Voici une synthèse et des compléments sur notre lecture du poème “À une passante”, saisie fugace de l’étrange idéal baudelairien.

Vous trouverez également ci-dessous les notes prises en cours par Louis, que je remercie beaucoup de son aide.


Au sommaire


Synthèse

  • Ce sonnet, avec la brièveté et corollairement l’effet de concentration qui caractérisent cette forme fixe, évoque une rencontre “fugitive”, selon le topos de la scène de rencontre amoureuse (plus fréquent dans le genre romanesque d’ailleurs qu’en poésie). Mais ce topos est renouvelé : en effet, la rencontre ne se fait vraiment ; la femme “passe” et alors que les quatrains sont consacrés à la description de cette beauté soudainement apparue, les tercets s’offrent au lecteur comme une méditation sur cet instant unique.
  • L’instant de la rencontre est vécu sur le mode d’un “éclair”, d’une épiphanie, c’est-à-dire un moment d’intense révélation (je vous renvoie à James Joyce pour le premier emploi de ce mot, avec ce sens, en littérature).
  • La “passante” aperçue par Baudelaire, marquée par des traits extrêmements ambivalents, au premier rang desquels sa beauté et sa dangerosité (ou sa beauté dangereuse, comme le suggère la possible allusion au mythe de Méduse, condamnée pour sa beauté à pétrifier les hommes de son regard), apparaît comme l’allégorie de l’idéal baudelairien, que l’on ne peut parfaitement ou durablement atteindre, mais que l’on peut rencontrer au hasard, dans le chaos de la rue parisienne.

Complément sur la versification

Ce propos vous paraîtra peut-être un peu technique. Mais engagés que vous êtes en voie littéraire, prenez le temps de le lire, car une analyse, même succincte, sur les rimes, qui éclairerait le sens de cette rencontre (voir ci-dessous), ne peut que valoriser votre travail, si cette analyse est bien conduite.

Un mot non dit en cours sur les rimes des tercets : il est intéressant de constater que Baudelaire ne respecte pas le schéma de rimes que l’on rencontre habituellement dans un sonnet depuis le XVIe siècle, à savoir :

CCD EED (sonnet marotique, du nom de Clément Marot, poète du début du XVIe s.)



ou

CCD EDE (sonnet Peletier, du nom de Peletier du Mans, poète de la Pléiade)

Ces deux types d’organisation des rimes, qui remontent donc à l’élaboration du sonnet français au XVIe siècle, sur le modèle offert par Pétrarque, donnent une certaine liberté aux tercets, tout en lui assurant une certaine cohérence (puisque la rime en D en appelle une autre, qui vient dans le second tercet). Cela correspond bien à l’idée du changement que le sizain peut apporter par rapport aux quatrains.

Cette liberté des tercets, Aragon la célèbre en évoquant le « corset étroit des quatrains dont la rime est au départ donnée », qu’il oppose à « l’évasion de l’esprit, (la) liberté raisonnable du rêve, des tercets ».

Or les rimes des tercets donnent ici :

CDC DC’C’ (je note C’ la rime de “vais” et savais”, le son étant seulement légèrement plus ouvert que dans “éternité”.)

Si l’on regarde ces rimes de près, on s’aperçoit qu’elles sont croisées puis suivies : CD CD C’C’. Ce schéma suggérerait une certaine symétrie, une réciprocité du coup de foudre et de la conscience que chacun des deux êtres, sans se le dire, en avait.


Compléments, textes échos

Lire ou relire en écho à ce sonnet :

Mais ce jour-là, à travers ce peuple vêtu de blouses et d’indienne, j’aperçus un être dont la noblesse faisait un éclatant contraste avec toute la trivialité environnante.
C’était une femme grande, majestueuse, et si noble dans tout son air, que je n’ai pas souvenir d’avoir vu sa pareille dans les collections des aristocratiques beautés du passé. Un parfum de hautaine vertu émanait de toute sa personne. Son visage, triste et amaigri, était en parfaite accordance avec le grand deuil dont elle était revêtue. Elle aussi, comme la plèbe à laquelle elle s’était mêlée et qu’elle ne voyait pas, elle regardait le monde lumineux avec un oeil profond, et elle écoutait en hochant doucement la tête.

