Voici des éléments de synthèse, des questions possibles, des compléments sur le sonnet de Du Bellay.

Je vous proposerai bientôt les notes de Lucas, dès que j’aurai pu les relire ; je le remercie vivement ici de sa prise de notes qui a tenu compte des interventions des uns et des autres.

Un grand merci à Valentine également pour sa lecture et sa traduction studieuses et fécondes pour notre cours. Vous trouverez en téléchargement ci-dessous cette traduction revue et enrichie par elle, avec de nombreuses remarques portant sur la comparaison des deux textes.


Synthèse

  • Un poème lyrique (le sonnet exprime un sentiment personnel de perte, d’exil, d’irréductible distance avec le pays aimé, mais ce sentiment personnel prend une dimension universelle, notamment parce que Du Bellay s’inscrit dans les pas d’Ovide) ; un poème élégiaque (porteur d’une plainte, empreint d’une tonalité mélancolique) qui dit la mélancolie de l’exil inattendu sur les bords du Tibre.
  • Le motif du temps qui… ne passe pas est l’élément essentiel de cette plainte.
  • Une réécriture du poème d’Ovide typique de la Renaissance admirative des Anciens, autrement dit un exemple d’innutrition (les hommes de la Renaissance se nourrissent comme Ronsard de la littérature antique pour donner naissance à leurs œuvres), entre exaltation des écrivains de l’Antiquité et « illustration de la langue française ».

Compléments

J’insiste ci-dessous sur quelques éléments d’interprétation et d’analyse qui permettent d’expliquer en partie en quoi le poème de Du Bellay est une réécriture de celui d’Ovide, ou, pour le dire autrement, un bon exemple d’innutrition.

Les principales similitudes entre les textes

  • Lorsque Du Bellay écrit, cela fait trois ans qu’il se sent en exil : c’est la durée du séjour déjà effectué par Ovide (réellement exilé quant à lui) lorsqu’il compose ce texte des Tristes.
  • Du Bellay reprend le motif du fleuve, mais alors que le Danube est figé, le Tibre est tortueux et ondoie : par métaphore, les méandres pourraient désigner les tourments du cœur.
  • Il reprend aussi la référence à Troie, signe d’une culture commune qui l’unit à Ovide par-delà quinze siècles. Mais chez Du Bellay, Troie donne aussi le sentiment d’être la Rome dans laquelle il est pris au piège. Autrement dit, la réécriture est peut-être là un moyen d’exprimer la sincérité de son tourment.

Du Bellay “illustre” la langue française : la forme de son poème reprend les motifs du poème d’Ovide

Ce “temps qui ne coule plus” chez Ovide paraît réécrit dans la forme même du poème, qui épouse son alors objet : autrement dit, on passe du thème à l’expression en elle-même. C’est le sonnet qui “ne coule plus”. Les reprises, les répétitions, les échos sonores, la régularité presque pesante du vers, l’absence aussi d’un renversement ou a minima d’un changement dans les tercets (contrairement à de nombreux sonnets), tout ceci contribue à donner l’impression d’un poète et d’un poème figés dans un temps cyclique.

Autre exemple : l’emploi métonymique de “Capricorne” (pour le solstice d’hiver) et de “Cancre” (pour le solstice d’été) contribue aussi à la richesse du poème de Du Bellay, et s’inscrit dans la volonté de faire de la langue française le véhicule d’une poésie qui sache rivaliser en beauté avec celle dont elle s’inspire.

L’authenticité des sentiments de Du Bellay

On ne peut pas exclure qu’au-delà de l’innutrition (c’est-à-dire de l’imitation comme principe d’écriture revendiqué par les poètes de la Pléiade notamment, principe qui sera un siècle plus tard l’un des piliers du Classicisme - songez aux tragédies raciniennes ou aux comédies de Molière), Du Bellay, nourri de la poésie d’Ovide, ait rencontré dans le poème de son prédécesseur un écho troublant de sa propre situation, et que son élégie n’ait pu prendre corps autrement qu’en rendant hommage au poète de l’Antiquité.

Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer l’importance de l’adresse de Du Bellay à son ami Morel dans l’expression des “regrets” du poète. En ce temps où poètes et humanistes nourrissent une abondante correspondance, qui donne naissance à ce qu’on nomme la “République des lettres”, la place qu’occupe l’ami de Du Bellay (qui est lui-même humaniste et poète à ses heures) dans ce poème est éminente. En effet, “Morel”, à qui Du Bellay s’adresse à trois reprises, voit son nom toujours en mis en évidence (juste avant la césure aux vers 7 et 12, de même que le pronom “toi” au vers 13). Le sonnet prend là des allures de lettre, ce qui souligne à quel point il puise dans l’intimité de l’auteur, et ce qui montre aussi un vif désir d’abolir la distance.

De surcroît, il est hautement probable que Morel ait lui aussi bien connu les Tristes d’Ovide, nous l’avons dit. La référence au texte antique fonctionnerait alors comme un moyen de créer une certaine connivence, amicale et intellectuelle. Morel serait invité à ressentir à quel point Du Bellay à Rome s’éprouve malheureux, à l’image du grand poète romain exilé qu’est Ovide. La reconnaissance du modèle antique ne ferait qu’accuser (au sens de rendre plus aigus), aux yeux de cet ami cher resté en France, les tourments de Du Bellay.


Questions possibles

  • En quoi le titre du recueil éclaire-t-il le sens de ce poème ?
  • En quoi peut-on parler d’un poème humaniste ?

Pour la seconde question, il serait bien sûr nécessaire d’insister sur les deux aspects suivants : à l’instar de ses amis poètes de la Pléiade, Du Bellay contribue, avec la parfaite architecture de ce sonnet, à “l’illustration de la langue française” qu’il a théorisée et défendue ; en conquérant des formes nouvelles - le sonnet étant la plus emblématique d’entre elles - les poètes de la Pléiade veulent oublier les formes médiévales de la poésie. Second point, le plus important des deux : ce sonnet est largement nourri de la plainte d’Ovide ; voilà un bon exemple d’innutrition, le poète antique offrant un modèle à son successeur.

On pourrait cependant, dans une troisième partie, montrer comme Du Bellay occupe rien qu’avec ce texte une position originale par rapport à son temps : en effet, le rêve romain de l’humaniste donne lieu à une désillusion et à une terrible nostalgie. La France lui manque, elle qui doit selon le principe de la translatio studii relayer l’Italie de la Renaissance, et en même temps combler le triste poète échoué sur les bords du Tibre. En un mot, le foyer de l’humanisme qu’est Rome suscite paradoxalement l’élégie.

(Nous n’avons pas évoqué le concept médiéval, vivace encore à la Renaissance, de translatio studii, corollaire de la translatio imperii - pour le pouvoir. C’est l’idée que les principaux foyers de savoir se déplacent géographiquement, comme le soleil, d’est en ouest : ainsi, la France serait appelée à prendre le relais de l’Italie de la Renaissance pour porter les connaissances humaines à leur apogée ; ce ne serait plus à Rome, mais à Paris, qu’il faudrait chercher à s’élever par le savoir.)

  • En quoi ce poème est-il une réécriture emblématique de la Renaissance humaniste ?
  • En quoi ce poème est-il un exemple d’innutrition réussie ?
  • Comment ce poème fait-il référence à celui d’Ovide tout en constituant une œuvre singulière ? (variante de la précédente question)
ImprimerIMPRIMER

À lire aussi