Retour sur notre lecture d’un premier extrait du chapitre “Des Cannibales” : synthèse, notes prises en classe par Sophie H. - merci beaucoup à elle.


Sommaire


Quelques rappels sur le texte

Rappels sur le début du chapitre (non étudié dans le détail), pour bien situer le passage

Dans ce chapitre, Montaigne n’aborde pas immédiatement la question de la “barbarie” ou de la “sauvagerie” des Cannibales. Il commence par poser la question du jugement, avec l’exemple de Pyrrhus contemplant l’armée romaine, puis tout un développement. Avant donc de porter (avec son lecteur) un jugement sur les Cannibales, encore faut-il exposer les fondements d’un jugement pertinent.

Présentation de notre extrait

N'en dites pas autant à l'oral lorsque vous présentez l'extrait. J'ai voulu vous proposer ces éléments en guise de rappel.

Dans notre extrait, Montaigne achève d’expliquer sur quoi repose son jugement sur les Cannibales. Puisque notre écrivain privilégie l’expérience, le jugement est affaire de témoignage, et donc de langage ; dans le sillage d’une réflexion sur la louable simplicité d’un bon témoin, le propos sur le langage devient le point de départ d’un éloge paradoxal de la simplicité des Cannibales, dont la société se révèle plus proche qu’aucune autre de l’état de nature. Ainsi, un jalon après l’autre, Montaigne construit-il ici un véritable plaidoyer en faveur des Cannibales.

À l'oral, après avoir présenté Montaigne et les Essais, puis l'ensemble du chapitre "Des Cannibales", vous pouvez situer l'extrait et le présenter ainsi, par exemple :

Dans notre extrait, Montaigne achève d’expliquer sur quoi repose son jugement sur les Cannibales, avant de le formuler et de développer une argumentation qui oppose nature et culture, au bénéfice de la première. En filigrane, c’est un plaidoyer en faveur des Cannibales qui se dessine ici.

Un élément essentiel : l’antagonisme entre pureté et corruption donne à cet extrait sa cohésion et soutient l’argumentation.

Peu soucieux de la cohérence de son texte (au “suffisant lecteur” de travailler ce point), mais néanmoins attaché à la cohésion de l’ensemble, Montaigne place tout entier ce chapitre et en particulier cet extrait sous le signe de la pureté, dont il fait l’éloge, à plusieurs niveaux (en déclinant toutes les significations de la notion de pureté) : authenticité et fiabilité de qui témoigne sans épouser aucune cause au préalable ; proximité des Cannibales avec la nature ; harmonie de leur société, non encore corrompue par toutes les sophistications de la civilisation européenne, en quête d’une société idéale depuis l’Antiquité, mais profondément dégradée (par les guerres de religion notamment, ici non évoquées explicitement).

La polysémie du mot “art”, ou l’extension du domaine de la “culture” dans le texte de Montaigne.

J’insiste sur la polysémie du terme “art”, dont vous relèverez les occurrences dans le texte, ainsi que les termes de la même famille et ceux qui appartiennent au même réseau lexical. Il s’oppose, cela a été dit et répété, à tout le lexique de la pureté.

Montaigne joue bien sûr de cette polysémie pour bâtir son argumentation : art renvoie à artifice, artificiel ; le mot évoque à la fois le propos peu honnête et déformant des cosmographes, la création artistique (la peinture d’une toile d’araignée, la poésie qui “peint” l’Âge d’or), l’imagination des philosophes tels Platon, en quête du bonheur et de la société idéale, l’édification complexe de la civilisation européenne (toujours présente à l’esprit de Montaigne comme du lecteur, puisqu’elle est le cadre de référence pour juger de la sauvagerie des Cannibales), et le travail agricole qui “corrompt” le goût et les vertus des fruits.

En somme, en jouant de la polysémie du mot “art”, Montaigne accentue l’antagonisme entre nature et culture, pour mieux affirmer le primat de la première sur la seconde. Ainsi se trouve étayée l’apologie des Cannibales.


