Des compléments, dont une lecture en vidéo ; une synthèse, des questions possibles, et bien entendu, les notes prises par notre aimable scribe de la séance, j’ai nommé Octave, que je remercie chaleureusement ici.


Une autre lecture

Vous m’en direz des nouvelles !


Quelques compléments utiles

1. La musicalité d’une maxime, gage d’efficacité.

Dans la maxime sur la passion, se fait entendre un travail rythmique avec des séquences de décasyllabes, d’octosyllabes et d’hexasyllabes “blancs”, c’est-à-dire de vers dissimulés dans le texte en prose : 10, 8, 8, 6 : “les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement”. Cela donne au discours de Dom Juan ce côté “musical”, mélodieux ; les propos acquièrent la densité d’une sentence aux airs de vérité générale, d’autant plus qu’ils sont articulés au moyen du présent gnomique (présent de vérité générale), on l’a vu.

2. Le terme “charmes” et sa force.

Le terme “charmes” (dont on trouve deux occurrences dans le texte) a encore un sens fort au XVIIe, celui de sortilège, d’envoûtement. Le mot a perdu de sa force, mais le spectateur de 1665 l’entend sans doute avec toute sa vigueur sémantique. Cela rejoint l’idée de ravissement dont Dom Juan se dit victime.

3. Le style emphatique de la fin de la tirade.

L’importance de la métaphore militaire, à la fin de la tirade, participe de l’emphase qui caractérise le texte. Les dernières phrases miment, par un procédé d’amplification, la conquête perpétuelle rêvée par le séducteur. C’est aussi un signe que la parole est l’instrument de la conquête…

Enfin, il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants (première amplification), qui volent perpétuellement de victoire en victoire (seconde amplification), et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits (troisième amplification ; voir aussi les amplifications successives dans la phrase suivante). Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

4. La mise en abyme

Commençons par indiquer, avant d’évoquer la mise en abyme, que nous entendons un discours sur la séduction qui se veut lui-même séduisant. Autrement dit, c’est une théorie de la séduction en acte.

Par ailleurs, à des fins de démonstration, ce discours lui-même inclut, en réduction, un discours sur la séduction. C’est là qu’il y a mise en abyme.

La mise en abyme
L’expression vient de l’héraldique : elle désigne le fait que la totalité d’un blason soit représentée dans une de ses parties. Ce procédé se caractérise donc par l’analogie et la réduction. Par exemple, dans le roman Les Faux-monnayeurs de Gide, un romancier écrit un roman intitulé Les Faux-monnayeurs. Dans Hamlet, le héros éponyme fait jouer devant son oncle, qu’il soupçonne du meurtre de son père, une pièce qui narre l’assassinat. Il y a donc une pièce sur la pièce dans la pièce.

Le texte comprend une telle image de lui-même en réduction, et c’est en cela qu’on peut vraiment parler d’une mise en abyme, dans le passage en gras ci-dessous : lorsque Dom Juan évoque les armes de la parole au service de la stratégie de la séduction, sa parole elle-même déploie son faste et montre toutes ses ressources ; elle mime la parole qu’il doit tenir aux femmes. On peut avoir l’impression que Dom Juan, tel un metteur en scène, veut donner à voir et à entendre comment se passent ses épopées amoureuses :

On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir.

Par cette mise en abyme, le discours sur la séduction apporte par lui-même la preuve de son efficacité. Et c’est bien là l’essentiel (ne nous contentons jamais d’identifier un procédé ; interprétons ce que nous découvrons).

Notez que cette conscience qu’a Dom Juan de lui-même, ce miroir qu’il se tend à lui-même (nous avons parlé de narcissime à juste titre), Daniel Mesguich en fait fruit dans sa mise en scène. Il suffit de voir le plaisir que le séducteur éprouve en écoutant Don Giovanni de Mozart sur son gramophone…


Les termes et expressions théâtraux, littéraires et culturels que vous devez connaître et savoir mobiliser à l’oral pour bien retravailler ce texte

  • inconstance (infidélité)
  • éloge
  • blâme
  • éloge paradoxal
  • blâme paradoxal
  • ironie
  • amour courtois ou fin’amor
  • honnête homme
  • hypocrite
  • libertin, libertinage (soyez à l’aise avec la notion dans sa double acception : libertinage d’idées, libertinage de mœurs)
  • mise en abyme
  • maxime
  • Baroque (nous n’avons pas travaillé cet aspect : j’y reviendrai donc plus largement pour la pièce entière)

Synthèse

Dom Juan saisit l’occasion que lui offre Sganarelle pour livrer ici sa conception de l’amour et de la séduction, en justifiant sa conduite ; c’est un éloge paradoxal de l’inconstance (l’infidélité), qui nous permet de mieux connaître le personnage : rhéteur habile, beau parleur, comédien et metteur en scène de ses propres exploits.

