Compléments, synthèse, notes prises en classe (bientôt), questions… Tout ce qu’il vous faut pour relire avec plaisir et intelligence cette drôle de pièce de Tardieu.

Ajout du 21 juin : j'ai enrichi le paragraphe qui revient sur la façon dont Tardieu s'est saisi du mythe d'Hamlet ; j'ai développé cette réflexion en quatre points.

À titre exceptionnel, j'y ajoute des notes personnelles en téléchargement, dans la mesure où nous avons lu ce texte à une vitesse qui rappelle le tourbillon de l'existence du savant...

J'espère n'avoir laissé aucune coquille dans ces notes, qui sont seulement semi-rédigées, et où parfois les guillemets manquent : n'en faites surtout pas un modèle.

En préambule, deux images pour réfléchir à la dimension saisissante de ce dialogue d’Hamlet avec le crâne de Yorick

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La scène du cimetière dans la mise en scène de Peter Brook.

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Hamlet et Horatio au cimetière devant le fossoyeur qui tient le crâne de Yorick, 1839.


3. “Faust et Yorick…” : la réécriture de Tardieu

Faire et défaire les mythes d’Hamlet et de Faust

Sur le descriptif figure ce titre peut-être insuffisamment expliqué : “Hamlet et le crâne de Yorick : faire et défaire les mythes”. Vous l’aurez compris, l'essentiel dans ce texte de Tardieu réside dans la reprise et le croisement humoristiques de mythes (celui d’Hamlet, celui de Faust) : le dramaturge les convoque et les désacralise.

  • En premier lieu, en ce que la pièce est fondée sur des allusions comiques plus ou moins développées aux deux mythes, Tardieu joue à éveiller chez le spectateur un sentiment de reconnaissance et donc de complicité avec le dramaturge, puisque nous sommes invités, comme à travers toute parodie, à retrouver sur scène comme à la lecture des éléments de Hamlet et de Faust, et à mesurer l’écart avec l’original. La désacralisation de ces deux histoires par l’humour, leur croisement et leur réduction à une petite pièce comique sont à la fois le signe de l’admiration de Tardieu pour ces œuvres, et la marque d’un petit chef-d’œuvre d’irrévérence. Comme souvent avec ce poète et dramaturge, entre “l’accent grave et l’accent aigu”, nous oscillons sans cesse et avec plaisir entre deux attitudes : rire ou prendre l’œuvre au sérieux. Chez Shakespeare, le rire n’est jamais loin, mais la profondeur des interrogations métaphysiques prime sans doute sur le comique.
  • C’est de façon comique en effet que Tardieu se saisit de l’image la plus célèbre de la pièce de Shakespeare : la mise en scène très expressive de la méditation sur l’existence, dans le geste du prince tenant le crâne du bouffon, ce dialogue étrange, beau et burlesque avec Yorick. Ainsi, le dramaturge s’amuse avec ce geste, à partir duquel il écrit toute sa petite pièce. Autrement dit, ce point d’arrivée très sérieux de la réflexion d’Hamlet (rappelons-nous : c’est à l’acte V qu’Hamlet brandit le crâne, en une image qui lui permet de prolonger sa réflexion sur ce qui prime dans l’existence, avant que l’action qui mène au dénouement ne prenne le relais) est chez Tardieu le point de départ et le moteur d’une histoire placée sous le signe du comique et de la parodie.
  • En outre, le Savant semble faire tout l’inverse de ce que fait Hamlet. Certes, il paraît comme lui méditer sur le sens de l’existence, mais uniquement la sienne : c’est la seule qui l’intéresse, tandis que la méditation d’Hamlet a une portée universelle. Chez Tardieu, où le Savant est une caricature de Faust avide de savoirs, le crâne est l’objet de l’obsession de “toute une vie” - et pour cause : il ne peut mettre la main dessus ; avec Shakespeare au contraire, on pourrait prendre le titre de Tardieu à l’envers : un crâne pour toute une vie, ou toute une réflexion sur la vie (“il y a la vie, notre vie”, dit Madeleine à son père), tant le crâne que trouve Hamlet est le prétexte, le point de départ de sa méditation. Le Savant de Tardieu prend tout ce qu’il dit au sérieux et en devient ridicule, quand on mesure comme il est bouffi d’orgueil ; le prince danois de Shakespeare est tout à fait grave et burlesque à la fois (quand il évoque le fard inutile des femmes comme le bouffon réduite à un squelette, ou la réduction des puissants à de la poussière ou un bouchon pour fermer un tonneau), et précisément, sa méditation porte sur la vanité de l’existence humaine et l’impuissance de l’orgueil (c’est le sens du motif de la “danse macabre” avec lequel joue le dramaturge anglais : princes ou bouffons connaissent tous le même état in fine).
  • Puisque la réflexion du Savant perd en pertinence ce qu’elle gagne en ridicule, si quelqu’un médite vraiment chez Tardieu, c’est le spectateur. Il jongle avec l’humour et la très sérieuse leçon possible de cette pièce en forme d’ “apologue” sur ce à quoi dans l’existence, il faut savoir accorder de l’importance, sur nos raisons de vivre : notre famille, notre réussite sociale… Pour le dire autrement, avec Shakespeare, nous réfléchissons en compagnie d’Hamlet et grâce à lui (il dialogue avec un Horatio qui fonctionne comme un double du spectateur en scène), tandis qu’avec Tardieu, nous rions du Savant et de son discours ampoulé - ce qui éventuellement peut nous amener à réfléchir.