Synthèse fondée sur les mouvements du texte

  • L’extrait commence par une réflexion sur ce qu’est un témoignage fiable : l’argumentation consiste en un éloge paradoxal du témoin le moins savant, opposé aux cosmographes - la flèche de Montaigne vise notamment André Thevet. Mais plus largement, nous avons vu que son propos s’inscrit dans une pensée qui irrigue toute son œuvre, et qu’emblématise la devise sceptique : “Que sais-je ?” Au moment où l’humaniste s’apprête à livrer son jugement sur les Cannibales, il prend soin de rappeler combien fragile est le savoir : autant, dès lors, n’écrire que sur ce que l’on sait, par expérience ou par témoignage fiable et non biaisé.
  • La réflexion porte ensuite sur le langage, mal employé par les Européens, ce qui déforme leur jugement (lorsqu’ils emploient les mots “barbare” et “sauvage”, très exactement). Alors que Montaigne affirme clairement sa position quant aux Cannibales (fort d’un témoignage fiable qui lui permet de dire JE avec une portée universelle, sans verser dans “ce que chacun” pense), son “essai” aboutit là encore à un paradoxe, susceptible de faire évoluer les idées du lecteur. En effet, on juge mal selon Montaigne de la sauvagerie des Cannibales en écoutant la “voix commune”, non pas en raison de ce que sont ou de ce que font les Cannibales (cela sera étudié après), mais en raison des mots qu’on utilise pour les caractériser : “barbare” et “sauvage”. La “culture” des Français leur a fait perdre de vue le “pur” sens de ces mots ; ils les ont déformés comme les cosmographes plient le réel à leurs vues. Ainsi, ce qui est appelé sauvage est mal nommé, on devrait l’appeler autrement ; en revanche, “nous” devrions appeler sauvages - au sens péjoratif - les fruits de notre “industrie”, car ils sont éloignés de la nature. L’exemple des fruits étaye cette réflexion et donne paradoxalement au mot sauvage une connotation méliorative, en même temps qu’il soutient une argumentation plus en profondeur : celle qui oppose nature et culture.
  • En effet, l’argumentation glisse, en dernier lieu, de l’apurement du langage par le retour à l’étymologie, à l’éloge paradoxal de la nature, dont Montaigne affirme le primat sur la culture. Par voie de conséquence, il fait ainsi l’apologie de la société des Cannibales. En ce qu’elle est plus proche des lois premières de la nature, elle surpasse même l’Âge d’or et les utopies des Anciens (convoqués pourtant quelques lignes plus tôt, au titre d’autorités pour étayer l’argumentation). Montaigne valorise toujours l’expérience aux dépens de l’imagination (associée à l’art, au travail de l’homme, donc à la corruption). Ainsi la critique propre au regard des Européens est-elle renversée en un éloge paradoxal de ce monde “sauvage” : Montaigne énumère tout ce que cette civilisation ignore pour mieux souligner sa proximité avec la nature, et sa différence avec le monde européen. Ce faisant, nous l’avons dit, il pose les fondations du mythe du “Bon sauvage”.

Vers la suite du chapitre

Réflexion sur le témoignage et sur le langage, outils du jugement ; éloge paradoxal de la “sauvagerie” des Cannibales, supérieurs aux utopies des poètes et des philosophes de l’Antiquité, parce que proches de la nature : cet extrait prépare le lecteur à découvrir les Cannibales avec un œil neuf dans les pages qui suivent. Il pourra notamment mieux appréhender le cœur du chapitre, à savoir la description de l’anthropophagie, débarrassé, on l’espère avec Montaigne, de ses préjugés.


Synthèse en forme de conclusion de commentaire littéraire

Ainsi, dans le droit fil de son préambule, avec l’étai d’un témoignage fiable qui donne l’occasion d’un premier éloge de la simplicité et de la pureté de la réflexion, Montaigne élabore ici un jugement non sur les Cannibales directement, mais sur le regard qui est porté sur eux. Sa réflexion porte sur le langage et elle aboutit à un paradoxe, susceptible de faire évoluer les idées du lecteur en renversant son point de vue. En effet, on juge mal de la sauvagerie des Cannibales en écoutant la voix commune ; ce qui est appelé sauvage est ainsi mal nommé, on devrait l’appeler autrement (proche de l’état de nature) ; en revanche, nous devrions appeler sauvages (au sens péjoratif de barbare) les fruits de notre “industrie”. La société des Cannibales, en ce qu’elle est plus proche des lois premières de la nature que la nôtre, est parfaite, et meilleure que les utopies des Anciens, car l’expérience prime toujours sur l’imagination, la topographie sur la cosmographie. Le lecteur est désormais prêt à découvrir les Cannibales : Montaigne les lui présentera dans les pages qui suivent.


Questions possibles

  • Comment Montaigne interroge-t-il ici les notions de “barbare” et de “sauvage” ?
  • Comment Montaigne prépare-t-il ici son lecteur à changer de regard sur les Cannibales ?
  • En quoi l’opposition entre nature et culture sert-elle l’argumentation de Montaigne tout au long de l’extrait ?
  • Comment les variations autour des motifs de la pureté et de la corruption servent-elles ici l’argumentation de Montaigne ?
  • Comment et pourquoi Montaigne incite-t-il le lecteur à se méfier du produit des activités humaines ?
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