Retrouvez ici les notes prises en cours par Ninon, que je remercie vivement au passage, ainsi que de nombreux compléments, éléments de synthèse et questions possibles.

J’ajoute des “questions-réponses” à partir d’échanges avec les élèves qui vous ont précédés.

Note du 14 novembre : je numérote finalement cette lecture "4" pour que le descriptif de nos activités, destiné à l'examinateur, soit cohérent. Le texte n°5 est celui de Ionesco.


Mises en scène

L’adaptation filmique de Marcel Bluwal (1965)


La mise en scène de Jacques Lassalle (1993)

Lire l’entretien de Jacques Lassalle avec la revue L’École des Lettres.


La scène du Pauvre dans la mise en scène de Daniel Mesguich (2003)

Vous pouvez revoir aussi la scène précédente.


Don Juan.wmv par Ed-Win

La bande-annonce de la mise en scène d’Arnaud Denis (2014)

Pour mémoire, nous avons aussi vu un extrait de la mise en scène d’Arnaud Denis, avec une captation de son Dom Juan au Théâtre 14 en 2014.

Voici la bande-annonce du spectacle, à défaut de pouvoir vous proposer la scène du Pauvre proprement dite.


Synthèse

Avec cette nouvelle incarnation de Dom Juan, en séducteur diabolique, c’est une scène éminemment scandaleuse.

  • Dom Juan raille le Pauvre et transgresse le code de la charité auquel il est astreint de par sa position sociale ; il n’est pas seulement un libertin sur le plan des mœurs (par son comportement envers les femmes), c’est aussi un libertin sur le plan de la pensée, ou ce qu’on appelait un libre penseur au temps de Molière : il s’affranchit de la morale religieuse (et de la coutume d’ordre social qui l’accompagne) et même la bafoue ici.
  • Il apparaît ensuite tentateur, en incarnation diabolique, qui essaie de détourner le Pauvre du “droit chemin”.
  • Il est secondé dans cette tâche par son valet, pressé lui aussi d’en finir. Même si, selon la mise en scène, Sganarelle peut apporter comme souvent un contrepoint comique, il n’en est pas moins ici l’ombre de son maître (voire un Tartuffe en apprentissage, comme cela a été dit en cours, si l’on se réfère à son discours de la scène précédente).

Mais elle est aussi ambiguë quant à la prière du Pauvre, et tire de là sa force subversive.

  • Acculé par le libertin, le Pauvre confesse sans s’en rendre compte un mode de prière pour le moins problématique, voire dégradé : sa prière s’attache à la prospérité de ses bienfaiteurs, et non à leur salut (à leurs biens, non à leur Bien). C’est peut-être là la part la plus subversive de la scène, plus encore que la tentation : Molière déchire le manteau de la religion ; le Pauvre semble une variante du Tartuffe, même s’il est inconscient de la corruption dont sa prière est entachée - il ne faut pas négliger de le dire à l’oral si vous avancez cette remarque.
  • Dom Juan s’en tire avec une sorte de panache verbal, non seulement lors de sa sortie chevaleresque et toute d’arithmétique (encore), mais surtout en détournant la formule chrétienne “pour l’amour de Dieu”, comme si sa provocation diabolique avait des vertus émancipatrices pour “l’humanité” ; il a mis au jour la foi pervertie du Pauvre et dessillé une fois encore le spectateur sur l’hypocrisie d’un jeu social qui s’accommode des inégalités avec la bénédiction de la religion.
  • Mais il est aussi vaincu, pour la première fois, par un représentant de Dieu ; sa tentative de séduction échoue. La droiture du Pauvre annonce l’inflexibilité de la Statue… Attention toutefois à ce dernier point : les mises en scène que nous avons vues ne tendent pas toutes vers une défaite du libertin.

Questions-réponses

Je donne ici à lire des échanges qui ont eu lieu au cours des années passées en Première L, à toutes fins utiles.

