Merci beaucoup à Lola pour les notes prises en classe.

Vous trouverez ci-dessous des compléments à notre lecture, une synthèse et des questions possibles à l’oral.


Compléments

Repères sur l’esthétique galante et la préciosité

Molière, on le sait, raille les femmes qui abusent du langage précieux dans Les précieuses ridicules (1659). Voyons au-delà de la satire.

Dans notre pièce, on peut supposer que les “transports”, les “larmes et les soupirs” que convoque Dom Juan dans ses entreprises de séduction renvoient à la préciosité amoureuse, c’est-à-dire à tout un langage, un “code” emblématique des salons du XVIIe siècle. Le Lexique des termes littéraires (dir. M. Jarrety, Livre de poche) précise que le phénomène de la préciosité (entendue sans connotation péjorative cette fois)

“correspond à l’effort grammatical et linguistique de certains cercles de femmes lettrées pour affiner la psychologie amoureuse telle qu’on la définissait dans les salons. (…) la préciosité prélude en effet à cet art d’analyser subtilement le cœur humain qui caractérise le classicisme (Mme de La Fayette, Mme de Sévigné, Racine), déclinant toutes les nuances de l’âme amoureuse (…).”

En somme, dans les salons de ce temps s’invente un art des bonnes manières, un art d’être agréable aux dames, par l’ingéniosité de l’esprit, l’élégance, la subtilité et la clarté de l’expression. C’est tout à la fois un courant esthétique et un comportement social, qui irrigue la conversation comme la littérature. Le lien entre les deux est ténu : l’on converse au sujet des œuvres littéraires, et les personnages de ces œuvres s’expriment à la manière de leurs lecteurs… Les relations mondaines s’insèrent dans la littérature, et la fiction littéraire dans les salons mondains. Dom Juan comme Elvire sont des personnages qui maîtrisent ces codes, “accoutumés” qu’ils sont à ces “sortes de choses”.

Au XVIIIe siècle, cette esthétique galante se prolonge dans l’opéra, la peinture (songez aux Fêtes galantes de Watteau, reprises en poésie au XIXe par Verlaine), mais aussi, bien sûr, au théâtre, notamment dans le marivaudage (du nom de Marivaux). Aujourd’hui encore, sans doute, la représentation que les Français ont d’eux-mêmes reste pour une part marquée par cette esthétique, si désuète puisse-t-elle paraître.

Dans notre scène, Elvire montre ici qu'un tel langage est connu d'elle, mais que ses appâts ne peuvent désormais plus la séduire.


Elvire, une réponse de Molière aux dévots

Elvire, par sa conduite, l’aveu de sa faiblesse au début de sa première tirade, n’est-elle pas un modèle de sincérité tel que peut-être en rêvait Molière, lui qui s’est attaché à la mise en scène de l’hypocrisie, vice de son siècle ? Nimbée de sa vocation religieuse passée et à venir, elle pourrait ainsi et magistralement être une des réponses du dramaturge aux dévots qui l’accusaient d’impiété.


Synthèse

C’est une scène de confrontation.

Déshonorée, Elvire achève de s’humilier, ne serait-ce qu’en allant à la rencontre de Dom Juan, mais aussi en l’incitant à s’expliquer. La distribution de la parole dans notre extrait met en relief ce duel verbal : à Elvire, deux longues tirades ; à Dom Juan, un silence énigmatique, signe de trouble ou de calcul, qui laisse beaucoup de liberté au metteur en scène. Sganarelle, pris entre deux feux, peut assurer un contrepoint comique comme souvent, mais ajoutons (par rapport à notre lecture) que sa réprobation est aussi une invitation, pour le spectateur, à rejoindre le camp d’Elvire, s’il en était besoin.

Elvire apparaît comme une héroïne tragique.

En premier lieu, Elvire exprime sa souffrance, dans le moment même de sa prise de conscience définitive, celle d’avoir été trompée. Ses yeux se dessillent à la fois sur le libertin qui l’a arrachée du couvent, et sur elle-même et les mensonges qu’elle a créés pour son cœur. Mais le pathos (assez retenu, notez-le) n’est pas le seul, ni le principal ingrédient du tragique. Le motif de la faute, faute qu’Elvire avoue en coupable qu’elle n’est pas vraiment aux yeux du spectateur, le déchirement de la jeune femme entre raison et sensibilité (qui rappelle le dilemme cornélien, vous l’avez dit), mais aussi le silence (peut-être cruel) que lui oppose Dom Juan font d’elle une héroïne de tragédie. La grandeur du personnage, qui accède paradoxalement au sublime en s’humiliant, peut susciter l’admiration du spectateur et ainsi racheter sa dignité. Or l’admiration, c’est justement l’effet que recherchait Corneille en donnant vie à ses héros - on a dit combien Molière regardait vers le théâtre de Corneille.

