Vous retrouverez ici tout le nécessaire pour bien relire l’extrait dans lequel Grange rencontre Mona, et vous approprier notre lecture.


Au sommaire


Éléments de synthèse et compléments

En ce lieu étonnant que la brume et la pluie isolent du monde, au fil d'une course-poursuite allègre, Mona, une jeune femme comme échappée d'un conte, d'une apparence presque surnaturelle, séduit Grange dans un jeu d'où le danger est peu à peu évacué. C'est un espace-temps sacré qui s'ouvre alors au plus profond de la forêt rêvée par le héros, comme si Mona rendait encore plus profonde et plus pure la communion de Grange avec la nature.

Le cadre de la rencontre forme un environnement singulier.

Cette scène de rencontre a pour cadre la forêt, avec tout ce que nous savons de sa signification symbolique : “forêt de conte”, forêt de l’enfance et de l’imaginaire. Mais surtout, la brume et la pluie (qui renouvellent le topos de la scène de rencontre amoureuse, souvent associée à un cadre idyllique et un ciel bleu) sont autant de clôtures autour de Grange ; elles contribuent à créer un espace-temps très particulier, entre réel et féérie. Le temps est en effet dilaté ; l’espace est “cloîtré”, entre fermeture, ouverture vers la “hauteur”, synonyme d’élévation intérieure, et dimension sacrée (à laquelle fera écho la fin du texte).

Mona apparaît progressivement et de façon indistincte, trouble, voire troublante.

Au rebours d’un portrait réaliste, le personnage de Mona apparaît de façon très indistincte, par petites touches, tant le récit suit son dévoilement en ne livrant que la vision de Grange - cela peut même donner l’impression d’un ensorcellement. La pluie et la distance ne suffisent pas à expliquer ce flou de la description, même s’ils la favorisent. C’est le regard de Grange et son désir, qui croît tout au long de l’extrait, relayant sa curiosité, qui transforment la jeune femme. Elle se laisse découvrir progressivement au travers d’une série d’analogies : celle du monde animal - jeune bête au bois, poulain échappé - , celle qui la relie à l’élément liquide, lié tant aux jeux de l’enfance qu’au sacré, celle qui fait d’elle un personnage de conte et enfin, celle du végétal, cette “plante humaine” qu’affectionne particulièrement Gracq.

Elle est chargée d’une signification symbolique forte : elle pourra guider Grange vers lui-même.

Fadette, sorcière, fille de la pluie : Mona est un être en partie frappée d’irréalité et dotée du pouvoir d’ensorceler Grange. La référence implicite au Petit chaperon rouge opère la jonction entre l’univers des contes, porteur de féérie, celui de l’enfance et celui du désir. La révélation progressive du personnage fait d’elle une jeune femme qui sait jouer comme une enfant : c’est un parfait double de Grange : être d’enfance et de désir, entre réel et imaginaire, surgie des contes et de la nature. Son nom prend sens ici (cf. notre retour à l’étymologie) : “extraordinairement seule”, Mona est aussi celle qui peut guider Grange, non seulement dans ce jeu de séduction, mais au-delà, vers lui-même.


Rappel sur la question de la présence ou non du Loup

Nous l’avons dit, de cette rencontre, le Loup est absent, et pourtant la référence au Petit chaperon rouge est claire. Mais cette réécriture de la fatale rencontre du conte laisse en suspens la question de la présence du Loup, comme s’il pouvait être alternativement l’un et l’autre personnage…

C’est en remettant cet extrait en perspective avec toute l’œuvre que l’on peut résoudre l’énigme : nul danger ici ; le Loup, c’est la guerre à venir, et en attendant l’assaut, les deux protagonistes peuvent encore s’aimer. Comme le dit la comptine, ils se promènent “dans les bois, pendant que le loup n’y est pas” : ils ont alors toute liberté d’y jouer, sans danger, le jeu de la séduction consentie.


Complément sur la symbolique de l’eau

Il peut être utile d’ajouter un complément que je ne crois pas avoir eu le temps de livrer en classe. Le motif de l’eau est riche sur le plan symbolique. Dans certains contes, au milieu de la forêt, le héros peut trouver une fontaine, source alors pour lui de révélation, d’une plus grande connaissance de lui-même. Je vous renvoie aux Fées de Perrault ou au miroir de Galadriel dans Le Seigneur des anneaux de Tolkien. Ailleurs dans l’œuvre, ce motif de la fontaine est clairement évoqué : je vous invite à relire la phrase suivante (p. 161 dans mon édition), qui apparaît dans les derniers jours d’une forêt encore inviolée par la guerre.

“Jamais Grange n’avait eu comme ce soir le sentiment d’habiter une forêt perdue : toute l’immensité de l’Ardenne respirait dans cette clairière de fantômes, comme le cœur d’une forêt magique palpite autour de sa fontaine.”

Que Mona soit ainsi associée à l’eau dans la rencontre que nous avons lue peut faire d’elle, sous une autre forme, la “fontaine” que cherchait Grange, c’est-à-dire le truchement au moyen duquel il se connaît plus profondément lui-même.


Questions possibles

  • En quoi Mona apparaît-elle comme un personnage ambigu ?
  • En quoi Mona et Grange sont-ils des doubles l’un de l’autre ?
  • En quoi cette rencontre est-elle placée sous le signe de l’enfance ?
  • Montrez en quoi réside la part de merveilleux de cette rencontre.
  • Comment et pourquoi le texte joue-t-il avec le conte du Petit chaperon rouge ?

Question-réponse - 1L, 2015-2016

Je travaille sur “La rencontre avec Mona” de Gracq (à mon plus grand plaisir…) et je ne comprends pas bien où est la métonymie dans ” il avait peut que le bruit de son pas n’effarouchât ce manège gracieux” et ce qu’elle apporte dans l’analyse du texte. Pourriez vous m’expliquer ?

Dans la phrase : “il avait peur que le bruit de son pas n’effarouchât ce manège gracieux”, “ce manège gracieux” est une métonymie qui renvoie à Mona (la métonymie est une figure de style qui consiste à remplacer un mot par un autre selon un principe de contiguïté, de coexistence ou de dépendance : Mona est remplacée par le manège qu’elle effectue). C’est le verbe effaroucher qui permet de dire cela. Si on avait eu le verbe interrompre, au fond, il n’y aurait pas vraiment eu de métonymie. Effaroucher réfère d’ailleurs plutôt au monde animal.

C’est bien Mona que Grange ne veut pas effaroucher, car il est (et c’est là l’effet produit par la métonymie) sous le charme de cette “danse” de Mona. C’est comme si Mona avait tissé un sortilège par sa manière d’aller, de sauter dans les flaques et de se retourner ; en sorte que si Grange ne veut pas l’arrêter, elle, c’est parce qu’elle crée un enchantement qu’il aurait peur de voir interrompu.

En somme, on pourrait dire à l’oral : “Mona crée un véritablement enchantement sylvestre que Grange souhaite voir se poursuivre ; une métonymie désigne Mona par le biais du “manège gracieux” dont elle est la créatrice ; Grange ne veut pas “effaroucher” la jeune femme, de crainte d’interrompre ce qui apparaît comme une danse et un sortilège à la fois.”

ImprimerIMPRIMER

À lire aussi