Question

J’ai bien compris l’enjeu de la scène mais la question “Dom Juan apparait-il comme un libre penseur soucieux de l’humanité ou comme l’incarnation du diable ?” me perturbe. Je ne vois pas comme y répondre clairement sans passer à coté d’une partie du texte. Comment puis-je aborder la question ?

Je dirais ici que Dom Juan se révèle un peu plus dans cette scène. Après avoir été violent, hypocrite… Il se révèle comme tentateur, comme un séducteur maléfique sans scrupule. Ainsi, la fameuse formule “pour l’amour de l’humanité” ne serait que preuve d’ironie, simple réplique sarcastique de Dom Juan. De plus la mise en scène de Marcel Buwal corrobore cette hypothèse, car Dom Juan jette le louis d’or à terre ce qui montre son dédain pour l’humanité, et non l’amour qui pourrait avoir pour elle.
Est ce que ça tient debout pour un oral ?

Réponse

Tu poses bien les éléments de réponse à la partie de la question qui porte sur le tentateur ; tu réponds aussi en partie, par la négative, à ce que Dom Juan aurait d’amour pour l’humanité. C’est cet aspect qu’il conviendrait cependant d’étoffer : en effet, en piégeant le Pauvre, Dom Juan parvient dans un premier temps à railler l’efficacité de la foi de ce dernier : ses prières ne l’ont pas sorti de la pauvreté. La tentation du louis d’or vise à montrer qu’il peut se substituer à Dieu et être plus généreux que lui. Par ailleurs, il lui fait avouer malgré lui une foi bien problématique, attachée à la “prospérité des gens de bien qui lui donnent quelque chose”. C’est un détournement du message évangélique que Molière fait apparaître via son personnage. De ce point de vue, Dom Juan, ou Molière au moins, semble prôner sinon une émancipation des hommes par rapport à la façon dont l’Eglise régente les conduites sociales, du moins une plus grande clairvoyance à cet égard.

Je n’ai fait ici que donner les grandes lignes ; il faudrait bien entendu des analyses précises du texte pour chacune de ces remarques.

Ainsi, tu aurais la possibilité, selon le sens dans lequel tu veux faire pencher la balance, de faire :
I : Dom Juan raille l’efficacité de la foi chrétienne et fait apparaître le vice dans la prière du Pauvre.
II : Mais en tentant de se substituer à Dieu, il offre l’image d’un personnage diabolique et qui n’a en réalité aucun “amour de l’humanité”.


Ou l’inverse :
I : En tentant de se substituer à Dieu, Dom Juan offre l’image d’un personnage diabolique et qui n’a en réalité aucun “amour de l’humanité”.
II : Mais il œuvre néanmoins ici à l’émancipation des hommes, ou du moins, Molière le fait à travers lui quand Dom Juan raille l’efficacité de la foi chrétienne et fait apparaître le vice dans la prière du Pauvre.


Question 2

Ce texte se prête moins que les précédents à l’analyse ; il y a moins de choses à dire de ce point de vue. Comment éviter la paraphrase le jour de l’oral ?

Réponse

Le terme d’analyse mérite qu’on s’y arrête. En réalité, les lectures que nous faisons croisent sans cesse plusieurs niveaux d’analyse : stylistique (il semble que ce soit ce niveau-là que tu évoques), mais aussi dramaturgique (la scène prend place dans un ensemble, elle prend notamment sens grâce à celle qui la précède), historique, culturel et social… Certes, la scène du Pauvre offre un peu moins de prise à l’analyse stylistique que d’autres scènes que nous avons étudiées. Faut-il le rappeler, Molière n’a pas écrit sa pièce pour qu’elle figure au programme du Bac ! Et tel ne doit pas être, de toute façon, votre unique obsession le jour de l’examen. Néanmoins, il y a largement de quoi faire si vous voulez valoriser votre capacité à analyser la forme du texte.

