Notes prises en classe par Louis (aka je récite Shakespeare finger in the nose), synthèse, questions possibles, compléments : tout pour retravailler ce beau texte de Koltès.


2. La réécriture d’un monologue mythique

En guise d’apéritif : un monologue mythique et parodié

“A Small Rewrite”, par Hugh Laurie et Rowan Aktinson.


Hamlet réécrit par Koltès

Mise en scène par Frédéric Richaud, au théâtre des Carmes (Avignon, 2013).

Je vous invite à lire aussi, ci-dessous, le point de vue du metteur en scène Thierry de Peretti :

Ce texte est mentionné sur votre descriptif.

« On retrouve dans la pièce ces rapports familiaux qui sont si importants dans Le Retour au Désert. C’est presque du vaudeville par moments. L’image de soi, la réputation dans les petites villes y sont un souci constant. Je crois que de toutes ses pièces, c’est celle ou j’ai perçu l’émotion la plus nette, la plus directe. L’intrigue se resserre autour des quatre seuls personnages que sont Gertrude, Claudius, Ophélie et Hamlet. Je crois que c’est la pièce où Koltès avance le moins masqué. Et puis les personnages ont quelque chose d’irréel, ils sont comme des avatars de célébrités, comme s’ils n’étaient pas tout à fait eux-mêmes. Cela les rend plus libres et plus burlesques à mes yeux ! »

Extrait du dossier de presse conçu par le Centre Dramatique National Orléans/Loiret/Centre pour la mise en scène de la pièce en 2009 par Thierry de Peretti.


Prolongement : mise en scène d’Antoine Vitez : est-ce encore un monologue ?

Selon Antoine Vitez, la présence d’Ophélie change le sens du monologue.

Antoine Vitez avec Richard Fontana, 1983 au Palais de Chaillot

Prolongement : le déplacement du monologue à “l’acte IV” justifié par Peter Brook.

“Selon les éditions, le monologue a deux emplacements distincts. La première place, généralement rejetée aujourd’hui, le situe entre les scènes de Polonius et d’Ophélie. La seconde, celle de « Folio », situe « Etre ou ne pas être » après la rencontre avec les comédiens et la décision de leur faire jouer la pièce-piège. C’est illogique car Hamlet est alors habité par l’excitation du spectacle à venir, par les réponses qu’il attend le monologue interrompt cet état de manière incompréhensible. En plus, il y a deux monologues qui se succèdent. Subitement j’ai découvert qu’il fallait placer « Être ou ne pas être » au moment de l’échec absolu. Bien qu’ayant la preuve, il n’est pas parvenu à tuer le roi, il est allé voir la mère où il a tué par erreur, convaincu qu’un roi dissimulé derrière le rideau ne pouvait qu’être directement envoyé en enfer. Malgré les consignes du père, il a agressé sa mère, il s’est perdu, il n’a plus aucune ressource. Alors, une partie de sa nature qui est suicidaire, dostoievskienne, le pousse à s’interroger : « pourquoi ne pas en finir ? » C’est le moment où il peut se confronter à l’alternative entre la vie et la mort. Pourquoi ne pas disparaître ? Est- ce un soulagement ou pas ? Pourquoi tout le monde ne le fait-il pas ? Pourquoi accepter tous les coups ? Et, à la suite de cette série de questions, sa pensée va encore plus loin. Il se rend compte que la réflexion analytique avec toutes ses qualités conduit à un seul résultat : la confusion totale autour de l’action juste. Et il comprend que même des actions de grande envergure risquent d’être noyées par un excès de pensée. A la fin de ce monologue, Hamlet comprend qu’il faut qu’il trouve un rapport plus direct et plus simple avec l’action nécessaire. Le reste de la pièce ne sera alors que la recherche de l’action juste.”

Extrait du dossier qui accompagnait une mise en scène de Hamlet par P. Brook en 2002, au Théâtre de Villefranche-sur-Saône.


Le monologue ; le “langage concret” : à l’origine de l’écriture théâtrale de Koltès

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Extrait de Une part de ma vie, Entretiens (1983-1989), aux éditions de Minuit.


Koltès et la liberté de Shakespeare

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Extrait de Une part de ma vie, Entretiens (1983-1989), aux éditions de Minuit.


