Ces éléments de réflexion, volontairement synthétiques, peuvent vous aider pour l’écrit comme pour l’étape de l’entretien à l’oral.

Sur la dernière séquence autour des réécritures d’ Hamlet

Hamlet se prête aux réécritures.

Le personnage est fascinant ; les thèmes de la pièce sont marquants, universels et intemporels (la vengeance, la justice, l’amour, la trahison, la tentation du suicide) ; sa longue hésitation est une énigme ; les scènes sans enjeux dramatiques déploient des enjeux psychologiques et moraux dans des mises en scène très expressives (le crâne, le récit de la mort d’Ophélie).

Hamlet, mythe et réservoir de mythes, s’offre donc à des relectures et des réécritures, qui peuvent être autant de tentatives de réponse à l’énigme qui est la sienne.

Les réécritures sont très diverses.

Si tout texte est un “palimpseste” (selon le mot de Gérard Genette), les formes que prend ce palimpseste sont très diverses. Nous avons en effet vu plusieurs réécritures (un échantillon seulement !), très différentes dans leur forme et dans leur relation à l’hypotexte. Hommages, parodies, textes théâtraux ou inscrits dans d’autres genres (on parlera de transpositions), réécritures qui sont des lectures de soi par l’intermédiaire du personnage (Rimbaud, Koltès) : les réécritures que nous avons lues témoignent de la richesse du mythe, qui nourrit depuis Shakespeare l’inventivité des écrivains et ne cesse de nous parler de l’homme.

“Ophélie” de Rimbaud : un mythe renouvelé et revitalisé

“Ophélie” est autant une réécriture du tableau de Millais qu’une réécriture du texte de Shakespeare. Qu’il s’agisse du tableau ou du poème, la pièce de théâtre a donné lieu à deux transpositions dans d’autres genres (et même un autre art, pour le tableau). Ce qui est intéressant ici, c’est qu’à l’occasion de ces transpositions, un personnage s’échappe de la pièce, forme un mythe dans le mythe. Ophélie devient un manifeste pictural et l’expression d’un idéal féminin pour le peintre préraphaélite qu’est John Everett Millais. Elle est, dans le poème, un double du jeune Rimbaud : éprise de liberté, saisie par le vertige de la nature, elle accomplit ce que le poète évoquera dans la lettre du voyant un an plus tard, une vie aventureuse (condensée ici) et offerte à la folie ; le poème s’affirme comme la promesse d’une œuvre à venir.

“Hamlet ou les suites de la piété filiale”, dans les Moralités légendaires de Jules Laforgue : une parodie qui désacralise le mythe

C’est là un texte complémentaire court que vous devez avoir lu chez vous.

Laforgue s’amuse avec le mythe - même si son récit dessine un Hamlet lui aussi double du poète. Transposé sous une forme narrative, entre nouvelle et conte philosophique, l’histoire d’Hamlet fait l’objet d’un travail parodique où le mythe n’est jamais complètement pris au sérieux. La dérision et l’autodérision sont caractéristiques de Jules Laforgue.

A small Rewrite de Hugh Laurie et Rowan Atkinson : un jeu, un sketch, une parodie en guise d’hommage

Les deux acteurs imaginent, sur le ton de la parodie, une saynète entre Shakespeare et son impresario : hommage burlesque au plus célèbre des monologues dramatiques et à sa dimension énigmatique.

Le jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet de Koltès : une condensation tragique, proche de la révolte

Koltès écrit une adaptation de la pièce. Il condense l’œuvre, la “classicise” et obtient un matériau plus tragique, resserré sur la cellule familiale (cellule dans tous les sens du terme !). Son personnage doute autant que celui de Shakespeare, mais le cri et la révolte vont plus loin que l’hésitation du héros de Shakespeare. Comme chez Rimbaud, cette pièce est également intéressante en ce qu’elle est une de ses premières œuvres. Tous les écrits à venir de Koltès y semblent contenus.

Le travail de traduction d’Yves Bonnefoy, vers la poésie

Aucune traduction n’est neutre. Celle du poète Yves Bonnefoy met en relief l’écriture poétique de Shakespeare (pour Bonnefoy, Shakespeare est un poète ; rappelons que notre définition de la poésie est plus étroite aujourd’hui qu’à l’époque du dramaturge ; au temps de Racine encore, on parlait pour ses pièces de “poèmes dramatiques”). Je vous invite à relire vos notes sur ce point (estompe de la trivialité des fossoyeurs par le singulier travail sur les mots grossiers…).