Toutefois, nous l’avons dit en classe : on ne peut totalement exclure que Dom Juan soit sincère, au moins par moments (ou par instants) : sincère lorsque naît la passion amoureuse, sincère quand il se campe en objet du ravissement des femmes, en véritable malade de l’amour. C’est du moins l’orientation que pourrait prendre une mise en scène.

Je vous propose d’articuler la synthèse de notre lecture autour des trois points suivants.

  • L’éloge paradoxal que fait Dom Juan de l’inconstance élève celle-ci au rang d’une morale personnelle et prétendument universelle. Cette morale (que nous jugeons immorale) est associée à la vérité (il serait impossible d’être fidèle sans être hypocrite, et on s’attribuerait un mérite de façon mensongère). Elle est fondée sur l’amour de la beauté naturelle des femmes (cette même nature qui oblige à des “hommages” et des “tributs”). Un tel argument permet à Dom Juan d’opposer nature et société. Mieux vaut selon lui obéir aux lois de la nature (si une femme nous plaît…) que respecter les conventions de la société (au diable la morale chrétienne !). Bien entendu, cette morale de l’inconstance prônée par Dom Juan est un premier défi lancé au “Ciel”.
  • Sa maîtrise de l’art oratoire est manifeste dans cet extrait ; presque trop, pourrait-on dire. La tirade répond à une solide organisation qui rend possible le renversement des valeurs traditionnelles ; les arguments du libertin, fondés sur l’irrésistible empire de la beauté, l’exigence de sincérité, la justice rendue aux femmes, les “charmes inexplicables” des “inclinations naissantes”, ne peuvent laisser insensible. L’implication du spectateur dans le propos (par le jeu des pronoms) et le ciselage de maximes participent de la tentative de séduction du public par Dom Juan. De surcroît, le libertin parvient à se dédouaner de son comportement en passant presque pour une victime de l’amour et des femmes qu’il déshonore. Mais n’oublions pas les répliques qui encadrent la tirade et en relativisent le brio : si la virtuosité résulte d’un apprentissage par cœur, Dom Juan n’est plus virtuose. Rappelons-nous que le discours du maître prend appui sur la liberté faussement donnée au valet de dire son avis ; son artificialité fait l’objet de l’ironie de Molière, voire de Sganarelle, qui dit son étonnement (“Comme vous débitez…”). Manière de dire au spectateur de ne pas tomber dans le piège ! L’éloquence déployée frise la grandiloquence ici, et notre Narcisse, “amoureux du sentiment amoureux” (comme disait une ancienne élève), est peut-être aussi amoureux de sa propre image de conquérant.
  • Dom Juan livre à la fois une théorie de l’amour, un discours sur la séduction en acte et un éloge de soi qui vaut autoportrait (en acte là aussi). Sa conception de l’amour est fondée sur le mouvement (contre l’immobilité, le repli), le changement (contre la fidélité), l’élan (contre la possession), la pluralité (contre la singularité de l’être aimé). Se représentant en justicier de l’amour, en héros des femmes méritant tribut, Dom Juan corrige de manière outrageusement flatteuse le portrait peint par Sganarelle dans la scène 1, en retournant tout ce qui paraît immoral à son avantage. Enfin, son libertinage prend des formes subtiles et diverses. Il est aristocrate dans sa conduite (s’il prend le contrepied de l’amour courtois quant à la fidélité, il transpose assez classiquement, et logiquement pour son époque, les valeurs guerrières et chevaleresques dans le domaine de la conquête amoureuse), libertin (de pensée, car il refuse la morale chrétienne dominante, et de mœurs, de par son comportement), esthète (admirateur de la beauté, il transfigure les femmes en œuvres d’art, par son seul regard), insatiable, joueur, voire joueur cruel (notons qu’il y a de la cruauté à jouir avant tout des résistances vaincues que lui opposent les femmes ; Dom Juan annonce les textes de Sade et de Laclos au XVIIIe siècle).

Questions possibles

  • En quoi cette tirade est-elle révélatrice du personnage de Dom Juan ?
  • Comment Dom Juan essaie-t-il de convaincre et de persuader Sganarelle et le spectateur du bien-fondé de sa conduite ? (attention, convaincre et persuader sont deux mots proches, mais pas tout à fait synonyme : convaincre appartient au domaine de la raison, de la démonstration, des arguments ; persuader, à celui de l’affect)
  • Comment Dom Juan s’y prend-il pour séduire par son discours ?
  • Dans quelle mesure cet extrait est-il représentatif de l’esprit libertin ? (songez que le mot libertin a deux acceptions : il renvoie d’une part au libertinage de pensée, c’est-à-dire aux libres penseurs, qui prônent une émancipation de l’homme par rapport aux dogmes de l’Eglise, d’autre part au libertinage de mœurs)
  • En quoi cette tirade est-elle un éloge paradoxal ?
  • Est-ce un discours habile ou bien “appris par cœur” et récité “tout comme un livre” ?
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