Des éléments de synthèse, des compléments, des questions possibles : bonne relecture de votre texte, et bon courage pour vos entraînements !

Meci beaucoup à Eden de sa prise de notes.


En amont de l’extrait

Rappels sur le torchecul, une géniale invention

Le jeune géant a impressionné son père Grandgousier en inventant un torchecul (chapitre 13). Au-delà de la veine scatologique et comique, nous avons vu que sur le plan allégorique, cette facétie de Rabelais participait d’une démarche de réhabilitation du corps dans l’œuvre.

Rabelais, en humaniste attaché à l’épanouissement de toutes les facultés de l’homme, réhabilite le corps alors associé au péché et diabolisé par l’Eglise, et en particulier le “bas corporel” (sexualité, digestion, excrétions) analysé par le théoricien russe de la littérature Mikhaïl Bakhtine dans son livre L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (1965).

Ainsi, Gargantua offre un témoignage romanesque et comique de l’apprivoisement du corps à la Renaissance, période qui voit fleurir les ouvrages de civilité, époque de “civilisation des mœurs”, pour reprendre le titre d’un célèbre ouvrage (dont la traduction française est parue en 1873) du sociologue allemand Norbert Élias, ouvrage dont cette page de la revue Sciences Humaines rend compte avec concision.

Cette invention du torchecul, prétexte à une parenthèse comique fondée sur une veine scatologique débridée, paradoxalement associée à un éclair d’intelligence de Gargantua, montre que le géant devient homme, pour reprendre la formule d’Érasme (“On ne naît pas homme, on le devient”). Elle justifie l’entreprise de Grandgousier, qui décide de donner à son fils une éducation digne de ce nom.

Le chapitre 23, une antithèse du chapitre 14

Le chapitre 23 répond au chapitre 14 sur la première éducation de Gargantua, délivrée par des “sophistes” : ce terme péjoratif, qui désigne d’habiles rhéteurs au discours creux, a remplacé dans la dernière édition du roman les “Sorbonicoles” et les “Sorbonagres” vilipendés par Rabelais.

Gargantua a donc d’abord reçu, cinquante années durant, une éducation inefficace et même abêtissante de la part de Thubal Holoferne (nom d’un chef de guerre évoqué dans la Bible, qui avait massacré toute la population du Proche-Orient) et Jobelin Bridé (nom marqué lui aussi péjorativement).

Thubal Holoferne a donc massacré l’esprit du jeune prince ; Jobelin Bridé l’a probablement… bridé. Nous avons vu en classe que “jobelin” renvoyait probablement à “jobard”, un terme d’argot qui signifie naïf, crédule (vous connaissez sa version en verlan). Mais je découvre une autre étymologie : “jobelin” désigne, au XVe siècle, donc un siècle avant Rabelais, un argot inventé dans la région du Poitou (le “poitevin” désigne d’ailleurs aussi l’argot à la fin du Moyen-Âge). Que Rabelais nomme ce second maître Jobelin Bridé renvoie donc soit à l’idée de naïveté et de bêtise, soit à l’idée d’une langue populaire (l’argot) que ce maître aurait veillé à tenir loin de son élève.

Au chapitre 15, Grandgousier s’aperçoit que l’éducation de son fils a été totalement inefficace : devant Eudemon, jeune homme qui incarne l’idéal grec de l’homme à la fois beau et bon (le “kalos kagathos”), il se met à “pleurer comme une vache”. Le père du jeune géant décide donc de le confier à un nouveau pédagogue, Ponocrates. Lorsque ce dernier prend en charge son éducation, le géant ne maîtrise ni son esprit, ni son corps.


Synthèse

Notre chapitre raconte de façon à la fois comique, sérieuse et démesurée, la mise en œuvre, pour un prince, d’un programme d’éducation humaniste.

  • Cette éducation favorise une nouvelle approche de la foi et de Dieu ; la religion se fait plus personnelle ; Rabelais adopte clairement ici la position des évangélistes.
  • Elle repose sur un emploi du temps à la fois démesuré et mesuré : il s’agit de maîtriser le temps, de le rendre utile et équilibré, à la mesure des exigences du corps et de l’esprit, pour permettre un plein épanouissement des facultés de l’homme.
  • Elle privilégie l’expérience, le plaisir, l’échange, la parole vivante ; elle embrasse un champ très étendu de disciplines (les matières médiévales : pas d’innovation sur le fond, mais sur la forme, puisque la pratique entre toujours en jeu, les savoirs sont toujours conçus d’après l’observation, et appliqués au réel) ; elle repose sur la variété et le respect des besoins du corps ; elle vise l’agilité du raisonnement et non l’empilement abêtissant de connaissances - même si le gigantisme de Gargantua, à la fin du chapitre, est en effet transposé dans le domaine du savoir.

Ainsi, Gargantua devient-il “homme” grâce à ces journées d’apprentissage géantes.


Questions possibles

  • En quoi cette journée d’apprentissage est-elle l’emblème de l’idéal humaniste ?
  • En quoi peut-on parler d’une éducation idéale ?
  • Quels sont les principes de l’éducation dispensée par Ponocrates ?
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