Peut-être cela vous aidera-t-il à revisiter le roman de Rabelais avec efficacité, notamment en vue de l’entretien : je vous propose une esquisse d’abécédaire pour Gargantua. Il reste de nombreuses lettres pour lesquelles on pourrait rédiger des synthèses : n’hésitez pas à me faire des propositions si vous le souhaitez.


Alcofribas Nasier

C’est l’anagramme de François Rabelais, le nom du narrateur fictif de Gargantua fait partie.

Cormier

C’est de bois de cormier qu’est faite la croix qui sert d’arme à Frère Jean pour empaler ses ennemis par le fondement, ultime symbole de la désacralisation entreprise dans le roman.

Rabelais fait référence à une expression employée par Virgile à propos de ce bois, « bono bella cornus », du bois bon pour la guerre.

L’usage que fait Frère Jean de la croix est bien entendu burlesque ; il contribue à la désacralisation du sacré dans l’extrait et participe de l’esthétique du renversement qui caractérise l’ensemble du roman.

Déluge urinal à Paris

Épisode emprunté aux Chroniques (dont Rabelais n’est pas l’auteur mais l’éditeur probable), qui fait partie du folklore des récits liés à Gargantua avant que l’humaniste ne s’en empare. L’éducation par Ponocrates n’a pas encore commencé et Gargantua, qui est encore pleinement un géant, décide de “compisser” quelques 260 000 Parisiens, suivant le jeu de mot, “par ris” (pour rire, chapitre 17).

Eudemon

Transcription d’un terme grec signifiant : heureux. Ce personnage incarne parfaitement la devise d’Érasme, selon laquelle « On ne naît pas homme, on le devient ». On peut dire qu’il préfigure l’honnête homme du XVIIe par sa tempérance, son éloquence et sa sociabilité. Son aisance et son intelligence font contrepoint avec Gargantua au chapitre 15 et incitent Grandgousier à faire instituer son fils par un autre pédagogue que Thubal Holoferne et Jobelin Bridé.

Modèle antique du kalos kagathos, l’homme beau et bon, l’homme physiquement et moralement parfait. L’existence du corps est décidément réhabilitée.

« Ergo gluc »

La conclusion exemplaire de Janotus de Bragmardo, qui vient réclamer les cloches de Notre-Dame à Gargantua afin que les théologiens de la Sorbonne, qui l’ont envoyé, lui paient des chaussures et des saucisses (chapitre 19). Bel exemple de ce à quoi aboutit la scolastique médiévale dont Rabelais fait la satire.

Folklore

L’originalité de l’œuvre tient au croisement de l’idéal humaniste et d’un folklore préexistant avec les chroniques gigantales qui mettent en scène Gargantua et Pantagruel, avant que Rabelais ne s’en empare dans ses romans (Grandes et inestimables chroniques de l’énorme géant Gargantua, anonyme, 1531).

Frère Jean des Entommeures (des hachis)

Compagnon de Gargantua ; moine déluré qui prend le relais du géant par le gigantisme de son action héroïque, lorsqu’il entreprend de sauver les vignes de l’abbaye de Seuillé. Il est au service de la satire de la vie monastique dans le roman. C’est aussi lui qui prolonge la vision comique, légère et burlesque du monde en comprenant l’énigme en prophétie comme la description des règles du jeu de paume à la fin de l’œuvre (alors que Gargantua l’interprète tout autrement et très sérieusement : elle annonce les souffrances à venir des chrétiens qui suivent la voie de l’évangélisme).

Gargamelle (grande gamelle)

Mère de Gargantua. Une fois qu’elle a accouché (par l’oreille ; on se souvient que la voie naturelle était bouchée à la suite d’un banquet trop riche en tripes), elle disparaît du roman. Les femmes n’ont guère d’existence dans le roman, jusqu’à ce qu’elles soient mises en valeur dans l’épisode de Thélème.

Gargantua

Héros éponyme, qui reçoit son nom parce que son père s’exclame, alors qu’il pousse son premier cri (« À boire ! ») : « Que grand tu as ! », lui dit-on.

Grandgousier (grand gosier)

Père de Gargantua, modèle du roi philosophe rêvé par Platon : il ne se résout à la guerre que pour défendre ses sujets contre les attaques de Picrochole. D’une certaine manière, il représente François Ier dans son combat contre Charles Quint.

Pour comprendre le personnage, on peut relire avec profit le chapitre 45, dans lequel Grandgousier offre une parole sage et libératrice pour les pèlerins, et le chapitre 46, dans lequel il traite Touquedillon avec humanité - au point que ce dernier, demeuré fidèle à Picrochole, tentera de le raisonner, à ses dépens (chap.47 ; voir ci-dessous).

Humanisme

L’Humanisme imprègne l’œuvre tout entière. Hymne humaniste pour une éducation et une pédagogie à la fois rénovées et fondées sur la référence aux Anciens, le roman offre aussi une utopie humaniste avec la fameuse abbaye de Thélème.

L’Humanisme de Rabelais est ici empreint d’évangélisme (c’est-à-dire qu’il prône un retour au texte biblique original, en grec, sans intermédiaire, ce qui permet de construire un rapport personnel avec Dieu) et de néo-platonisme (la philosophie de Platon présente les Idées telles que le Bien, le Beau, le Vrai : ce sont des abstractions dont la réalité n’offre qu’un aperçu bien terne, mais qui doivent néanmoins guider la conduite des hommes).