  • le document distribué en classe sur “Le peintre de la vie moderne”, que vous pouvez compléter par cet autre extrait du même essai consacré au peintre Constantin Guys, et dont nous avons parlé en cours. Je vous invite à relire un passage de ce texte ci-dessous :

“La foule est son domaine, comme l’air est celui de l’oiseau, comme l’eau celui du poisson. Sa passion et sa profession, c’est d’épouser la foule. Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini,. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelques‑uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement définir. L’observateur est un prince qui jouit partout de son incognito.”

Point de méthode

Attention, si vous mentionnez l'un de ces textes en guise d'ouverture ("Notre poème entre en résonance avec..." / "Ce poème rencontre de nombreux échos dans l'œuvre de Baudelaire, dont..."), ayez à cœur de l'avoir bien lu, et de savoir mettre en évidence un point commun entre les deux textes, tout en ayant conscience de leur différence.

Ainsi, “Le désir de peindre” se présente manifestement comme le pendant, en prose, du poème en vers “À une passante”. Mais il ne suffit pas de dire cela ! Mieux vaut, en mentionnant cet écho, réfléchir le temps d’une phrase au caractère obsédant de cette passante, qui hante deux textes cousins dans l’œuvre, ou bien mentionner tel ou tel trait du poème en prose qui reprendrait, en le développant, un aspect du poème en vers, nécessairement condensé.


Suggestion pour une ouverture

Fréquemment, l’ouverture en fin de conclusion, à l’oral, met en scène un écho entre le texte étudié et un autre texte. N’hésitez pas à regarder aussi du côté de la peinture, du côté de Courbet, par exemple, et pourquoi pas aussi de Constantin Guys, qui, aux yeux de Baudelaire même, est par excellence le “peintre de la vie moderne”, en raison de sa capacité à “tirer l’éternel du transitoire”, c’est-à-dire à saisir la beauté du monde moderne dans et en dépit de sa fugacité.

Constantin Guys - Estaminet - 1847

Constantin-Guys-Femme_relevant_sa_jupe_et_marchant_vers_la_gauche.jpg


Questions possibles

  • De quelle manière et dans quel but le poète retranscrit-il cette rencontre ?
  • Qu’est-ce qui fait l’originalité de ce poème de rencontre ?
  • En quoi la forme poétique sert-elle le dessein de l’auteur ?
  • Comment Baudelaire métamorphose-t-il un instant tout à fait banal ?
  • Peut-on dire qu’il s’agit d’une véritable rencontre ?
  • Que représente “la passante” pour le poète ?
  • Ce poème permet-il de comprendre pourquoi Baudelaire a été nommé “poète de la modernité” ?

Questions-réponses (2015-2016)

Je travaille le poème “A une passante” mais je ne vois pas comment répondre à la problématique : “Ce poème permet-il de comprendre pourquoi Baudelaire a été nommé poète de la modernité ?”.

La question paraît étrange et abstraite, car elle ne fait pas explicitement référence au sens du texte. D’autre part, même si Baudelaire en donne le sens pour lui sur le plan esthétique, le terme “modernité” peut paraître fourre-tout.

Deux conseils : il faut relire ce que nous avons dit sur la modernité poétique de Baudelaire (et ses textes sur le sujet) - c’est-à-dire sur la nouvelle conception de la beauté qu’il inaugure ; d’autre part, la même question pouvant être posée pour “Le Cygne”, j’avais proposé sur Lettrines un document explicatif pour répondre notamment à cette question. Voici le lien pour le télécharger.

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