Compléments, synthèse, questions imaginables… Tout ce qu’il vous faut, enfin je l’espère, pour relire avec plaisir et intelligence cette drôle de pièce de Tardieu.

2. Hamlet et le crâne : une image iconique, un mythe à relire et à défaire

Quelques images pour réfléchir à la dimension saisissante de ce dialogue d’Hamlet avec le crâne de Yorick

Hamlet et Horatio au cimetière devant le fossoyeur qui tient le crâne de Yorick, 1839.

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On doit ce tableau à Delacroix ; vous pouvez le retrouver au Louvre. C’est l’occasion de rappeler combien le romantisme a trouvé en Hamlet une de ses figures emblématiques. Toute la composition du tableau s’organise autour du geste du fossoyeur, tendant le crâne, et du regard d’Hamlet, tendu vers ce dernier.


La scène du cimetière dans la mise en scène de Peter Brook

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Le crâne, tenu au bout d’un bâton, est un objet dont la théâtralité, l’artificialité est exhibée : manière peut-être d’inscrire la méditation d’Hamlet sur la vanité de l’existence dans la fameuse vision shakespearienne et baroque, selon laquelle “le monde entier est un théâtre” (Comme il vous plaira).


La contamination de Dom Juan par Hamlet

Le Sganarelle de Daniel Mesguich, qui tient avec mélancolie les restes de son maître, offre une image inversée de Hamlet au cimetière : le bouffon cette fois dialogue avec le crâne du grand seigneur. Pour Daniel Mesguich, les mythes se nourrissent les uns les autres, le sens d’une œuvre enrichit la lecture d’une autre œuvre, et la mise en scène est cette création qui donne à redécouvrir les pièces en les croisant.

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3. “Faust et Yorick…” : la réécriture de Tardieu : une scène iconique démythifiée

Vous l’aurez compris, l'essentiel dans ce texte de Tardieu réside dans la reprise et le croisement humoristiques de deux mythes théâtraux, qui occupent dans l'histoire du théâtre une place éminente : celui d’Hamlet, celui de Faust, que le dramaturge convoque et désacralise.

Je souhaitais revenir avant tout sur les points suivants, liés à la réécriture du texte shakespearien : l’effet produit par cette double réécriture ; la reprise du dialogue entre un homme et un crâne ; l’erreur du savant.

  • En premier lieu, en ce que la pièce est fondée sur des allusions comiques plus ou moins développées aux deux mythes, Tardieu joue à éveiller chez le spectateur un sentiment de reconnaissance et donc de complicité avec le dramaturge, puisque nous sommes invités, comme à travers toute parodie, à retrouver sur scène comme à la lecture des éléments de Hamlet et de Faust, et à mesurer l’écart avec l’original. La désacralisation de ces deux histoires par l’humour, leur croisement et leur réduction à une petite pièce comique sont à la fois le signe de l’admiration de Tardieu pour ces œuvres, et la marque d’un petit chef-d’œuvre d’irrévérence. Comme souvent avec ce poète et dramaturge, entre “l’accent grave et l’accent aigu” (titre d’un de ses recueils poétiques), nous oscillons sans cesse et avec plaisir entre deux attitudes : rire ou prendre l’œuvre au sérieux. C’est d’ailleurs ce que promet le titre. Chez Shakespeare, le rire n’est jamais loin, mais la profondeur des interrogations métaphysiques alterne avec le comique, et prime sans doute sur lui. Ici, les deux sont mêlés.
  • C’est de façon comique en effet que Tardieu se saisit de l’image la plus célèbre de la pièce de Shakespeare : la mise en scène très expressive de la méditation sur l’existence, dans le geste du prince tenant le crâne du bouffon, ce dialogue étrange, beau et burlesque avec Yorick. Ainsi, le dramaturge s’amuse avec ce geste, à partir duquel il écrit toute sa petite pièce. Autrement dit, ce point d’arrivée très sérieux de la réflexion d’Hamlet (rappelons-nous : c’est à l’acte V qu’Hamlet brandit le crâne, en une image qui lui permet de prolonger sa réflexion sur ce qui prime dans l’existence, avant que l’action qui mène au dénouement ne prenne le relais), c’est chez Tardieu le point de départ et le moteur d’une histoire placée sous le signe du comique et de la parodie.
  • En outre, le Savant semble faire tout l’inverse de ce que fait Hamlet. Certes, il paraît comme lui méditer sur le sens de l’existence, mais uniquement la sienne : c’est la seule qui l’intéresse, tandis que la méditation d’Hamlet a une portée universelle. Chez Tardieu, où le Savant est une caricature de Faust avide de savoirs, le crâne est l’objet de l’obsession de “toute une vie” - et pour cause : il ne peut mettre la main dessus ; avec Shakespeare au contraire, on pourrait prendre le titre de Tardieu à l’envers : un crâne pour toute une vie, ou toute une réflexion sur la vie (“il y a la vie, notre vie”, dit Madeleine à son père), tant le crâne que trouve Hamlet est le prétexte, le point de départ de sa méditation. Le Savant de Tardieu prend tout ce qu’il dit au sérieux et en devient ridicule, quand on mesure comme il est bouffi d’orgueil ; le prince danois de Shakespeare est tout à fait grave et burlesque à la fois (quand il évoque le fard inutile des femmes comme le bouffon réduite à un squelette, ou la réduction des puissants à de la poussière ou un bouchon pour fermer un tonneau), et précisément, sa méditation porte sur la vanité de l’existence humaine et l’impuissance de l’orgueil (c’est le sens du motif de la “danse macabre” avec lequel joue le dramaturge anglais : princes ou bouffons connaissent tous le même état in fine).
  • Puisque la réflexion du Savant perd en pertinence ce qu’elle gagne en ridicule, si quelqu’un médite vraiment chez Tardieu, c’est le spectateur. Il jongle avec l’humour et la très sérieuse leçon possible de cette pièce en forme d’ “apologue” sur ce à quoi dans l’existence, il faut savoir accorder de l’importance, sur nos raisons de vivre : notre famille, notre réussite sociale… Pour le dire autrement, avec Shakespeare, nous réfléchissons en compagnie d’Hamlet et grâce à lui (il dialogue avec un Horatio qui fonctionne comme un double du spectateur en scène), tandis qu’avec Tardieu, nous rions du Savant et de son discours ampoulé - ce qui éventuellement peut nous amener à réfléchir.

