Retour sur notre lecture de la fin du chapitre « Des Cannibales », qui évoque la venue des Indiens Tupinambas chez le roi de France.


Bref complément : un début et une fin en miroir

Relisez le début du chapitre, en regard de sa fin. Pyrrhus face à ces « barbares » que sont les Romains fait preuve d’une lucidité qui manque à l’entourage du roi de France recevant les Cannibales.

Autre effet miroir intéressant : si Montaigne, après avoir évoqué l’étonnement du roi grec, énonce sa préférence pour une approche rationnelle, expérimentale, au moment de réfléchir sur les Cannibales, et dans le même temps récuse « la voix commune » des préjugés, c’est pourtant elle qui semble avoir le dernier mot à la fin du chapitre, dans la pirouette ironique et polyphonique sur les hauts de chausse (polyphonique parce qu’on entend le préjugé, on comprend la distance de Montaigne qui lui donne la parole).

Voilà qui peut vous permettre d’ouvrir votre conclusion de façon intéressante ; en tout cas, vous aurez pu observer l’effet de bouclage offert par cette double mise en miroir.


Éléments de synthèse

Il m’a semblé utile de vous proposer une synthèse assez riche.

  • Montaigne achève son essai de manière étonnante : il propose au lecteur d’adopter un nouveau point de vue, celui des Cannibales, cette fois-ci tourné vers son propre monde. C’est donc avec un œil neuf que nous sommes invités à juger non plus de la sauvagerie des Indiens, mais de la cruauté de la société européenne. En donnant la parole aux Tupinambas, les Européens s’exposent, par ricochet, à être eux-mêmes jugés. Cette parole libérée, telle celle du fou à la cour, qu’on interroge sans l’écouter, est à la fois solide et porteuse de vérité. Elle joue sur les paradoxes et met en lumière le degré de corruption politique et social de la civilisation européenne, achevant ainsi de filer le motif de la dégradation qui court tout au long de l’essai.
  • Comme en miroir, le second mouvement du texte relate l’échange entre Montaigne les Indiens. Implicitement, chaque réponse du chef cannibale fait écho aux dysfonctionnements de la société française. La réflexion sur le langage, entamée dès le seuil de l’essai, se poursuit ici, moins pour évoquer les difficultés de l’échange liées à la barrière de la langue, que pour souligner les erreurs des Européens, dont l’usage des mots biaise le jugement et la vie politique (lorsqu’ils disent “roi” pour “capitaine”, par exemple). L’auteur des Essais valorise ainsi de nouveau, mais sans le dire expressément, la civilisation plus juste et plus simple des Tupinambas.
  • La pirouette finale, qui fait entendre avec ironie la “voix commune” récusée au début de l’essai, rappelle que la nudité des Cannibales leur vaut d’être perçus comme des sauvages, et que leur seule vue tient lieu de jugement ; mais, parvenu au terme de l’essai, le lecteur complice sait désormais le prix que Montaigne attache à la simplicité et à la pureté. Il sait également que l’absence de “haut de chausses” n’empêche pas les Cannibales de vivre au sein d’une société plus égalitaire que celle des Européens, et d’émettre sur l’Ancien Monde un jugement politique d’une grande lucidité. À bien observer toutefois l’ouverture inquiète et la clôture ironique de l’extrait, on peut y déceler une forme de pessimisme quant au devenir des Tupinambas et au regard porté sur eux par les Européens. À moins que chaque fasse sienne la réflexion de Montaigne…

Ce procédé du regard étranger au service de la critique de la société fera florès, cela a été dit en cours : qu’on songe de nouveau, pour s’en convaincre, aux Persans de Montesquieu dans les Lettres persanes, à L’Ingénu de Voltaire ou encore, plus près de nous, et que je n’ai pas évoqué en classe, au carnet de voyage que le poète Henri Michaux intitule Un barbare en Asie. À la suite de Montaigne, ces écrivains joueront sur la fascination pour le Nouveau Monde, sur l’orientalisme, ou encore sur les problème posés par l’ethnocentrisme pour mieux dénoncer les vices de leur temps.


Questions possibles

  • Comment s’opère ici la réflexion sur l’Autre ?
  • Comment s’exprime ici la critique de l’Ancien Monde ?
  • En quoi réside l’originalité de la fin de cet essai ?

Cette dernière question porte sur le fait que, par un “effet boomerang”, comme le dit le spécialiste du XVIe siècle Franck Lestringant, la parole soit donnée aux Indiens, alors qu’on s’attendrait à ce que Montaigne conclue sur les Cannibales qui donnent son titre à l’essai.

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