La foi en l’homme qui fonde l’Humanisme se heurte, dans la seconde moitié du siècle, en particulier en France, à la fracture des guerres de Religion (1562-1598). Le poète Agrippa d’Aubigné en livre une image saisissante dans ses Tragiques.

Note du lundi 8 mai 2017 : je corrige et adopte la graphie en usage chez les historiens pour l'expression "guerres de Religion".


Un regard sur les guerres de Religion : les Tragiques de Théodore Agrippa d’Aubigné

À la fin de sa vie, le poète Agrippa d’Aubigné, protestant, peint un terrible tableau de la France déchirée par les guerres de Religion dans ces vers célèbres. La France est allégorisée par la figure maternelle, déchirée entre ses enfants (d’Aubigné s’appuie sur le récit biblique du conflit entre Esaü et Jacob, le futur Israël, pour représenter les catholiques et les protestants).

Bien que protestant, d’Aubigné renvoie presque dos à dos les deux frères et ce poème met en scène, de façon spectaculaire et très visuelle, la ruine du royaume.

Je veux peindre la France une mère affligée,
Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée.
Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts
Des tétins nourriciers ; puis, à force de coups
D’ongles, de poings, de pieds, il brise le partage
Dont nature donnait à son besson l’usage ;
Ce voleur acharné, cet Esaü malheureux,
Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux,
Si que, pour arracher à son frère la vie,
Il méprise la sienne et n’en a plus d’envie.
Mais son Jacob, pressé d’avoir jeûné meshui,
Ayant dompté longtemps en son cœur son ennui,
À la fin se défend, et sa juste colère
Rend à l’autre un combat dont le champ et la mère.
Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,
Ni les pleurs réchauffés ne calment leurs esprits ;
Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,
Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.
Leur conflit se rallume et fait si furieux
Que d’un gauche malheur ils se crèvent les yeux.
Cette femme éplorée, en sa douleur plus forte,
Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte ;
Elle voit les mutins tout déchirés, sanglants,
Qui, ainsi que du cœur, des mains se vont cherchant.
Quand, pressant à son sein d’une amour maternelle
Celui qui a le droit et la juste querelle,
Elle veut le sauver, l’autre qui n’est pas las
Viole en poursuivant l’asile de ses bras.
Adonc se perd le lait, le suc de sa poitrine ;
Puis, aux derniers abois de sa proche ruine,
Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté
Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté ;
Or vivez de venin, sanglante géniture,
Je n’ai plus que du sang pour votre nourriture !

Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, I, “Misères”, v.97-130, 1616.

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