Entrer dans l’univers de Gracq, c’est non seulement découvrir son écriture, mais aussi, à même le texte, ses lectures.


Compléments à la lecture de l’incipit, textes échos

Un aperçu de la Meuse et de Monthermé, le Moriarmé du Balcon

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Monthermé (ville modèle de Moriarmé) et l’une des boucles de la Meuse.

La boucle de la rivière ici n’est pas sans évoquer sa conduite “capricieuse”, pour paraphraser le texte.

L’ouverture de l’opéra Parsifal de Wagner auquel renvoie l’épigraphe du Balcon

L’opéra Parsifal, découvert par Gracq en 1929, a eu pour lui l’effet d’une révélation. L’entre-deux qui caractérise la veille des pages - une veille très ensommeillée apparemment -, la “matière de Bretagne” à l’arrière-plan (on désigne ainsi le réservoir d’histoires inventées autour d’Arthur et de ses chevaliers de la table ronde, en quête du Graal), le merveilleux attaché à la forêt sont autant d’éléments qui ont nourri durablement l’imaginaire de Gracq, et qui se trouvent enrichir aussi, en filigrane, le récit d’ Un balcon en forêt.

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Le dormeur du val, de Rimbaud

“Le dormeur du val”

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Sensation, de Rimbaud

J’ai mis en gras les éléments qui entrent particulièrement en résonance avec l’incipit, de mon point de vue.

“Sensation”

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.

Le Domaine d’Arnheim, d’Edgar Poe

Le domaine d’Arnheim : la nature enchantée d’E. Poe fait écho à l’incipit lui-même

La référence à Poe, explicite cette fois, mérite qu’on s’y arrête. D’une part, elle signale que Grange est un homme cultivé, qui aime les livres. D’autre part, elle fait écho à l’incipit lui-même, puisque Grange lie l’impression qu’il éprouve à sa lecture de la nouvelle. Rappelons la trame de cette œuvre, Le Domaine d’Arnheim.

Le narrateur de cette nouvelle évoque son ami Ellison. Devenu riche, le jeune homme a entrepris de créer un domaine paradisiaque, qui fasse éclater la beauté et l’harmonie de la nature tout en dissimulant le travail de l’homme. Le domaine forme ainsi un “jardin-paysage” parfait, avec en son cœur un château merveilleux.

Dans l’extrait qui suit, le narrateur décrit l’arrivée au domaine d’Arnheim :

Par degrés, l’impression de culture s’affaissait dans celle d’une vie purement pastorale. Lentement, celle-ci se noyait dans une sensation d’isolement, qui à son tour se transformait en une parfaite conscience de solitude. À mesure que le soir approchait, le canal devenait plus étroit ; les berges s’escarpaient de plus en plus et se revêtaient d’un feuillage plus riche, plus abondant, plus sombre. La transparence de l’eau augmentait. Le ruisseau faisait mille détours, de sorte qu’on ne pouvait jamais en apercevoir la brillante surface qu’à une distance d’un huitième de mille. À chaque instant, le navire semblait emprisonné dans un cercle enchanté, formé de murs de feuillage, infranchissables et impénétrables, avec un plafond de satin d’outre-mer, et sans plan inférieur, — la quille oscillant, avec une admirable symétrie, sur celle d’une barque fantastique qui, s’étant retournée de haut en bas, aurait flotté de conserve avec la vraie barque, comme pour la soutenir. Le canal devenait alors une gorge; je me sers de ce terme, bien qu’il ne soit pas exactement applicable ici, parce que la langue ne me fournit pas un mot qui représente mieux le trait le plus frappant et le plus distinctif du paysage. Ce caractère de gorge ne se manifestait que par la hauteur et le parallélisme des rives ; car il disparaissait dans tous leurs autres traits principaux.


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