Quelques prolongements pour enrichir votre lecture et vous aider à vous approprier pleinement ce poème. J’en profite aussi pour proposer des compléments sur les tercets.

N’hésitez pas, si vous avez des questions, à les formuler en commentant le billet ci-dessous.

Au sommaire


Relecture synthétique

En dépit de sa grande richesse, il ne m'a pas paru nécessaire d'emblée de vous proposer un texte de synthèse sur ce sonnet, dans la mesure où, me semble-t-il, notre travail en classe a pu l'éclairer suffisamment. Toutefois, et notamment pour ceux d'entre vous qui ont été absents, je vous en propose une ci-dessous.

Cela ne doit pas constituer un plan de réponse à toutes les questions de tous les examinateurs de France et de Navarre. Il s’agit vraiment d’une relecture, progressive, qui envisage le texte sous trois angles : ce qu’est ce poème (un sonnet, forme congruente à l’évocation d’une révélation fugace), ce qu’il évoque (une rencontre amoureuse avortée), et sa portée (la passante incarne l’Idéal baudelarien jailli du Spleen).

  • Ce sonnet, avec la brièveté et corollairement l’effet de concentration qui caractérisent cette forme fixe, évoque une rencontre “fugitive”, selon le topos de la scène de rencontre amoureuse (plus fréquent dans le genre romanesque d’ailleurs qu’en poésie). Mais ce topos est renouvelé : en effet, la rencontre ne se fait pas vraiment ; la femme “passe” et alors que les quatrains sont consacrés à la description de cette beauté soudainement apparue, les tercets s’offrent au lecteur comme une méditation sur cet instant unique.
  • L’instant de la rencontre est vécu sur le mode d’un “éclair”, d’une épiphanie, c’est-à-dire un moment d’intense révélation (je vous renvoie à James Joyce pour le premier emploi de ce mot, avec ce sens, en littérature).
  • La “passante” aperçue par Baudelaire, marquée par des traits extrêmements ambivalents, au premier rang desquels sa beauté et sa dangerosité (ou sa beauté dangereuse, comme le suggère la possible allusion au mythe de Méduse, condamnée pour sa beauté à pétrifier les hommes de son regard), apparaît comme l’allégorie de l’idéal baudelairien, que l’on ne peut parfaitement ou durablement atteindre, mais que l’on peut rencontrer au hasard, dans le chaos de la rue parisienne.

Des quatrains aux tercets, différentes visions de la rencontre

Les paradoxes du premier tercet

On peut (et on doit sans doute) relire “À une passante” comme en classe nous l’avons suggéré : le sonnet dessine deux mouvements, l’évocation de la passante dans les quatrains, la méditation sur cette rencontre qui ne s’est pas faite ou pas vraiment faite dans les tercets. Ou, comme le résume de façon lapidaire le premier hémistiche du vers 9, “Un éclair… puis la nuit !”.

Une seconde lecture des tercets peut alors nous frapper.

Le premier tercet, sitôt le regret et le retour au Spleen exprimés dans le premier hémistiche, consiste en une question adressée paradoxalement par le poète à la passante… après qu’elle a disparu. C’est donc une question pour lui-même, sauf à penser que la passante était d’une beauté telle, et que l’écriture du poème a elle-même un pouvoir de fixation tel, que cette femme, incarnation de l’Idéal, continue d’exister pleinement pour Baudelaire. En réalité, cette question met en scène un poète réanimé par la rencontre - alors qu’il était “crispé comme un extravagant” lorsqu’elle s’est produite.

C’est ce que suggèrent :

  • l’idée de renaissance par le regard au vers 10,
  • l’élan du vers 9, qui conjure la nuit, avec le prolongement de la phrase du vers 9 au vers suivant,
  • le contre-rejet qui met en valeur l’expression “fugitive beauté”, et souligne ainsi, malgré sa fugacité, son pouvoir sur le poète (rappelons qu’un contre-rejet suppose qu’une phrase se prolonge d’un vers à l’autre et que soit mis en relief, à la fin du premier de ces deux vers, un segment relativement bref : ici deux mots),
  • l’harmonie phonique liée à la proximité des voyelles placées sous l’accent :

fugitive beautÉ
Dont le regard m’a FAIT souDAINement reNAÎTRE,
Ne te veRRAI-je plus que dans l’éterniTÉ ?

Il est paradoxal de percevoir, sur le plan sonore, une telle harmonie, alors que ces vers expriment la séparation et le regret ; il faudrait alors comprendre que le retour au Spleen est justement ce qui permet au poète de prendre conscience de ce qu’il a vécu, en somme, de renaître. Cela renvoie à ce qui a été dit en cours sur l’ombre de laquelle surgit la lumière.

