Je vous propose de constituer ensemble pour la semaine prochaine un abécédaire d’Un balcon en forêt. Je vous donne un exemple avec l’adjectif “kaki” ci-dessous, et une méthode : écrire un article de ce dictionnaire consistera à préciser :

  • l’étymologie,
  • l’éventuel emploi dans l’œuvre,
  • le sens ou la place dans l’œuvre (sur le plan du sens, du style : cela dépend du mot).

K comme kaki

Kaki, adjectif invariable et nom masculin invariable.

Étymologie

Le Dictionnaire étymologique de la langue française (Quadrige, PUF) précise que l’adjectif kaki, importé en français à la fin du XIXe siècle, provient de l’anglais, qui lui-même l’a emprunté au persan khâki « couleur de poussière » (du persan khâk « terre, poussière »). Les uniformes de cette couleur ont été adoptés dans les armées anglaises de l’Inde au XIXe siècle.

Le Littré indique quant à lui que l’adjectif désigne une couleur jaunâtre, tirant sur le brun.

Sous réserve d’une relecture plus attentive de l’ensemble de l’œuvre, qui permettrait de relever d’éventuelles autres occurrences, c’est l’emploi de l’adjectif dans l’incipit qui sera interrogé ici, en ce qu’il peut éclairer le sens du passage et donner à comprendre l’écriture de Gracq dans Un balcon en forêt.

Emploi dans l’œuvre

Il apparaît dans la phrase suivante : 

« Pourtant la laideur ne se laissait pas complètement oublier : de temps en temps le train stoppait dans de lépreuses petites gares, couleur de minerai de fer, qui s’accrochaient en remblai entre la rivière et la falaise : contre le bleu de guerre des vitres déjà délavé, des soldats en kaki somnolaient assis en califourchon sur les chariots de la poste - puis la vallée verte devenait un instant comme teigneuse : on dépassait de lugubres maisons jaunes, taillées dans l’ocre, qui semblaient secouer sur la verdure tout autour la poussière des carrières à plâtre  ».

Sens dans l’incipit

Après deux premières pages qui effacent en partie la laideur du monde des hommes aux yeux de l’aspirant Grange, notamment grâce à des notations visuelles qui font la part belle à « la lumière dorée », au « bleu cendré » de la fumée de cigare ou du ciel, les deux se confondant, le monde redevient lugubre à mesure qu’apparaissent des signes de la guerre qui vient. Et c’est, entre autres, par une dégradation des couleurs que s’opère ce retour de la « laideur », déjà signalée par les « feuilles pourries ». La couleur kaki est au cœur de ce travail impressionniste et signifiant : elle unit, par métonymie, l’univers des « soldats en kaki » au vert de la vallée que le regard de Grange perçoit désormais comme terni et abîmé par les installations militaires.

Ce que le terme dit de l’écriture de Gracq

La mention de l’adjectif est, en outre, révélatrice du fonctionnement de l’écriture de Gracq. D’une part, l’écrivain procède, si l’on peut dire, par petites touches : « kaki », préparé par la « couleur de minerai de fer », est prolongé par « jaune » et « ocre », selon un decrescendo qui aboutit aux « carrières à plâtre » observées par un œil « désenchanté ». D’autre part, Gracq puise dans l’étymologie du mot pour irriguer le texte : ainsi apparaît le vocable « poussière », que désignait justement « khâk » en persan. Enfin, « kaki » s’intègre à une triple série d’assonances et d’allitérations (« kaki », « assis », « califourchon ») qui soulignent le sommeil mécanique et ridicule des soldats (auxquels fait écho l’épigraphe par anticipation), dans l’attente d’une guerre qui ne vient pas. Sens, mot intégré dans un tissu de mots, étymologie, sonorités : Gracq le romancier écrit ici en poète, usant de toutes les qualités du mot.

L’essentiel

En somme, l’adjectif « kaki », employé au seuil de l’œuvre, élément important d’une maille qui déploie des couleurs variées et contrastées au fil du voyage de Grange, concentre une bonne part de la signification du roman : il suggère l’attente de la guerre et sa laideur, qui dégrade un monde regardé et recomposé par le héros sur le mode d’une forêt primitive, havre d’enfance et de paix.

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