Relire le Prologue de Gargantua permet de saisir l’ambiguïté de l’œuvre tout entière, entre les formes du rire rabelaisien et l’expression de l’idéal humaniste.


Le ton du Prologue est oral, théâtral et burlesque

Relisez ce Prologue : vous y redécouvrirez un ton très théâtral, très oral, celui d’une conversation qu’ouvre l’auteur avec son lecteur. Ce ton est celui du narrateur, Alcofribas Nasier (avatar de Rabelais), tout au long de l’œuvre.

“Buveurs très illustres, et vous Vérolés très précieux (car à vous non à autres sont dédiés mes écrits) (…)”

“À quel propos, en votre avis, tend ce prélude, et coup d’essai ?”

Il est également burlesque, en ce qu’il traite, de façon amusante et légère (relire l’adresse au lecteur ci-dessus), d’un sujet manifestement sérieux (en son début, la référence à Socrate ; par la suite, le sens allégorique possible du roman).


Marqué du sceau de l’ambivalence, le Prologue annonce une œuvre entre rire et sérieux

Rabelais invite le lecteur à découvrir un “plus haut sens” que ce que semble annoncer le roman…

Le Prologue s’ouvre sur une réflexion au sujet de Socrate, philosophe grec révéré entre tous à la Renaissance, et des Silènes. Silène est, comme le précise Rabelais, “maître du bon Bacchus” : c’est le dieu du vin, ici associé à l’inspiration (plus qu’à la débauche : voir la note 4 p. 13). Par métonymie, on appelle silènes des petites boîtes sur lesquelles étaient peints des satyres associés à Silène.

“Silènes étaient jadis petites boîtes (…) peintes au-dessus de figures joyeuses (…) et autres telles peintures contrefaites à plaisir pour exciter le monde à rire.”

Rabelais rapporte que Socrate, notoirement laid, invitait les hommes à aller au-delà des apparences, et à trouver en lui, comme à l’intérieur d’un “silène”, beaucoup plus que ce que laissait présager l’extérieur.

“Mais ouvrant cette boîte : eussiez au dedans trouvé une céleste et inappréciable drogue, entendement plus que humain, vertu merveilleuse, courage invincible (…).”

Rabelais s’amuse également à rappeler le proverbe :

“Car vous-mêmes dites, que l’habit ne fait point le moine (…). C’est pourquoi faut ouvrir le livre : et soigneusement peser ce qui y est déduit.”

L'auteur de Gargantua invite ainsi son lecteur, par-delà les matières "tant folâtres" annoncées par le titre, à découvrir un "plus haut sens". C’est ce que métaphorise l’image célèbre de la “substantifique moëlle” recherchée avec “ferveur” par le chien.

“À l’exemple d’icelui vous convient être sages pour fleurer, sentir, et estimer ces beaux livres de haute graisse, légers au prochaz : et hardis à la rencontre. Puis, par curieuse leçon, et méditation fréquente, rompre l’os, et sucer la substantifique moelle.”

Proposer au lecteur d’agir comme le chien avec son os serait purement burlesque, si l’animal ne faisait l’objet d’un commentaire mélioratif, puisque c’est, selon Platon, que cite Rabelais,

“la bête du monde plus philosophe”.

Ce sens allégorique à découvrir n’est pas forcément l’œuvre de Rabelais…

Ce “plus haut sens”, Rabelais affirme n’y avoir pas pensé en écrivant (voir la précieuse note 5 p. 18).

“Combien que les dictant n’y pensasse en plus que vous qui par aventure buviez comme moi. Car à la composition de ce livre seigneurial, je ne perdis ni employai onques plus ni autre temps, que celui qui était établi à prendre ma réfection corporelle : savoir est, buvant et mangeant.”

Si l’on suit Rabelais, l’inspiration - prodiguée par le vin - lui a permis d’inscrire dans son texte, mais sans le vouloir, une signification allégorique profonde, offerte à découvrir au lecteur par-delà l’aspect amusant de l’ouvrage.

Mais la fin du Prologue revient au vin dionysiaque et au rire.

Mais Rabelais appelle surtout de ses vœux un lecteur qui soit, comme lui, un “bon Pantagruéliste”. L’image du vin l’emporte sur celle de l’huile, celle de l’ivresse et de la bonne humeur sur le travail laborieux (que métaphorise l’huile) :

“Et prendrai autant à gloire qu’on dise de moi, que plus en vin ai dépendu qu’en huile, que fit Démosthène, quand de lui on disait, que plus en huile qu’en vin dépendait” (dépendre signifie ici dépenser).

“À moi n’est que honneur et gloire, d’être dit et réputé bon gautier et bon compagnon : et en ce nom suis bienvenu en toutes bonnes compagnies de Pantagruélistes.”

La figure de Socrate pouvait laisser penser que Gargantua était avant tout une œuvre sérieuse, comme le suggère aussi la présence d’un “plus haut sens” à découvrir dans le roman. Mais l’aspect extérieur et comique - le corps du roman - n’est pas à négliger, tant s’en faut : le Prologue s’achève sur l’exhortation suivante :

“Pourtant interprétez tous mes faits et mes dits en la perfectissime partie, ayez en révérence le cerveau caséiforme qui vous paît de ces belles billevesées, et à votre pouvoir tenez-moi toujours joyeux.

Or ébaudissez-vous mes amours, et gaiement lisez le reste tout à l’aise du corps, et au profit des reins. Mais écoutez vits d’ânes, que le maulubec vous trousque : vous souvienne de voire à my pour la pareille : et je vous pleigerai tout ares metis.”

Si Rabelais recommande de lire “en la perfectissime partie”, ce qui rappelle la présence du “plus haut sens”, le reste de l’exhortation est tout sauf sérieux : nous voilà, nous, lecteurs, joyeusement insultés (comme au début du texte) et invités à boire et à lire “le reste tout à l’aise du corps”.

Les mots célèbres de la première adresse “Aux lecteurs” peuvent ici nous revenir en mémoire :

“Mieux est de rire que de larmes écrire.
Pour ce que rire est le propre de l’homme.”

Rien n'est peut-être plus sérieux que le rire, et si sérieuses que soient nos découvertes au fil du roman, Rabelais nous recommande de ne pas trop - ou plutôt pas seulement - prendre son œuvre au sérieux. Telle pourrait bien être la leçon de ce Prologue, qui donne le ton de l'œuvre tout entière et engage un rapport au lecteur placé sous le signe du rire et du jeu.

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