Synthèse

  • Cette pièce est une double réécriture, qui croise en les réduisant de façon comique et burlesque la folle et vaine quête de savoir de Faust et la scène du crâne dans Hamlet.
  • Elle peut être considérée comme un apologue, ainsi que l’indique le titre : l’histoire du savant offre essentiellement une méditation sur la vanité d’une existence tout entière consumée dans une recherche folle et dérisoire, au mépris de la vie. C’est le sens peut-être dissimulé par le titre : on peut lire “Faust EST Yorick” : Faust / Le Savant est le bouffon. L’orgueil et l’obsession du savant font l’objet d’une satire qui vise la recherche des honneurs, les consécrations de pacotille. Mais Tardieu fustige aussi par le rire les recherches pseudo-scientifiques et monstrueuses menées par le régime nazi, et peut-être même critique-t-il le caractère corseté de la société des années 60 (voir la réplique sur le divorce ou encore le caractère engoncé et désuet de la voix du speaker). Nous avons donc vu que les enseignements offerts par cet apologue léger étaient finalement nombreux : accepter que ce que nous cherchons est sous nos yeux, non dans le lointain ; prêter attention aux choses simples, aux êtres humains autour de nous, avant de nous occuper de l’Humanité ; ne pas confondre orgueilleusement l’honneur et la connaissance qui y conduit…
  • C’est néanmoins une pièce sous la forme d’un sketch, à ne pas trop prendre au sérieux ; elle joue avec le théâtre : la dramaturgie (les entrées et sorties des personnages, le texte didascalique fait pour être lu, notamment quand il est question de musique, le traitement comique de la temporalité), les répliques stéréotypées, les personnages caricaturaux sont autant d’éléments comiques. Enfin, je l’ai écrit plus haut, le croisement burlesque et parodique entre Hamlet et Faust, les allusions à ces deux mythes suscitent un rire de connivence, lorsque le spectateur reconnaît les pièces originales et mesure l’écart créé par Tardieu avec elles.

Compléments

Repères sur la danse macabre

La première danse macabre aurait été peinte à Paris. Je vous renvoie à cette page du site Histoires de Paris sur la danse macabre du cimetière des innocents. Il s’agissait d’une fresque peinte sur l’un des murs du cimetière au XVe siècle. Deux par deux, dans un decrescendo social, du pape au petit artisan, les personnages défilent ; des squelettes les entraînent dans une danse qui souligne la vanité de l'existence, des rangs sociaux et des richesses accumulées ici-bas. Des vers accompagnent la fresque.

La scène du cimetière dans Hamlet renvoie précisément à ce motif : Hamlet s’interroge, devant Horatio, sur l’identité et le rang social des personnes dont les restes lui paraissent malmenés par les fossoyeurs. Puis il médite lui-même sur le devenir d’Alexandre dans la mort, après avoir parlé au crâne du bouffon Yorick.

“Ce crâne avait une langue et pouvait chanter jadis.”

Hamlet, Acte V, scène 1 (trad J.-M. Déprats).


La traduction, une première forme de réécriture

Je vous invite à relire vos notes sur ce détour que nous avons fait par la question de la traduction : fidèle, infidèle ? Poétique au risque d’estomper le parler populaire du fossoyeur (et donc, en partie du moins, le comique né du burlesque ?).

Ci-dessous : texte original de Shakespeare et traductions de Jean-Michel Déprats (Gallimard, Folio théâtre), de Michel Grivelet (Laffont, Bouquins : vous en disposez sur papier) et Yves Bonnefoy (Gallimard, Folio classiques - c’est l’édition que vous avez en main).

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Je vous rappelle que vous pouvez relire ces éléments de réflexion sur ce travail de traduction.


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Questions possibles

  • Comment Tardieu mêle-t-il légèreté et gravité dans ce texte ?
  • Faut-il prendre cet apologue au sérieux ?
  • Faut-il prendre au sérieux le terme d’apologue qui figure dans le titre ?

Ces questions invitent à travailler les deux dimensions du texte de Tardieu : c’est une vanité, c’est-à-dire une méditation (ici théâtrale et non picturale) sur la vanité de l’existence ; mais c’est aussi un texte léger, comique, burlesque, autrement dit un jeu, riche en allusions à Hamlet” qui suscitent un rire de connivence.

  • Est-ce une réécriture comique ?
  • En quoi Tardieu a-t-il transformé le texte shakespearien, en quoi lui a-t-il été fidèle ?

Question un peu générique, mais possible.

  • En quoi est-ce une réécriture du texte de Shakespeare ?

Variante de la précédente question, qui explicitait les deux fondements d’une réécriture : fidélité et transformation.

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