Vous trouverez ici une synthèse, des compléments, quelques scènes de genre, ainsi que les notes prises par Félicien, que je remercie beaucoup de son aide.


Au sommaire


Éléments de synthèse

C’est une ekphrasis, un poème-tableau, inspiré des scènes de genre.

Rappelons que cette esthétique, qui prend son essor en particulier dans la Hollande des XVIe et XVIIe siècles, s’attache à des scènes champêtres ou urbaines, de marché, où sont mis en scène et saisis sur le vif des commerçants, des artisans, des joueurs, des buveurs, du « tout-venant ».

C’est en somme un réalisme avant l’heure. Cette peinture refuse l’idéalisation du réel propre aux grands genres (historique, religieux), et à la peinture italienne et française du moment. Parfois, ces tableaux revêtent une dimension allégorique ; ils se chargent alors d’une intention morale et religieuse. Mais souvent la morale logiquement délivrée est détournée par le plaisir pris par le peintre à représenter la débauche ou simplement la joie.

Cette ambivalence de la peinture de genre est tout à fait sensible dans le poème. Notre texte, dans les premiers quatrains, peint le clair-obscur d’un tripot, d’une taverne, dont le “jeu” est le motif central. Un fin travail de composition donne à voir les personnages : courtisanes, joueurs, poètes - tous des marginaux.

C’est une vision nocturne, un cauchemar.

Le poème renvoie à ce que la vie a de plus crépusculaire : la perspective de la mort et l’abîme de l’ennui qui la précède. C’est une fleur du mal : un poème sur et tiré d’un bouge dans lequel des personnages fantomatiques, décrépits, déshumanisés, s’adonnent à la passion dévorante du jeu, remède au Spleen de la grande ville (solitude, multitude s’y répondent), synonyme de divertissement où l’âme risque de se fourvoyer, si l’on suit Pascal.

Le jeu allégorise les ambivalences du Spleen baudelairien.

Baudelaire semble éprouver à l’égard des personnages plusieurs sentiments à la fois : fascination, pitié, horreur. Ces figures fonctionnent comme des « répondants allégoriques » du poète (la formule est du critique J. Starobinski) : en même temps qu’il les peint, il se reconnaît en eux. Lui-même se décrit comme monstrueux, dans « l’antre taciturne ». Ce poème-tableau offre donc l’occasion au poète de réfléchir sur lui, d’opérer une introspection par l’intermédiaire de ces personnages.

Par ailleurs, peindre « Le Jeu » en un poème, c’est aussi jouer à son tour (avec l’écriture poétique), préférer la douleur au néant (puisque son cœur s’effraie devant cette vision). Baudelaire choisit la poésie plutôt que l’abîme, quitte à peindre l’abîme.


Compléments : un poème-tableau qui fait signe vers la peinture, en particulier la peinture de genre

“Ut pictura poesis” : “La poésie ressemble à la peinture” ou “Il en va de la poésie comme de la peinture”, “un poème est comme un tableau”.

Horace, Art poétique

Cette phrase, nous l’avons dit en classe, associe les deux arts. La Renaissance l’interprètera comme une équivalence qui fait d’une peinture un poème muet, et d’un poème un tableau parlant.

Je la reprends ici à dessein, tant l’ambition d’écrire des tableaux est patente dans la section des “Tableaux parisiens”, en particulier dans “Le jeu”.


Ci-dessous

Vous trouverez les célèbres “Vieilles” peintes par Goya, que l’on rapproche souvent des “Petites vieilles” de Baudelaire, ainsi qu’un choix de scènes de genre. À titre personnel - cela n’a rien d’immédiatement utile dans la perspective du Bac, ce n’est que mon goût personnel qui s’exprime ici - j’apprécie en particulier le travail sur la lumière et la couleur dans ces œuvres. Baudelaire, dans “Le jeu”, travaille aussi la couleur de manière à créer, nous l’avons dit, un clair-obscur, vert et pâle, placé sous le signe de la mort.


Le Temps - Les Vieilles de Goya, 1810

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Exposition Vermeer au Louvre, jusqu’au 22 mai

Il se trouve qu’au moment même où nous évoquions la peinture de genre, s’ouvrait au Louvre une exposition sur Johannes Vermeer. La dernière qui ait réuni autant d’œuvres du peintre (une douzaine, soit un tiers des œuvres qui lui sont attribuées) date des années 60, profitez-en !

Voir le portfolio du Monde sur l’exposition


Documentaire consacré à Vermeer sur Arte

La revanche de Vermeer

Diffusion le 5 mars à 16 h 20


Scènes de genre

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Metsys
Le prêteur et sa femme, 1514


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Brouwer,
Paysants jouant aux cartes dans une taverne, 1630-1640


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Brouwer,
Gorgée amère, 1636-1638


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Van Honthorst,
Le fils prodigue, 1623


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Jordaens,
Le roi boit, 1640-1645


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Steen,
Le monde à l’envers, 1665


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Steen,
Une salle de classe, 1670


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Steen,
Dans la taverne


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Vermeer,
L’art de la peinture / L’atelier du peintre, 1660-1670


Questions possibles

  • Quelle relation le poète entretient-il avec les personnages de son “tableau” ?
  • Comment le spleen de Baudelaire s’exprime-t-il ici ?
  • De quoi le clair-obscur de ce poème est-il l’allégorie ?
  • Que représente ce poème ? (Attention à cette question, très ouverte, mais de ce fait, trompeuse : il faut bien évoquer à la fois l’aspect pictural et l’aspect allégorique du poème.)
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