Je reviens sur le premier texte que nous venons d’étudier, et sur la structuration de notre cours.

Billet mis à jour jeudi 20 septembre au soir.


Un poème étudié après la découverte d’un corpus

Rappelons que le poème de Char a été lu d’abord dans le cadre de la lecture d’un ensemble de textes, réunis autour du thème de la nature, et comme on l’a vu, dans le cadre d’une interrogation portée par des poètes sur le rapport entre l’homme et la nature et sur ce que la nature peut offrir face à la mort.


Les étapes que nous avons suivies, entre analyses (vraiment résumées ici : je vous renvoie à votre cours) et interprétations

  • Nous avons écrit à partir de propositions concrètes (qu’est-ce que la rentrée ? les vacances ?) puis abstraite (l’insouciance) ; il s’est agi de mettre des images sur ces réalités de notre expérience ou de notre vie intérieure. Nous avons ainsi essayé d’approcher le geste de Char dans le poème que nous avions sous les yeux.
  • Puis nous avons relu le poème et formulé différentes hypothèses interprétatives : l’exigence du détail, la nécessité de ressentir et de voir partout, en chaque infime élément de la nature, la « contre-terreur » ; le besoin d’accumuler ou de concentrer ces fragments de contre-terreur ; le désir peut-être, de s’étourdir des cadeaux de cette nature ; le besoin enfin de se rassurer (en ai-je oublié ? Merci de votre retour).
  • Nous nous sommes ensuite penchés, parce que dans un poème les sons signifient autant que le reste, sur ce que nous entendions. Il reste à approfondir ce volet de notre lecture.
  • Le travail sur les allitérations nous a conduit à voir une métaphore - et à l’interpréter - dans le « cuir de la ceinture » sur le point de céder.
  • Je vous ai ensuite apporté, peut-être un peu vite, des repères sur Char : son intégration, un temps, au groupe des surréalistes ; la place de l’image dans sa poésie ; les figures tutélaires que lui sont Héraclite, penseur présocratique grec (VIe - Ve s. av. J.-C.), et Rimbaud ; son engagement au cours de la Seconde guerre mondiale (Croix de guerre en 1940, résistant, chef du secteur de l’Armée secrète Durance Sud sous le nom de « Capitaine Alexandre »), période pendant laquelle il cesse de publier, sans cesser d’écrire, tel un poète en sommeil, ce qui deviendra Feuillets d’Hypnos, notes de guerre, fragments poétiques qui interrogent et irriguent l’action résistante.
  • Dans le cadre de cette parenthèse biographique, j’ai fait un détour par le très beau poème « Allégeance », pour tenter de montrer, j’espère le moins maladroitement possible, qu’on pouvait être « fidèle » aux poèmes de Char tout en nous ouvrant à la richesse interprétative que proposent ses métaphores souvent in absentia (c’est-à-dire une métaphore dont le comparant est exprimé, mais sans comparé).

Jeudi 20 septembre :

  • Retour sur ce qu’on entend en lisant le texte à voix haute : les sonorités, porteuses pour certaines d’une harmonie imitative ; la régularité rythmique de certains segments (qui fonctionnent par séries de trois groupes de quatre syllabes). Réflexion sur l’effort entrepris par Char, par l’écriture, pour contrer la terreur en retrouvant une harmonie intérieure grâce à l’harmonie et la vitalité qui animent la nature jusque dans ses aspects les plus ténus, les plus infimes.
  • Cette dernière est en effet saisie par fragments, que le poème unit ; elle est appréhendée par les sens dans ce qu’elle a de plus petit (animaux, insectes) et de plus insaisissable (brouillard, lune).
  • Le poème oscille entre l’abstrait (“la pesanteur”) et le concret (tout ce que le regard et les sensations appréhendent) : il s’agit de contrer la terreur, de repousser l’effroi aux marges - significativement, la terreur apparaît au seuil du poème, puis à la fin, elle est chassée dans une phrase exclamative et victorieuse.
  • Chaque élément de la réalité, considéré isolément, pourrait certes connoter la peur, voire être effrayant (brouillard, lendemain minuscule). Mais pris dans un groupe, il voit son effet destructeur soudain atténué (le bruissement des feuilles est comparé par exemple à un essaim de fusées, mais engourdi ; la circulation d’animaux et d’insectes est ouatée, comme adoucie par du coton, alors qu’elle aurait pu rappeler les traces de fusées militaires dans le ciel, comme l’évoquent les “mille traits” que les insectes figurent sur “l’écorce tendre de la nuit”).
  • Chaque élément de la nature, en outre, est emporté dans le mouvement du poème, dans l’élan de l’anaphore, dans l’effort de l’écriture pour nommer et montrer chaque chose patiemment (“c’est ce…”, “c’est cette…”). Il en devient rassurant ; cela permet de contrer la terreur qui pourrait paralyser le maquisard.
  • La référence probable au tableau de Georges de la Tour suggère qu’il faut pour le résistant voir en la nature l’équivalent de cette femme qui offre la lumière fragile mais tenace d’une chandelle en guise d’espoir au “prisonnier” de la toile (en fait, Job à la foi inébranlable, que Char ne pouvait reconnaître, car ce tableau dans les années 30 n’avait pas encore reçu d’interprétation solide).
  • En somme, ce n'est pas là qu'une énumération : c'est une gerbe, un bouquet d'images et de sensations offertes par la nature dans la nuit et le brouillard du vallon à celui qui cherche à retrouver du souffle, à contrer la paralysie causée par la terreur de l'ennemi nazi. La contemplation attentive du monde alentour, dont le poème offre témoignage en cherchant pour chaque chose sa plus juste expression, jusque dans l'alliance de l'image vue et de la sonorité donnée à entendre, confère vie, force et courage au résistant replié dans le maquis - et universellement, par-delà cette époque terrible, à tout homme qui connaît une situation d'effroi et d'accroupissement.
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