L’un des réflexes à acquérir ou à conforter, pour l’analyse stylistique d’une scène de théâtre, est d’examiner notamment la progression des répliques, leur enchaînement, leur rythme, d’un personnage à l’autre, ou bien seulement celles d’un unique personnage. On peut voir ainsi, dans le premier échange entre le “grand seigneur méchant homme” et le Pauvre, en étudiant l’enchaînement des répliques ainsi que l’écriture à proprement parler, comment se manifeste l’ironie, le mépris et le refus d’entrer dans le jeu social de Dom Juan, dans le parallélisme commenté en cours (“Je vous donne avis…” / “Je te rends grâce”).

Que Dom Juan revienne vers le Pauvre dans un second mouvement de la scène en dit long également sur le piège tendu par le libertin : il est d’un rang trop supérieur à l’ermite, normalement, pour s’adresser à lui, et c’est d’ailleurs Sganarelle qui le fait en son nom au début de la scène. Ainsi, la question : “Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?” semble une marque d’attention, alors qu’elle est le premier élément du piège. Dom Juan a alors l’initiative du dialogue, tandis que le Pauvre le subit (ici se croisent analyse de la composition de la scène et perspective d’ordre social et culturel).

Voici quelques exemples supplémentaires :

Exemple 1

Interprétation
La rencontre avec le Pauvre est fortuite. Mais alors qu’on pouvait prendre Dom Juan pour un séducteur qui ne sait que dire un texte préparé à l’avance, elle illustre sa capacité à improviser, avec brio, un piège diabolique.

Analyse de la composition de la scène pour étayer cette interprétation
En effet, la composition de la scène révèle deux mouvements : la rencontre, puis la tentation, ou pour les décrire autrement, la demande d’aide formulée par Sganarelle (pour Dom Juan), et le remerciement dédaigneux du libertin, jusqu’à la réplique de Sganarelle : “Vous ne connaissez pas Monsieur, bonhomme, il ne croit qu’en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit” ; la demande encore intéressée de Dom Juan au Pauvre sur son “occupation parmi ces arbres”, qui vise à le tenter avec le louis d’or.

Exemple 2

Interprétation
L’habileté, mais aussi la noirceur du libertin se fait jour dans le piège qu’il tend au Pauvre.

Analyse du style des répliques de Dom Juan
(propos non rédigé, à construire)

  • Fausse question initiale : “Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?” (Dom Juan sait très bien que l’ermite… est occupé à mendier et à prier ; ce n’est pas une question rhétorique, car le Pauvre est vraiment appelé à répondre, mais néanmoins, le libertin se moque de la réponse : sa demande est un hameçon)
  • Série de questions et d’assertions moqueuses : une litote et des antiphrases servent l’ironie (à citer précisément).
  • Achèvement de la trame diabolique par la tentation du louis d’or (à citer).
  • Glissement de l’expression de la condition vers l’expression de l’injonction.
  • Répétition des impératifs (qui suggèrent la main tendue, mais surtout la tension, voire la pression qui s’accroît sur le Pauvre).

Questions possibles

Même si ce point est plus prégnant dans certaines questions, revoyez bien ce qu’est un libertin pour être efficace sur ce texte, quoi qu’on vous demande.

  • Dom Juan est-il un libre penseur soucieux de l’humanité ou une incarnation du Diable ? (pour travailler sur cette question, cherchez bien ce qu’est un libertin, un libre penseur)
  • En quoi réside la dimension scandaleuse de cette scène ? (allez du plus évident au plus subtil, comme toujours)
  • Dans quelle mesure avons-nous ici le portrait en acte d’un “grand seigneur méchant homme” ?
  • Peut-on parler de victoire de Dom Juan ici ?
  • Dom Juan est-il seulement un tentateur ici ?
  • Étudiez la progression de la provocation de Dom Juan.
  • À quelles difficultés se heurterait un metteur en scène pour représenter ce texte ? (variante, en réalité, de la question de la “victoire” ou de la “défaite” de Dom Juan ; cette question peut aussi être une invitation à réfléchir à ce qui, aujourd’hui, demeure scandaleux, dans une société qui a aboli la notion de blasphème).

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