Comme promis, voici quelques micro et modestes lectures de poèmes de Capitale de la douleur, dans le prolongement de notre travail.


Le titre

Rappelez-vous ce que nous avons dit en classe : le titre peut être interprété de plusieurs manières différentes, mais l’une d’entre elles, au moins, paraît assez évidente : on peut entendre le terme capitale de façon métaphorique ; ce recueil serait celui de la douleur majuscule, pour ainsi dire.

Le premier titre du recueil, abandonné, était L’Art d’être malheureux.

Peut-être peut-on voir dans le titre retenu in fine par Éluard un jeu sur le sens du mot “capitale”, qui désigne un lieu central, un lieu majeur : ce recueil (qui rassemble des poèmes nouveaux et des poèmes anciens, publiés dans des recueils antérieurs), est à la fois une somme poétique et un lieu, symbolique, fait de mots, qui concentre l’expression de la douleur.

Ainsi le recueil est-il tout entier placé sous le signe de la souffrance, amoureuse particulièrement. Cela n’empêche pas la dernière section, intitulée “Nouveaux poèmes”, d’exprimer une forme de renaissance dont les derniers poèmes sont particulièrement emblématiques.


“La courbe de tes yeux…”

Nous avons lu vendredi 6 au matin “La courbe de tes yeux”.

Ajoutons à ce que nous avons dit que, si moderne que soit le poème (je pense aux vers libres, qui disent l’affranchissement de la poésie surréaliste par rapport à toute une tradition pluriséculaire), il n’en conserve pas moins les marques de la poésie traditionnelle. Sur le plan de la versification, on entend tout de même des mètres (c’est-à-dire des types de vers) reconnaissables, par exemple l’alexandrin dans le premier vers, l’octosyllabe dans le second : signe qu’Éluard ne renonce pas à la musicalité qu’ils permettent de créer. D’autre part, ce poème s’inscrit dans une tradition poétique ancienne, celle du blason, dans laquelle on loue l’être aimé à travers l’éloge d’une partie de son corps.

Mais vous l’avez vu, l’imaginaire d’Éluard, si singulier, est tout entier convoqué au service de cet éloge : motifs naturels, légèreté avez-vous dit, pureté également. Deux mouvements intéressants sont à l’œuvre : un mouvement circulaire, d’une part, qui décline comme pour mieux les chanter toutes les courbes auxquelles celles des yeux de l’être aimé font penser (cf. le premier quintil). Il se dégage de ce motif répété du cercle, forme parfaite, vous l’avez dit, l’image d’une femme protectrice et douce (comme en témoignent les sonorités : “un rond De DanSe et De DouCeur”) : un ange gardien “auréole du temps”.

Ce mouvement circulaire est celui même du poème : le poème s’ouvre et se referme en chiasme, pour souligner la perfection de l’être aimé et du monde qu’elle redonne à voir, sur les motifs des yeux et du cœur :

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur
(…) Et tout mon sang coule dans leurs regards.

(yeux - cœur - sang - regards)

Le second mouvement est celui d’un élargissement de la vue et du monde, comme si en regardant dans les yeux de l’être aimé, le poète voyait le monde en plus grand. Vous pourrez observer comme la progression est nette, qui passe des “feuilles de jour” aux “roseaux du vent” puis aux “ailes couvrant le monde de lumière”. Il ne s’agit pas seulement de mettre en images les yeux, mais bien de faire sentir au lecteur combien le poète s’élève en lui-même et agrandit en somme son espace intérieur.


“L’amoureuse”

Une semblable vision, celle d’un amour fusionnel, paraît donner forme au poème “L’amoureuse”, que vous trouverez page 50 dans votre édition.

Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains (…)

La métaphore étonnante du premier vers évoque l’omniprésence de la femme aimée, toujours à l’esprit, voire dans les yeux du poète ; on peut penser au rêve aussi, puisqu’on peut supposer les paupières closes. L’image de Gala paraît telle un effet de persistence rétinienne, toujours présente, même dans le sommeil.

Le second vers amorce l’image des deux amants mêlés : mémoire d’un amour charnel, au sens littéral, peut-être, ou expression d’un rêve de fusion.

