachée à la nuit, celle du maquisard précisément, que la nuit protège et dissimule.

Le tableau de Georges de La Tour : Job et sa femme

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Pour en savoir plus sur cette œuvre

Texte écho : “L’adolescent souffleté”

Je n’ai pas eu le temps de vous parler en cours de cet autre poème de René Char extrait du recueil Les Matinaux (1950), “L’adolescent souffleté”. Ce texte témoigne bien de ce que la nature lui a très tôt été un refuge où recouvrer des forces, alors qu’il était parfois battu par son frère. On peut y voir aussi une réécriture de la fable “Le Chêne et le roseau” de La Fontaine, du moins un poème nourri de cette fable ; Char, représenté par la troisième personne, s’identifierait au roseau.

!!”L’adolescent souffleté”

Les mêmes coups qui l’envoyaient au sol le lançaient en même temps loin devant sa vie, vers les futures années où, quand il saignerait, ce ne serait plus à cause de l’iniquité d’un seul. Tel l’arbuste que réconfortent ses racines et qui presse ses rameaux meurtris contre son fût résistant, il descendait ensuite à reculons dans le mutisme de ce savoir et dans son innocence. Enfin il s’échappait, s’enfuyait et devenait souverainement heureux. Il atteignait la prairie et la barrière des roseaux dont il cajolait la vase et percevait le sec frémissement. Il semblait que ce que la terre avait produit de plus noble et de plus persévérant, l’avait, en compensation, adopté.
 Il recommencerait ainsi jusqu’au moment où, la nécessité de rompre disparue, il se tiendrait droit et attentif parmi les hommes, à la fois plus vulnérable et plus fort.

Compléments sur le poème en prose

Le rêve de Baudelaire

Pour mémoriser les enjeux liés au poème en prose, on peut retenir cette phrase fameuse de Baudelaire, qui écrit à Arsène Houssaye pour ce qui deviendra la préface au Spleen de Paris - Petits poèmes en prose (1869) :

“Quel est celui de nous qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé le miracle d’une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ?”

Le poème en prose : un entre-deux poétique

Je vous livre également ce propos de Marc Fumaroli, qui a travaillé en particulier sur les poèmes en prose de Maurice de Guérin (poète du XIXe, contemporain d’Aloysius Bertrand) :

“Le propre du poème en prose, c’est de se donner pour le reflet imparfait, allusif, d ‘une œuvre idéale absente.”

Entre la prose du quotidien et la densité poétique des métaphores

Enfin, je rappelle brièvement que le poème en prose, dont Aloysius Bertrand est l’inventeur au XIXe siècle, est une forme que Baudelaire contribue à populariser avec Le Spleen de Paris - Petits poèmes en prose (1869) ; vient ensuite Rimbaud, qui adopte cette forme poétique pour les Illuminations, son dernier recueil (1875).

Comme Baudelaire et avant lui Aloysius Bertrand, Char donne à certains de ses Feuillets d’Hypnos l’allure de récits, fondés sur des anecdotes empruntées au quotidien de la guerre ; comme Rimbaud, il écrit ces textes en recherchant une certaine condensation poétique.

Questions possibles

  • En quoi peut-on parler d’un poème de résistance ?
  • En quoi le titre du recueil, ”Feuillets d’Hypnos”, prend-il tout son sens dans ce poème ?
  • Comment Char lutte-t-il ici contre la terreur ?

Questions-réponses (2015-2016)

Sur “cet incendie de la lune qui ne sera jamais un incendie”

Concernant la poésie de René Char, je ne suis pas sûre d’avoir compris le principe de la métaphore IN absentia pour “cet incendie de la lune”, malgré mes recherches sur internet.

Une métaphore compare (sans outil de comparaison) un objet (le comparé) à un autre (le comparant). On parle de métaphore in absentia lorsque le comparé n’est pas explicité.

Ainsi, on opposera métaphore in praesentia (la nappe blanche du ciel) et métaphore in absentia (la nappe blanche).

R. Char est familier du recours aux métaphores in absentia, qui présentent l’avantage et l’inconvénient (à la fois) d’être mystérieuses, puisque le comparé est absent. C’est le cas de « l’incendie », pour la seconde occurrence du terme. L’incendie de la lune, c’est probablement la lune rousse. Mais l’incendie qui n’en « sera jamais » un, qu’est-ce ? Char rejette-t-il ainsi la métaphore facile et typique du romantisme, afin de dire sa préférence pour une poésie plus humble (on ne serait pas loin de la manière dont Ponge évoque la lune dans “La bougie”) ? Est-ce une façon de dire que l’incendie du nazisme ne gagnera jamais la nature protectrice qui abrite le résistant ? Ou, comme cela a été dit en classe, que l’incendie des cœurs ne prendra pas suffisamment, que la Résistance n’enflammera pas assez d’hommes (je crois moins à cette hypothèse, mais on ne peut pas l’exclure) ?

Sur la musicalité du segment : “c’est ce vallon que peu à peu le brouillard comble”

En outre, je ne vois pas de trimètre romantique, puisque c’est censé être un vers en prose comportant trois accents qui le divisent en trois mesures de quatre syllabe, et pour la première phrase “La contre-terreur, c’est ce vallon que peu à peu le brouillard comble” je trouve quatre mesures… Voilà. Enfin, je ne trouve pas d’alexandrin blanc, la première phrase est quand même extrêmement longue, divisée par des virgules. Est-ce que je dois alors considérer un vers se terminant par une virgule? Je suis un peu perplexe.

On peut parler d’un vers blanc, c’est-à-dire d’un segment identifiable à un vers par sa scansion proche du vers et son nombre de syllabes, malgré le fait que le texte soit en prose, pour « ce vallon que peu à peu le brouillard comble ». Il compte 12 syllabes : c’est un alexandrin. Si l’on en observe la construction, on identifie trois segments de 4 syllabes (un trimètre, donc, le trimètre ayant été popularisé par Hugo et les poètes romantiques).

L’essentiel n’est pas de rattacher ce petit morceau de prose à la poésie romantique, je dirais même : pas du tout. Char est plus proche de Rimbaud que d’Hugo. Si on ne dit pas vers blanc, ce n’est pas gênant non plus, au fond. Ce qui compte, c’est de noter que malgré le choix de la prose, le poète cherche à écrire en adoptant un rythme qui mime l’harmonie, avec ces trois groupes réguliers de 4 syllabes, mais aussi avec l’assonance en ON (vallon, comble). La musicalité de cette première définition de « la contre-terreur » suggère le réconfort et l’apaisement qu’apporte ce vallon, réconfort et apaisement liés à deux choses au moins : la sensation accueillante prodiguée par la nature (la forme du vallon, la nature comme refuge dans la poésie de Char) ; la dissimulation offerte aux maquisards, tant par le vallon que par le brouillard qui l’emplit.

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