“Faust et Yorick” dans La comédie de la comédie de Tardieu

Petite pièce ludique, nouvelle vanité aussi, à la croisée des mythes, dont le choc donne naissance à ce sketch grave et burlesque à la fois. Tardieu condense, croise, travestit les mythes de façon burlesque. La tragédie devient une “comédie de la comédie”. Légère et grave en même temps, la pièce tourne en dérision toute une société, des ambitions, des obsessions, en se jouant des codes du théâtre et en jouant avec un lecteur complice familier de Hamlet.


Les mises en scène sont des réécritures

Nous savions déjà que la mise en scène complète et enrichit une pièce (c’était le premier objet d’étude de l’année). Nous avons pu voir que les choix des metteurs en scène, qui retravaillent parfois considérablement le texte, sont aussi des formes de réécritures.

La mise en scène d’Antoine Vitez

Antoine Vitez fait du célèbre monologue un quasi-dialogue : pour lui, Ophélie est déjà en scène. Cela change évidemment notre vision d’Ophélie, qui écouterait ainsi la méditation sur le suicide engagée par Hamlet, avant de se suicider (peut-être ?) à l’acte suivant.

La mise en scène de Peter Brook

Rappelons que le metteur en scène, en filmant lui-même sa pièce, souligne les choix initiaux, par exemple le travail qui permet à Adrian Lester d’incarner un Hamlet sensible, torturé, mais sans excès dans le jeu, très naturel, dans l’angoisse très intériorisée de ses moments d’hésitation, comme dans la colère qui le fait se déchaîner sur Ophélie.

Je vous invite à lire les éléments que je vous propose sur ce que Peter Brook a fait du monologue “to be or not to be”.

La contamination de Dom Juan par Hamlet

Le Sganarelle de Mesguich, qui tient avec mélancolie les restes de son maître, offre une image inversée de Hamlet au cimetière. Pour Daniel Mesguich, les mythes se nourrissent les uns les autres, le sens d’une œuvre enrichit la lecture d’une autre œuvre, et la mise en scène est cette création qui donne à redécouvrir les pièces en les croisant.

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Sur les réécritures croisées dans l’année

Si vous tombez sur cet objet d’étude au bac, et que vous choisissez par exemple la dissertation, ne vous en faites pas, vous avez un bel ensemble d’exemples à évoquer pour étayer votre réflexion, outre les textes qui vous seront proposés bien sûr. J’essaie de les récapituler ici :

  • La scène au cours de laquelle Dom Juan tente de séduire Charlotte (II, 2) réécrit les contes traditionnels qui voient les pauvres jeunes filles élues par un prince ; le plus célèbre d’entre eux est Cendrillon bien sûr. Pour éviter toute maladresse, je vous rappelle que les Contes de Perrault paraissent quinze ans après Dom Juan. Cependant, la transmission orale et des versions écrites antérieures au texte de Perrault étaient tout à fait connus des contemporains de Molière.
  • L’incipit d’Un balcon en forêt est une réécriture du “Dormeur du val” de Rimbaud, mais aussi (j’y ai seulement fait allusion) du roman d’Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre.
  • La scène de rencontre entre Grange et Mona est une variation sur Le Petit chaperon rouge.
  • Le passage sur l’assaut dans le même roman n’est pas sans évoquer Waterloo vu par Fabrice dans La Chartreuse de Parme.
  • Le sonnet qui commence ainsi : “Depuis que j’ai quitté mon naturel séjour”, est une réécriture par Du Bellay d’un passage des Tristes d’Ovide.
  • “Une charogne” est une réécriture des sonnets de Ronsard sur le thème du carpe diem, dont “Mignonne, allons voir si la rose…”.
  • “Dom Juan aux enfers”, dans Les Fleurs du Mal, est bien sûr une réécriture de la pièce de Molière.
  • La fin de l’essai “Des Cannibales” se souvient du Discours de la servitude volontaire de La Boétie.
  • Dans le dernier corpus étudié, La machine infernale revisite à la fois Sophocle et Shakespeare. Koltès, on l’a vu, retravaille encore Hamlet pour Roberto Zucco.

À vous d’analyser le degré de transformation opéré par chaque écrivain et le dessein ainsi mis en œuvre.

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