Reste une question : de quelle éternité le poète parle-t-il ? Celle de la vie après la mort, suivant une tradition chrétienne sur laquelle joue probablement le poète ? Ou bien faut-il penser à l’éternité de l’œuvre d’art, à celle de ce poème que nous lisons encore, et qui réfléchit la rencontre entre le poète et la passante ?


La relecture de la rencontre dans le second tercet

Les exclamations, dans le second tercet, disent la puissance du regret que cette rencontre ait été “fugitive” ; le vers 12 insiste sur l’éternité… de la séparation, dans l’espace (“Ailleurs, bien loin d’ici !”) comme dans le temps (“trop tard ! jamais peut-être !”).

Le vers 13 souligne à quel point les directions prises par le poète et la passante sont diamétralement et irrémédiablement opposées. Un parallélisme, d’une part, met en scène l’ignorance qu’a chacun des deux êtres de la trajectoire de l’autre : “j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais”. Un chiasme, par ailleurs, mime l’éloignement, en ordonnant ainsi les pronoms personnels : je - tu - tu - je.

Et pourtant, dans cette séparation, le vers 14 réintroduit une forme de réciprocité, comme si la rencontre avait eu lieu, même s’il ne fallait considérer en elle qu’un échange de regards - ce que ne disait pas clairement le second quatrain : seul le poète semblait avoir vu (et comme bu la vision de) la passante. En effet, le parallélisme et l’anaphore choisis par Baudelaire cette fois insiste sur ce que ces deux êtres avaient en commun : la conscience de ce coup de foudre :

“Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !”

Le plus-que-parfait du subjonctif, s’il marque l’irréel et le regret (on dirait en français moderne “que j’aurais aimée”, avec le conditionnel passé), précède l’imparfait de l’indicatif, comme si Baudelaire avait dans les yeux de la passante lu qu’elle l’aimait aussi, ou du moins qu’elle était ouverte à cet amour - ou, à minima, à la connaissance de cet amour.

Ce tercet suggère donc qu’un échange de regards a eu lieu (“Un éclair…”), que dans la possible ellipse dessinée par les points de suspension s’est jouée l’amorce d’une rencontre, et que tous deux en ont eu simultanément conscience, alors qu’il semblait en son début insister seulement sur la séparation, ce qui nous aurait laissé l’impression d’un coup de foudre à sens unique.

Ce qu’en disent les rimes

L’analyse des rimes finales renforce cette interprétation.

Le propos suivant pourra vous paraître un peu technique, mais il a pour but de nous donner la pleine conscience du geste baudelairien. Engagés que vous êtes en voie littéraire, prenez le temps de le lire, car à l’ora, une étude des rimes, même succincte, qui éclairerait le sens de cette rencontre, ne peut que valoriser votre travail, si cette analyse est bien conduite.

En premier lieu, il est intéressant de constater que Baudelaire ne respecte pas le schéma de rimes que l’on rencontre habituellement dans un sonnet depuis le XVIe siècle, à savoir :

CCD EED (sonnet marotique, du nom de Clément Marot, poète du début du XVIe s.)


ou

CCD EDE (sonnet Peletier, du nom de Peletier du Mans, poète de la Pléiade)

Ces deux types d’organisation des rimes, qui remontent donc à l’élaboration du sonnet français au XVIe siècle, sur le modèle offert par Pétrarque, donnent une certaine liberté aux tercets, tout en assurant leur cohésion en un sizain (puisque la rime en D du premier tercet en appelle une autre dans le second). Cela correspond bien à l’idée que dans le sizain intervient un changement par rapport aux quatrains.

Cette liberté des tercets, Aragon la célèbre en évoquant le « corset étroit des quatrains dont la rime est au départ donnée », qu’il oppose à « l’évasion de l’esprit, (la) liberté raisonnable du rêve, des tercets ».

Ces repères étant donnés, observons les rimes dans les tercets du sonnet “À une passante” :

beauTÉ - renAÎTRE - éterniTÉ, peut-ÊTRE - VAIS - saVAIS

Soit un schéma que l’on peut figurer ainsi :

CDC DC’C’ (je note C’ la rime de “vais” et savais”, le son étant seulement légèrement plus ouvert que dans “éternité”.)

