Retour sur notre lecture de la fin du chapitre “Des Cannibales”, avec les notes prises successivement par Léa et Sophie H. - merci beaucoup à elles deux.

Merci également à Selma qui m'a indiqué que j'avais par erreur attaché les mauvais fichiers de notes à ce billet ; l'erreur est réparée.


Éléments de synthèse

Il m’a semblé utile de vous proposer une synthèse assez riche.

  • Montaigne achève son essai de manière étonnante : il propose au lecteur d’adopter un nouveau point de vue, celui des Cannibales, cette fois-ci tourné vers son propre monde. C’est donc avec un œil neuf que nous sommes invités à juger non plus de la sauvagerie des Indiens, mais de la cruauté de la société européenne. En donnant la parole aux Tupinambas, les Européens s’exposent, par ricochet, à être eux-mêmes jugés. Cette parole libérée, telle celle du fou à la cour, est à la fois solide et porteuse de vérité. Elle joue sur les paradoxes et met en lumière le degré de corruption politique et social de la civilisation européenne, achevant ainsi de filer le motif de la dégradation qui court tout au long de l’essai.
  • Comme en miroir, le second mouvement du texte relate l’échange entre Montaigne les Indiens. Implicitement, chaque réponse du chef cannibale fait écho aux dysfonctionnements de la société française. La réflexion sur le langage, entamée dès le seuil de l’essai, se poursuit ici, moins pour évoquer les difficultés de l’échange liées à la barrière de la langue, que pour souligner les erreurs des Européens, dont l’usage des mots biaise le jugement et la vie politique (lorsqu’ils disent “roi” pour “capitaine”, par exemple). L’auteur des Essais valorise ainsi de nouveau, mais sans le dire expressément, la civilisation plus juste et plus simple des Tupinambas.
  • La pirouette finale, qui fait entendre avec ironie la “voix commune” récusée au début de l’essai, rappelle que la nudité des Cannibales leur vaut d’être perçus comme des sauvages, et que leur seule vue tient lieu de jugement ; mais, parvenu au terme de l’essai, le lecteur complice sait désormais le prix que Montaigne attache à la simplicité et à la pureté. Il sait également que l’absence de “haut de chausses” n’empêche pas les Cannibales de vivre au sein d’une société plus démocratique que celle des Européens, et d’émettre sur l’Ancien Monde un jugement politique d’une grande lucidité. À bien observer toutefois l’ouverture inquiète et la clôture ironique de l’extrait, on peut y déceler une forme de pessimisme quant au devenir des Tupinambas et au regard porté sur eux par les Européens. À moins que chacun ait fait sienne la réflexion de Montaigne…

Ce procédé du regard étranger au service de la critique de la société fera florès : qu’on songe, pour s’en convaincre, à L’Ingénu de Voltaire ou aux Persans de Montesquieu. À la suite de Montaigne, ces deux écrivains joueront qui sur la fascination pour le Nouveau Monde, qui sur l’orientalisme, pour mieux dénoncer les vices de leur temps.


Questions possibles

  • Comment s’opère ici la réflexion sur l’Autre ?
  • Comment s’exprime ici la critique de l’Ancien Monde ?
  • En quoi réside l’originalité de la fin de cet essai ?

Cette dernière question porte sur le fait que, par un “effet boomerang”, comme le dit le spécialiste du XVIe siècle Franck Lestringant, la parole soit donnée aux Indiens, alors qu’on s’attendrait à ce que Montaigne conclue sur les Cannibales qui donnent son titre à l’essai.

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