Des précisions sur la lecture métathéâtrale proposée par Laurent Nunez, une synthèse de notre lecture et des questions possibles à l’oral sur le premier texte de l’année.

Un complément à venir : d'autres éloges paradoxaux.

Vous trouverez aussi en annexe en bas de page les notes prises par Lucas en classe : je le remercie beaucoup de son aide.


Vers une lecture métathéâtrale (la tirade parle du théâtre lui-même)

J'évoquais cette hypothèse très intéressante en classe, découverte récemment.

Laurent Nunez, dans L’énigme des premières phrases (Grasset, 2017), propose une lecture métathéâtrale très intéressante de l’éloge du tabac. Je la résume à grands traits.

  • Il rappelle en premier lieu ce que nous savons : Dom Juan est une réponse à l’interdiction du Tartuffe ; Molière peaufine son masque, mais nous l’avons vu, il s’agit encore pour le dramaturge de dénoncer l’hypocrisie, ce vice du siècle qui “passe pour vertu”.
  • Or la concessive qui ouvre la pièce au lever de rideau sonne comme une provocation : Laurent Nunez rêve une mise en scène originelle dans laquelle Molière-Sganarelle (rappelons qu’il jouait le valet) aurait pu ne pas compléter toute de suite sa phrase, la laisser un instant en suspens, planer comme une menace : “Quoi que puisse dire…”. On l’a vu là encore, faire l’éloge du tabac, produit interdit par l’Eglise (qui le considérait comme le “dessert des Enfers”), c’est, à partir d’une matière légère et sur un ton burlesque, poursuivre le combat contre ses détracteurs.
  • Surtout, Laurent Nunez propose de voir un lien entre la mention burlesque d’Aristote dans la bouche du valet (on saura à l’Acte III que Sganarelle n’a jamais rien appris) et les termes qui suivent : le tabac selon lui “réjouit et purge les cerveaux humains” et “instruit les âmes à la vertu”. N’est-ce pas là faire signe vers le théâtre et la vocation que lui assignait Aristote dans sa Poétique, à savoir purger les hommes de leurs passions par la représentation divertissante de ces mêmes passions ?
  • Ainsi, au moment où Sganarelle congédie Aristote de façon burlesque, Molière inscrit cette entrée en matière surprenante à la fois dans le sillage du philosophe, sur le plan des intentions (cette comédie est une comédie morale), et dans l’écart par rapport à la tradition théâtrale de son temps (qui se référait constamment à Aristote, indépassable théoricien du théâtre), sur le plan de l’effet produit (effet de surprise, d’étonnement : on attend une exposition au lever de rideau, des éléments d’intrigue, des informations sur le temps et le lieu, mais tout cela viendra seulement après).
  • Laurent Nunez va plus loin, et suggère que dans l’alexandrin blanc prononcé par le valet, on pourrait remplacer le mot “tabac” par le mot “théâtre” : “Et qui vit sans tabac / théâtre n’est pas digne de vivre”. Ultime réponse d’un dramaturge à ses ennemis qui le vouaient au bûcher.

En somme, ce propos surprenant, dont on a déjà pu mesurer qu’entre les lignes, il portait, de toute la pièce, la dichotomie fondamentale (l’honnêteté contre l’apparence de l’honnêteté), l’ambiguïté (c’est un valet qui fait la morale), le comique (lié au burlesque), la forme privilégiée (l’éloge paradoxal), voit son caractère subversif amplifié par cette hypothèse : Molière connaît son Aristote sur le bout des doigts, joue avec les conventions théâtrales de son temps et réaffirme la puissance du théâtre au seuil de sa pièce.


Les termes et expressions théâtraux, littéraires et culturels que vous devez connaître et savoir mobiliser à l’oral pour bien retravailler ce texte

  • in medias res
  • scène d’exposition…
  • en action
  • comique
  • burlesque
  • ironie
  • parodie
  • éloge paradoxal
  • orateur de la troupe
  • ethos
  • honnête homme
  • maître et valet au théâtre ; maître et valet dans la comédie

Si l’un de ces termes demeure à redéfinir, n’hésitez pas à me le dire.


Exemple de synthèse rédigée

Nous avons élaboré une synthèse en plusieurs points en classe, ce qui est assez aisé à mémoriser : retenez prioritairement celle-là. J'avais aussi sous la main une synthèse ancienne, rédigée celle-là : je vous la propose ci-dessous, quelque peu revue avec notre cours. Les deux se complètent et se recoupent.

La tirade de Sganarelle, pour légère qu’elle paraisse, s’avère être ce qu’on pourrait appeler un « condensé d’exposition », à plusieurs titres. Elle dévoile avant tout des informations essentielles sur les personnages et sur l’intrigue : Dom Juan est en fuite ; il est pourchassé après son mariage « éclair » avec Elvire et le temps presse. Sur le plan dramaturgique, c’est un début in medias res et une exposition en action : l’efficacité de la tirade de Sganarelle tient à ce que nous apprenons tout de lui en très peu de phrases, alors qu’il s’adresse à Gusman qui vient de le retrouver. La pièce s’ouvre donc sur un sentiment d’urgence, seulement retardé, quelques instants, par le surprenant éloge du tabac.

Si comique et inattendu que soit cet éloge, il joue un rôle prépondérant pour qui voudrait saisir non seulement la trame, mais surtout le sens de l’œuvre. En effet, Sganarelle ouvre la pièce par une tirade, signe que cette création de Molière est tout entière placée sous le signe de la performance rhétorique. Il se découvre à nous en valet rhéteur et philosophe, et nous pouvons y voir une véritable ombre parodique de Dom Juan.

Par ailleurs, il fait du tabac un symbole de vertu plus tangible et véritable que les promesses de son maître. Molière ne nous invite-t-il pas de nouveau (après Le Tartuffe) à ne pas confondre l’honnête homme, idéal social du XVIIe siècle français, avec ses apparences ? Ainsi se ferait jour, dès cette première tirade aux allures badines, l’opposition thématique fondamentale et sérieuse qui gouverne la pièce : honnêteté contre hypocrisie (étymologiquement, en grec, l’hypocrite est celui qui porte le masque, donc l’acteur de théâtre).

Enfin, le motif de l’éloge paradoxal donne sa forme à ce sujet central, et annonce celle que prendra la pièce. L’éloge du tabac préfigure celui de l’inconstance au même acte ; et le motif culminera, justement, avec l’éloge de l’hypocrisie par Dom Juan à l’Acte V, lointain mais réel écho : « tous les vices à la mode passent pour vertu », dira le séducteur. Fondée sur un tel tour rhétorique, Dom Juan se dévoile ainsi, dès le lever de rideau, comme une pièce jouant à la fois sur la parodie (Sganarelle reprend en apparence l’habileté de son maître) et sur le paradoxe (faut-il croire à ce qui nous est dit ?). De la subversion des codes théâtraux à celle des codes moraux, la plus célèbre des œuvres de Molière est toute entière contenue dans cette ouverture étonnante, moins éloge du tabac que du théâtre et de sa faculté à faire vaciller les certitudes du spectateur. Qui vit sans théâtre n’est pas digne de vivre, nous dit peut-être Molière.


Questions possibles à l’oral

  • Que nous apprend cette tirade sur Sganarelle ?
  • Dans quelle mesure cette tirade prononcée en l’absence de Dom Juan est-elle déjà marquée par ce personnage ?
  • En quoi ce début de pièce est-il étonnant ?
  • Dans quelle mesure cette tirade annonce-t-elle la suite de la pièce ?
  • En quoi cette tirade est-elle un condensé d’exposition ?
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