Si l’on regarde ces rimes de près, on s’aperçoit que les quatre premières sont croisées, et les deux dernières suivies : CD CD C’C’, comme s’il y avait des retrouvailles finales. En effet, les deux derniers vers riment ensemble, ce qui n'est le cas ni dans le schéma rimique du sonnet marotique, ni dans ce lui du sonnet Peletier. On peut interpréter le choix de ces deux rimes finales comme une insistance sur la réciprocité du coup de foudre et de la conscience que chacun des deux êtres, sans se le dire, en avait (selon le poète).


Textes échos

Ce poème résonne avec bien des œuvres. Si l’on en reste aux textes de Baudelaire, je rappellerai les possibles échos suivants.

D’une part, ce sonnet a son équivalent en prose dans Le Spleen de Paris, lequel est intitulé “Le désir de peindre”.

Mais on trouve aussi une évocation d’une passante - la même ? - dans le très beau poème “Les veuves”, extrait du même recueil, à la fin duquel on trouve ceci :

Mais ce jour-là, à travers ce peuple vêtu de blouses et d’indienne, j’aperçus un être dont la noblesse faisait un éclatant contraste avec toute la trivialité environnante.
C’était une femme grande, majestueuse, et si noble dans tout son air, que je n’ai pas souvenir d’avoir vu sa pareille dans les collections des aristocratiques beautés du passé. Un parfum de hautaine vertu émanait de toute sa personne. Son visage, triste et amaigri, était en parfaite accordance avec le grand deuil dont elle était revêtue. Elle aussi, comme la plèbe à laquelle elle s’était mêlée et qu’elle ne voyait pas, elle regardait le monde lumineux avec un œil profond, et elle écoutait en hochant doucement la tête.

Ce que dans la description de la passante le sonnet condensait se trouve ici développé par l’élan de la prose (cette écriture qui va tout droit, autrement dit qui ne revient pas à la ligne, qui ne se rétracte pas, mais se développe).

Le rapport du poète à l’anonymat et à l’éphémère s’exprime, nous l’avons vu, dans “Les foules”, mais aussi dans ce passage du “Peintre de la vie moderne”, consacré au peintre Constantin Guys, dont je vous propose ici un autre extrait que celui lu en classe :

“La foule est son domaine, comme l’air est celui de l’oiseau, comme l’eau celui du poisson. Sa passion et sa profession, c’est d’épouser la foule. Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelques‑uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement définir. L’observateur est un prince qui jouit partout de son incognito.”

Et l’on revient à l’extrait du chapitre IV du même essai, on peut remarquer un écho très sensible avec le sonnet “À une passante”, que je mets en gras ci-dessous :

“Les draperies de Rubens ou de Véronèse ne vous enseigneront pas à faire de la moire antique, du satin à la reine, ou toute autre étoffe de nos fabriques, soulevée, balancée par la crinoline ou les jupons de mousseline empesée.”


Constantin Guys - Estaminet - 1847

Constantin-Guys-Femme_relevant_sa_jupe_et_marchant_vers_la_gauche.jpg


Questions possibles lors de la première partie de l’oral

  • De quelle manière et dans quel but le poète retranscrit-il cette rencontre ?
  • Qu’est-ce qui fait l’originalité de ce poème de rencontre ?
  • En quoi la forme poétique sert-elle le dessein de l’auteur ?
  • Comment Baudelaire métamorphose-t-il un instant tout à fait banal ?
  • Peut-on dire qu’il s’agit d’une véritable rencontre ?
  • Que représente “la passante” pour le poète ?
  • Ce poème permet-il de comprendre pourquoi Baudelaire a été nommé “poète de la modernité” ?

Questions-réponses (années précédentes)

Je travaille le poème “A une passante” mais je ne vois pas comment répondre à la problématique : “Ce poème permet-il de comprendre pourquoi Baudelaire a été nommé poète de la modernité ?”.

La question paraît étrange et abstraite, car elle ne fait pas explicitement référence au sens du texte. D’autre part, même si Baudelaire en donne le sens pour lui sur le plan esthétique, le terme “modernité” peut paraître fourre-tout.

La même question pouvant être posée pour “Le Cygne”, j’avais proposé sur Lettrines un document explicatif pour y répondre. L’essentiel tient en quelques mots : la modernité inaugurée en pleine conscience par Baudelaire, qui la théorise, tient en ce que la beauté procède du regard de l’observateur, non de l’objet observé. Cela signifie qu’il n’est pas d’objet intrinsèquement beau ; il peut y avoir une certaine beauté - éternelle - mais l’artiste doit en trouver l’autre moitié, qui elle correspond à celle de son temps. Voici le lien pour télécharger la proposition que j’avais faite pour “Le cygne”.

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