Les vers suivants, le troisième et le quatrième en particulier, prolongent cette impression de fusion des amants, comme si le corps de la femme aimée épousait la main qui veut le caresser. L’amour se dit comme l’idéal d’un être parfait pour l’autre. Les premiers vers du poème, par le choix répété de l’octosyllabe, disent aussi cette harmonie entre les êtres.

Une telle amoureuse a le pouvoir d’être plus lumineuse que la lumière elle-même : ainsi fait-elle à la fin du poème “s’évaporer les soleils”. Le pluriel insiste-t-il sur la façon dont cette femme irradie ? Sur la succession des jours, qui partent en vapeur dans l’air ?

C’est sur une forme de grâce que s’achève le poème : gratuitement, pour rien, le poète rit et pleure, dans une alternance marquée dans l’avant-dernier vers par la répétition du verbe rire - qui évite que le poème ne s’achève dans une tristesse soudaine (mais la tristesse n’est pas exclue, car le poète n’écrit pas : “pleurer de rire”).


Quelques occurrences du motif de l’oiseau

Chez Éluard, l’image de l’oiseau renvoie sans doute au sentiment de liberté, que métaphorise l’envol. L’oiseau évoque aussi la légèreté, la délivrance et la gaieté, comme en témoigne ce poème extrait de la section des “Petits justes”, p. 71 :

Sur la maison du rire
Un oiseau rit dans ses ailes.
Le monde est si léger qu’il n’est plus à sa place
Et si gai
Qu’il ne lui manque rien.


Les ailes de l’oiseau peuvent aussi être la métaphore du sentiment de protection, presque à la manière d’un ange, comme dans “La courbe de tes yeux…”, où les paupières donnent peut-être naissance à l’image des “ailes couvrant le monde de lumière” (p. 134).


Même sentiment, probablement, dans l’évocation heureuse et pourtant nocturne de la femme aimée dans le poème en prose que vous trouverez p. 132 :

Elle est - mais elle n’est qu’à minuit quand tous les oiseaux blancs ont refermé leurs ailes sur l’ignorance des ténèbres…

La blancheur des ailes fait contrepoint à la nuit : est-ce le sommeil ? Est-ce que le poète rêverait de la blancheur de la femme aimée dans la nuit de son attente ? Dans ce texte, le poète semble un enfant que l’image de la femme aimée vient rassurer sous la forme de ces ailes blanches.


Autre apparition de l’oiseau, dans la section “Mourir de ne pas mourir”, celui qui guide le poète dans les vers suivants de “Au cœur de mon amour” (p. 46) :

Un bel oiseau me montre la lumière
Elle est dans ses yeux, bien en vue.

Vous noterez que les yeux offrent encore ici au poète la promesse du bonheur et de l’amour.


Le motif de l’oiseau peut se lier profondément à celui des yeux, pour métaphoriser là encore la délivrance, la liberté du poète - délivrance du malheur, probablement. C’est ce qu’on peut lire dans “Leurs yeux toujours purs”, p. 110.

Pourtant, j’ai vu les plus beaux yeux du monde (…)

Leurs ailes sont les miennes, rien n’existe
Que leur vol qui secoue ma misère,
Leur vol d’étoile et de lumière
Leur vol de terre, leur vol de pierre,
Sur les flots de leurs ailes,
Ma pensée soutenue par la vie et la mort.


La poésie amoureuse, nourrie d’amour, en vient à se suffire à elle-même

Le dernier poème du recueil est un envol lyrique : “Celle de toujours, toute”, p. 135, célèbre la femme aimée. Les derniers vers, portés par les reprises et les répétitions, disent cet envol de l’âme avec exaltation.

Un des éléments surprenants est que l’amour, assez naturellement objet du chant, et l’être aimé, là encore naturellement objet de l’hymne, se mettent cette fois au service de la poésie.

C’est ce vers qui prépare ce renversement :

Je chante la grande joie de te chanter

En effet, l’on trouve plus loin la joie pure et gratuite d’un chant tellement nourri d’amour qu’il se suffit à lui-même :

Je chante pour chanter

Et la suite dit explicitement que l’amour est passé au service du chant qui le célébrait jusqu’ici. Tel est l’aboutissement heureux de la poésie amoureuse d’Éluard :

Je chante pour chanter, je t’aime pour chanter
Le mystère où l’amour me crée et se délivre.

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