Si vous souhaitez en savoir plus, je vous invite à lire le bon article que consacre Wikipédia à l’allégorie de la caverne.

Rabelais incarne tout à fait l’Humanisme :

  • c’est un ecclésiastique, proche des évangélistes, probablement instruit en droit, médecin ;
  • il est helléniste, latiniste, en lien avec de grands humanistes comme G. Budé ou Érasme ;
  • il est l’auteur d’une œuvre savante ;
  • ses romans témoignent de son intérêt marqué pour le corps humain, tout comme son activité de médecin ;
  • la langue de ses œuvres fait de lui un homme entre le Moyen Âge et la Renaissance - ou plutôt, elle montre bien le lien entre Moyen-Âge et Renaissance.

Humeurs

La théorie des humeurs, dont nous avons parlé, détermine encore largement l’approche médicale au XVIe siècle. Elle est le socle sur lequel Rabelais fonde ses personnages : excès de phlegme pour Gargantua, excès de bile jaune ou cholere pour Picrochole. Je vous renvoie aux très claires explications données aux pages 311 à 315.

Janotus de Bragmardo

Maître de Théologie (Jeannot : le simplet ; braquemard : le sexe masculin), il tente de convaincre Gargantua de rendre les cloches de Notre-Dame aux Parisiens. Voir “Ergo gluc”.

“Mieux est de rire que de larmes écrire,

… pour ce que rire est le propre de l’homme.” (“Aux lecteurs”)

Le choix du rire est fondamental, c’est-à-dire, littéralement, qu’il fonde l’œuvre. Elle n’est pas seulement comique : Rabelais suggère que le rire définit l’humanité. Dans Gargantua, tout indique qu’il ne faut pas prendre le roman trop au sérieux (le Prologue en particulier : voir ci-dessous, “Socrate et les Silènes”), mais l’ont peut également renverser la perspective et se dire que le rire est ce qu’il y a de plus sérieux.

Oralité

C’est une dimension importante du roman, qui rappelle à quel point Rabelais est un homme né au Moyen Âge, si l’on tient à appliquer rigoureusement des frontières chronologiques dont on a vu les limites, entre Moyen Âge et Renaissance. En témoigne par exemple l’apostrophe qui ouvre le Prologue :

“Buveurs très illustres, et vous Vérolés très précieux…”

Rappelons que la Renaissance coïncide - c’est un des effets de la diffusion du livre à relativement grande échelle grâce à l’imprimerie - avec la naissance d’une lecture intime et silencieuse. Jusque-là, la lecture, même dans la sphère privée, est le plus souvent publique, faite à voix haute. Autrement dit, l’écriture est orientée par son actualisation orale dans les œuvres médiévales (elle est prête à l’emploi, un emploi de lecture à voix haute).

Pantagruélisme

Je reprends ici la note de votre livre, p. 8 :

“Attitude spirituelle et intellectuelle faite d’indifférence stoïcienne à ce qui ne dépend pas de nous et d’un optimisme indéfectible qui appelle à rester joyeux et à tout prendre “en bonne part”.

Ponocrates

Étymologiquement, le pouvoir par l’effort. Le pédagogue (ré)éduque Gargantua selon des principes qui croisent matières médiévales et pédagogie humaniste.

Il est intéressant de voir que ce “pouvoir par l’effort” construit une dialectique de la contrainte et de la liberté, sensible au chapitre 23 comme au chapitre 57 sur la vie des Thélémites : l’acceptation de la contrainte devient chez eux le fruit de la volonté et permet l’accès à la liberté.

Que le maulubec vous trousque !

Que les varices vous fassent boîter (voir la fin du Prologue).

Rabelais

Je vous renvoie à sa biographie.

Socrate et les silènes

Dans le Prologue, Alcofribas Nasier convoque le grand philosophe Socrate (dont Platon était l’élève) : l’homme était réputé laid, volontiers ironique. Mais pour le roman de Rabelais comme avec Socrate (ou encore avec les silènes, ces boîtes extérieurement fantaisistes qui contenaient de “fines drogues”, et sur lesquelles étaient figurée un silène, c’est-à-dire un satyre), il faut aller au-delà de l’apparence.

Un contenu plus sérieux qu’attendu est à découvrir à l’intérieur, telle la “substantifique moëlle” que cherche à manger le chien. Peut-être même le sérieux est-il dans cette place accordée au rire (voir plus haut).

Sophistes (Sorbonagres, Sorbonicoles)

Mots par lesquels Rabelais désigne et raille les théologiens de la Sorbonne, promoteurs d’un enseignement selon lui sclérosé. Les deux derniers termes (entre parenthèses) ont été remplacés par le premier dans l’édition définitive.

Titre

Le titre exact et complet de Gargantua est : La vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis composée par M. Alcofribas, abstracteur de quintessence, livre plein de pantagruélisme.

Touquedillon

Au service de Picrochole, le capitaine Touquedillon lui demeure loyal alors que Frère Jean l’a fait prisonnier et conduit à Grandgousier. Mais, convaincu par la sagesse du père de Gargantua, il tente de convaincre Picrochole de faire la paix. Ce dernier le fait tuer.

Le personnage permet notamment à Rabelais de montrer la clémence, la sagesse et l’efficacité des paroles de Grandgousier.

Utopie

Rabelais, lecteur de Thomas More, propose une utopie humaniste avec l’abbaye de Thélème : je vous renvoie à nos réflexions sur cet épisode du roman (chapitre 57).

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