Compléments

Repères sur la danse macabre

La première danse macabre aurait été peinte à Paris. Je vous renvoie à cette page du site Histoires de Paris sur la danse macabre du cimetière des innocents. Il s’agissait d’une fresque peinte sur l’un des murs du cimetière au XVe siècle. Deux par deux, dans un decrescendo social, du pape au petit artisan, les personnages défilent ; des squelettes les entraînent dans une danse qui souligne la vanité de l'existence, des rangs sociaux et des richesses accumulées ici-bas. Des vers accompagnent la fresque.

La scène du cimetière dans Hamlet renvoie précisément à ce motif : Hamlet s’interroge, devant Horatio, sur l’identité et le rang social des personnes dont les restes lui paraissent malmenés par les fossoyeurs. Puis il médite lui-même sur le devenir d’Alexandre dans la mort, après avoir parlé au crâne du bouffon Yorick.

“Ce crâne avait une langue et pouvait chanter jadis.”

Hamlet, Acte V, scène 1 (trad J.-M. Déprats).


La traduction, une première forme de réécriture

Je vous invite à relire vos notes sur ce détour que nous avons fait par la question de la traduction : fidèle, infidèle ? Poétique au risque d’estomper le parler populaire du fossoyeur (et donc, en partie du moins, le comique né du burlesque ?).

Ci-dessous : texte original de Shakespeare et traductions de Jean-Michel Déprats (Gallimard, Folio théâtre), de Michel Grivelet (Laffont, Bouquins : vous en disposez sur papier) et Yves Bonnefoy (Gallimard, Folio classiques - c’est l’édition que vous avez en main).

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Synthèse

  • Cette pièce peut être considérée comme un apologue, ainsi que l’indique le titre : l’histoire du savant offre une méditation sur la vanité d’une existence tout entière consumée dans une recherche folle et dérisoire, au mépris de la vie. C’est le sens dissimulé par le titre, peut-être insuffisamment explicité en classe : il faut peut-être lire “Faust EST Yorick” : Faust est le bouffon.
  • L’orgueil et l’obsession du savant font l’objet d’une satire qui vise la recherche des honneurs, les consécrations de pacotille, mais aussi, subtilement, les dérives des inventions scientifiques au XXe siècle, ou encore la société des années 60 (voir la réplique sur le divorce ou encore le caractère engoncé et désuet de la voix du speaker).
  • C’est néanmoins une pièce sous la forme d’un sketch, à ne pas trop prendre au sérieux ; elle joue avec le théâtre : la dramaturgie (les entrées et sorties des personnages, le texte didascalique, le traitement comique de la temporalité), les répliques stéréotypées, les personnages caricaturaux sont autant d’éléments comiques ; l’apologue ne se situe peut-être qu’au niveau des savants qui tirent de la mort de leur maître une leçon sur une vie consacrée à la science jusqu’à la mort : cela a été dit en classe, ce serait là une leçon que Tardieu nous inviterait à relire de façon ironique. Enfin, autre raison de prendre ce texte pour une œuvre comique : le croisement burlesque entre Hamlet et Faust, les allusions à ces deux mythes suscitent un rire de connivence, lorsque le spectateur reconnaît les pièces originales et mesure l’écart créé par Tardieu avec elles.

Questions possibles

  • Comment Tardieu mêle-t-il légèreté et gravité dans ce texte ?
  • Faut-il prendre cet apologue au sérieux ?
  • Faut-il prendre au sérieux le terme d’apologue qui figure dans le titre ?

Ces questions invitent à travailler les deux dimensions du texte de Tardieu : c’est une vanité, c’est-à-dire une méditation (ici théâtrale et non picturale) sur la vanité de l’existence ; mais c’est aussi un texte léger, comique, burlesque, autrement dit un jeu, riche en allusions à Hamlet” qui suscitent un rire de connivence.

  • Est-ce une réécriture comique ?
  • En quoi Tardieu a-t-il transformé le texte shakespearien, en quoi lui a-t-il été fidèle ?

Question un peu générique, mais possible.

  • En quoi est-ce une réécriture du texte de Shakespeare ?

Variante de la précédente question, qui explicitait les deux fondements d’une réécriture : fidélité et transformation.

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