Replongez-vous dans la pesante mélancolie et la mémoire fécondée de Baudelaire, poète-cygne qui baigne “ses ailes dans la poudre” des chantiers haussmanniens. Voici des compléments, des éléments de synthèse, des questions possibles accompagnées de quelques conseils pour relire ce poème.

Mise à jour du jeudi 23 mars : j'ajoute ce jour les notes prises en classe par Sophie, que je remercie beaucoup de son aide.


Au sommaire


Complément sur la vision de Paris

Sans doute sommes-nous sommes passés un peu vite (malgré les heures consacrées à ce poème) sur la vision de Paris. Si nous avons bien dit à quel point c’était un Paris sale, en chantier, noyé dans le vacarme de la voirie matinale (“le sombre ouragan dans l’air silencieux”), néanmoins, je vous invite, en préparant ce texte pour l’oral, à bien revisiter cet aspect, avec des analyses précises.

Je reviens notamment sur le troisième quatrain :

Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques, Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts, Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques, Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

On peut notamment commenter le travail sur les sonorités, qui font entendre la dégradation de Paris :

  • l’écho en AC (qui parodie d’une certaine manière la grandeur d’Andromaque, nous l’avons dit), non seulement à la rime mais aussi à l’intérieur des vers (“bric-à-brac”) ; la reprise de “brillant aux carreaux” en “bric-à-brac” (vu également en cours) ;
  • les allitérations : CH (chapiteaux, ébauchés) ;
  • l’aspect volontairement peu harmonieux du second vers du quatrain, avec un possible hiatus (ébauchÉS ET de fûts), à moins de prononcer le S en liaison, ce qui n’est guère plus heureux ;
  • la perte de la sensation de l’alexandrin (plus précisément de l’impression d’une scansion régulière) dans le troisième vers : 3 syllabes (les herbes) puis 9, sans qu’on sente l’accent à la césure notamment.

Éléments de synthèse

“Le cygne” exprime avant tout la mélancolie.

Elle naît du sentiment d’exil que provoquent les grands travaux haussmanniens, qui bouleversent le paysage urbain du poète au point de lui donner l’impression de ne plus être chez lui. Le regret du Paris disparu s’exprime avec force ; le visage du Paris nouveau n’a rien de réconfortant. Dès lors, “tout” pour le poète “devient allégorie” : tout le renvoie à cette conscience que l’être dans la ville moderne et en mue perd son socle. Le paysage état d’âme de Baudelaire, pour renvoyer à un motif romantique qui, avec ses prédécesseurs, entrait en dialogue avec le poète, est ici insaisissable. Le chantier, d’une certaine façon, n’offre même pas à notre poète ce que le motif de la ruine, propice à la rêverie, donnait aux poètes romantiques.

Mais cette mélancolie pesante est aussi délivrance, en ce qu’elle est vécue sur le mode de l’altérité :

Certes, l’image de tous les exilés ajoute aux tourments du poète (de tous les temps, sous toutes les formes, qu’ils soient réels ou imaginaires). Loin cependant de se replier sur lui-même - comme le font les mélancoliques dans toute une tradition iconographique et poétique -, Baudelaire crée un poème qui s’adresse à eux (à commencer par le plus célèbre à cette époque des exilés, Hugo), dans un mouvement d’expansion infinie, sur le mode de la compassion. Ainsi trouve-t-il non pas un réconfort, mais du moins un élan intime vers l’extérieur ; ainsi leur rend-il aussi leur dignité. En ce sens, “Le cygne” sublime la mélancolie du poète (il la transcende, il la transforme en élan vers l’infini, en “élévation”, pour reprendre le titre d’un poème de la section “Spleen et Idéal”).

Enfin, Baudelaire réinvente ici une manière de dire la mélancolie,

… loin des conventions artistiques immuables, trop parfaites et trop froides dans lesquels elle se trouvait enkystée (je vous renvoie ici au tableau de Constance-Marie Charpentier, par exemple).

Son poème est un “tableau parisien”, donc une composition, qui procède d’une vision intérieure et qui donne à voir la réalité enrichie par l’imagination. Le Paris qui vient de disparaître dans le chantier du Second Empire est élevé au rang d’allégorie féconde ; les mémoires s’y rencontrent et s’y entrechoquent, d’un personnage à l’autre, d’un âge de la poésie à l’autre. Le cygne, qui comme tous les autres éléments du poème, “devient allégorie”, fait signe vers une poésie nouvelle, qui remet en branle des souvenirs et des époques littéraires (Virgile, Ovide, Racine, Hugo), et s’arrache à cette filiation, comme le Paris nouveau qui émerge des “gros blocs verdis par l’eau des flaques” voit disparaître le Paris de Victor Hugo.

La nouveauté et l’originalité de ce tableau, de cette poésie, tiennent en grande part aux effets de contraste, qui y sont légion. La modernité de cette expression de la mélancolie naît de ce que « l’éternel » (la beauté immuable née de la figure d’Andromaque, qui symbolise la mélancolie dans une perspective classique) est tiré du « transitoire » (le mariage tourbillonnant d’Andromaque avec le cygne et avec les autres personnages, plus prosaïques qu’elle, de Paris et d’ailleurs), conformément au vœu du poète, semblable au « peintre de la vie moderne ».