On peut même avoir l’impression, sur un plan méta-théâtral (c’est-à-dire en nous situant à un niveau d’analyse où l’on considère que la pièce ne renvoie pas seulement au XVIIe siècle, aux mœurs des contemporains de Molière, mais au théâtre de son époque), qu’Elvire, personnage sublime, héroïne échappée d’une tragédie de Corneille dans laquelle elle aurait échoué à faire le bon choix entre son devoir et son cœur, renvoie le présumé conquérant et chevalier Dom Juan (voir l’Acte I, scène 2) à son statut de personnage de comédie. En témoigne le silence de ce dernier, mais aussi sa tentative de mentir encore à la fin de l’extrait, ainsi que le condensé parodique de sa tirade sur les conquérants par Sganarelle.

Mais domine-t-elle pour autant Dom Juan ?

Elvire “impose une scène” aux deux hommes ; elle est éloquente ; elle montre qu’elle aussi sait user du langage précieux et galant (dans la seconde tirade), langage dont elle a été doublement victime (séduite par Dom Juan, puis par les “mille chimères” qu’elle s’est elle-même inventé pour se bercer d’illusions). Les arguments qu’elle offre à un Dom Juan “interdit” relèvent des topoï (lieux communs) de la déclaration d’amour telle qu’on pouvait la lire dans la littérature galante du temps de Molière. Mais elle souligne ainsi que pour elle, les mots, même agencés dans une tirade brillante (je vous renvoie à l’équilibre de sa seconde tirade, et au déploiement verbal qui la caractérise), ont un sens et sont porteurs d’une vérité intime, contrairement aux coquilles vides et à la fausse monnaie offertes par le libertin.

Ainsi, cette scène pourrait être une revanche verbale sur Dom Juan, “interdit” devant la rhétorique à la fois impressionnante et brûlante de sincérité de la jeune femme détrompée.

Cependant, que le libertin se taise ne signifie pas nécessairement qu’il soit vaincu : au metteur en scène et au spectateur d’en décider, probablement. Est-il dans la “confusion” comme le suggère la didascalie interne, ou indifférent, comme, nous le verrons, l’interprète de manière hautaine Daniel Mesguich, conformément à la logique du personnage telle qu’il l’énonce à l’Acte I, scène 2 (“nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour”) ?

De surcroît, on a vu qu’Elvire pouvait se situer encore dans un entre-deux : n’est-elle pas d’abord venue par amour ? N’a-t-elle pas définitivement renoncé à son honneur par amour avant tout ? Ne souhaitait-elle pas au moins entendre des mensonges, vraiment, qui auraient été préférables au silence ?

Une chose est sûre, ajoutons-la à notre lecture : si Elvire ne parvient pas, dans l’immédiat, malgré son injonction, à obtenir des explications de Dom Juan, ce dernier échoue lui aussi longtemps à se faire obéir de Sganarelle - jusqu’à cette réplique sur “les conquérants, Alexandre et les autres mondes”, qui les ridiculise tous les deux, nous l’avons dit. Sans doute révèle-t-il également au spectateur, malgré lui ou non, son véritable visage. Elvire l’aura au moins emporté sur ce point.


Questions possibles

  • Elvire remporte-t-elle ce duel verbal ?
  • Comment Molière mêle-t-il ici tragique, comique et pathétique ?
  • Assistons-nous à une défaite de Dom Juan ?
  • Peut-on encore parler d’une scène de comédie ? (pour cette question, ne pas envisager seulement la dimension comique ; penser notamment, même brièvement, au topos de la comédie qu’est le mari trompé.)
  • Elvire est-elle ici sublime ou humiliée ? (faites au préalable une recherche sur le mot sublime, véritable idéal esthétique au XVIIe siècle.)
  • Montrez comment s’exprime ici la passion amoureuse.
  • Comment Molière hisse-t-il ici Elvire à la hauteur d’une héroïne tragique ?
  • Comment s’exprime ici l’antagonisme entre raison et sentiments ? (attention à ne pas plaquer de catégories romantiques et donc anachroniques sur ce texte, malgré les termes de la question ; attention également à prendre en compte tout le texte : l’éloquence maîtrisée de la dernière tirade, avec son éventail de mensonges, dit la vérité d’un cœur blessé.)
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