Synthèse

Cette réécriture donne à voir un Hamlet plus "écorché" et révolté que celui de Shakespeare.

  • Le baroque, l’onirisme des images, d’une part, et d’autre part l’équilibre du texte, les effets de symétrie et le balancement rhétorique du questionnement ont disparu.
  • Le texte en ressort plus cru, plus prosaïque, plus direct, plus en prise avec le spectateur peut-être (le foisonnement d’images, puisant certes dans une iconographie connue, pouvait créer une forme de distance). Plus exclamatif qu’interrogatif, plus nominal et sec que verbal et dynamique, il est proféré dans un élan brut qui manifeste le chaos intérieur du personnage. La révolte s’exprime à vif.
  • Le sens de la question de Hamlet s’infléchit : ce n’est plus exactement : “est-il plus noble de vivre et de subir ou de prendre les armes au risque de la mort”, mais “faut-il continuer à subir les compromissions et les humiliations”, pour paraphraser le texte.
 Autrement dit, alors que les procédés de généralisation chez Shakespeare sont légion, qui confèrent d’ailleurs à ce monologue toute son universalité, on vit le monologue au plus près d’un Hamlet qui pose plus nettement la question du suicide chez Koltès. Au “principe d’incertitude”, à “l’esthétique du doute” qui caractérisent le texte de Shakespeare (formules que j’emprunte à Gisèle Vinet : voir la préface de Hamlet dans l’édition Folio théâtre), Koltès substitue une esthétique de la révolte.

À avoir à l’esprit également : comme pour “Ophélie” de Rimbaud, c’est là un texte de jeunesse, qui laisse entrevoir des éléments fondamentaux de l’œuvre à venir de Bernard-Marie Koltès : l’individu confronté au nécessaire affranchissement par rapport à sa famille (on voit cela uniquement si on lit toute la pièce), au mur d’une société au sein de laquelle il ne trouve pas sa place ; la puissance et le tragique du monologue (qui signifie aussi chez Koltès l’incommunicabilité avec le monde).


Conseils pratiques d’importance

La numérotation du texte de Koltès situé en regard de celui de Shakespeare / Bonnefoy
Comme tous les autres, ce texte est numéroté dans le descriptif. Mais si la question vous oblige à un va-et-vient entre le texte de Shakespeare et celui de Koltès, les deux vous étant fournis ensemble sur la page suivante, pensez à re-numéroter le texte de Koltès situé en regard de la traduction de Bonnefoy au début de votre préparation (pas avant : aucune annotation ne doit figurer sur votre descriptif !).

Entre Shakespeare et Koltès, comment naviguer ?
La question portera sur le texte de Koltès, c’est lui que nous avons travaillé. Mais bien entendu, située probablement dans la perspective des réécritures, cette question soulèvera la question de l’imitation et de la transformation de l’hypotexte. Il faudra donc faire des commentaires précis, en fonction de la question, sur ce qui est identique et sur ce qui change sous la plume du dramaturge français.


Questions possibles

  • Comment la révolte du personnage s’exprime-t-elle ici ?

Même formulée ainsi, sans qu’il soit explicitement fait référence à l’hypotexte, cette question doit vous inciter à confronter l’adaptation de Koltès et le monologue écrit par Shakespeare.

  • Ce monologue a-t-il gagné en force dramatique ?
  • En quoi Koltès a-t-il transformé ce texte, en quoi lui a-t-il été fidèle ?
  • En quoi est-ce une réécriture du texte de Shakespeare ?

Variante de la précédente question, qui explicitait les deux fondements d’une réécriture : fidélité et transformation.

  • Peut-on dire que le texte de Koltès est plus tragique que celui de Shakespeare ?

Question qui invite à la nuance : nous avons vu le côté cru, brut, de la tirade prononcé par le Hamlet de Koltès. La radicalité de son propos revêt une dimension tragique évidente, à laquelle contribue l’effacement des traits baroques du monologue. Mais le tragique, c’est aussi la confrontation de l’être avec le monde, au sens presque cosmique du terme, dans un langage élevé : de ce point de vue, le texte de Shakespeare est bien entendu tragique. Seulement, la question du suicide donne lieu à un véritable tissage de métaphores et de procédés généralisants, le tout porté par un balancement syntaxique et moral qui fait aussi la grandeur du personnage.

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