Dès lors, malgré la soif inextinguible du poète-cygne, l’exil et la souffrance peuvent être acceptés, puisque la création poétique peut exprimer le “mal” de façon neuve et sensible. L’exil, de subi, devient volontaire : c’est le voyage dans l’imagination (“Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile…”). La création poétique est non un remède, mais une issue à la souffrance, car Baudelaire écrit un chant nouveau, mêlé de mélancolie et d’ironie (on ne peut se défaire du sentiment de l’exil, mais dire cette souffrance partagée). Ce regard libérateur parce que sans complaisance, qui allie compassion et raillerie (au sens où le cygne est comme le poète “ridicule et sublime”), témoigne de la différence entre Baudelaire et les poètes romantiques : lui ne cède pas à l’épanchement lyrique. Son chant mélancolique et plein d’auto-dérision, fondé sur ce Beau “toujours bizarre” est peut-être le trait le plus significatif de sa modernité.


Questions possibles

  • Comment ce poème exprime-t-il la mélancolie du poète ?
  • Comment ce poème sublime-t-il la mélancolie du poète ? (attention, le changement de verbe modifie la question : il faut d’embler envisager la mélancolie comme sublimée, dépassée dans et par le poème)
  • Ce poème permet-il de comprendre pourquoi Baudelaire a été nommé « poète de la modernité » ?
  • En quoi, dans ce poème, tout devient-il allégorie ?

Les trois premières questions sont à la fois intéressantes et difficiles. Vous trouverez des conseils pour bien les travailler en annexe. Ne reprenez pas tout à la lettre ! Ma proposition est sans doute délicate à mettre en œuvre dans le temps imparti. Servez-vous en, faites votre propre plan.

La dernière question reprend les termes du poème dans sa seconde partie (“tout pour moi devient allégorie”). Ces mots expliquent comment Baudelaire interprète la réalité parisienne de son temps, et la manière dont naissent ses poèmes. Le cygne, Andromaque, la négresse… mais aussi Paris : autant d’allégories de l’exil, de la mélancolie. Il n’est pas évident de trouver un plan efficace pour cette question.

Je m’appuierais quant à moi sur deux pistes : les personnages allégoriques et l’eau-miroir, motif classique de la mélancolie, dont la déconstruction au fil du texte crée une allégorie dégagée des poncifs.

Ainsi, dans la première partie, j’évoquerais les différentes figures allégoriques de la mélancolie : Hugo, Andromaque, le cygne, ainsi que les figures secondaires comme les orphelins, la négresse et ceux par lesquels s’achève le poème.

Dans la seconde partie, je rappellerais en premier lieu et brièvement que le motif du miroir, relayé par l’eau (du lac) est un motif classique dans la représentation picturale de la mélancolie, avant d’en montrer la déconstruction (petit fleuve, Simoïs menteur, flaques… jusqu’au brouillard et aux pleurs). C’est cette déconstruction même qui dit la souffrance du poète, qui comme le cygne n’a même plus de surface réfléchissante en laquelle sa mélancolie puisse trouver consolation.


Questions-réponses sur l’ironie

Je me suis demandé où était l’ironie… En effet, Baudelaire inverse les codes de la mélancolie, et prend le contrepied de ce que l’on peut lire dans “Melancholia” de Théophile Gautier, d’où l’ironie pour la dédicace au début de recueil ; néanmoins je ne vois pas d’ironie dans le poème.

L’ironie est une figure toujours difficile à repérer, d’autant qu’elle n’est pas forcément relative à une phrase ou un mot, mais peut marquer l’ensemble d’un texte de son empreinte. C’est un peu le cas dans “Le cygne”. Elle est très importante dans ce poème ; c’est l’ironie qui permet à Baudelaire d’échapper aux stéréotypes de la mélancolie et aux épanchements de la seule compassion. Il exprime la mélancolie et la compassion, sans exclure la dérision et l’autodérision.

Le mot apparaît : le ciel est “ironique et cruellement bleu” ; c’est toute la réponse qu’il apporte au cygne assoiffé.

Voici d’autres exemples de ce qui fonde l’ironie :
* réunir une princesse mythique, héroïne de tragédie, toute de blanc vêtue, emblème du siècle classique, et une prostituée noire arpentant les rues de Paris ;
* faire téter la Douleur aux enfants, qui n’ont plus que leurs larmes pour se nourrir (la compassion de Baudelaire s’accompagne ici d’une image terrlble) ;
* mettre en scène un cygne, oiseau noble, et le ridiculiser (mais avec une note de sublime en même temps : héritage romantique d’Hugo, qui prônait le mélange du sublime et du grotesque ; c’est d’ailleurs surprenant que le grand poète exilé ne remarque pas cela dans sa lettre à Baudelaire) - sachant que ce cygne représente le poète, ou que du moins le poète s’identifie à lui, ce qui révèle l’autodérision qui est la sienne.

La destruction du motif du miroir de l’eau elle-même est ironique : la vraie mélancolie est absence et non beau lac natal dans lequel épancher son spleen.

Attention, Baudelaire ne prend pas le contrepied de Gautier dans son poème “Melancholia” ; Gautier raille déjà la représentation académique de la mélancolie et célèbre, en contrepoint, l’esthétique beaucoup plus symbolique du tableau de Dürer (époque Renaissance).

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