Une synthèse, des compléments et des questions sur notre lecture du texte de Senghor.

Je sais que nous avons lu ce texte complexe assez vite et que deux heures sont bien peu pour l’apprécier pleinement. Pourvu que ces quelques notes vous aident à le relire avec plaisir et intelligence.


Pour bien situer ce texte dans notre séquence sur l’altérité interrogée par la littérature

Nous avons commencé à travailler sur le regard porté sur l’altérité par la littérature avec Montaigne, qui trouve en la découverte des Tupinambas et dans le dégoût européen de l’anthropophagie matière à renverser la vision que ses contemporains avaient de ce qu’est une civilisation. Nous avons pu lire sous sa plume le primat de l’expérience comme moyen de connaître avec sûreté ce dont on parle, à la façon d’un “topographe”. Montaigne fondait ainsi une démarche scientifique et ethnographique à même, pensait-il, de comprendre et de bien juger des coutumes d’autrui, plutôt que de les croire barbares en ne jugeant que l’apparence extérieure.

Mais nous avons vu que l’affirmation de la relativité des cultures, pourtant déjà mise en évidence par l’historien grec Hérodote, rencontrait dans la démarche ethnographique de terribles limites, soulignées par Michel Leiris dans L’Afrique fantôme : la relation humaine authentique ne saurait résister à une approche scientifique.

Il devenait dès lors intéressant, pour comprendre si la rencontre des cultures pouvait ou non se faire, avec quel regard sur les cultures en question, d’interroger un texte à la croisée de mondes différents. C’est là que pouvait être lu le poème de Senghor, poète africain de langue française, ayant grandi dans un Sénégal colonisé dont il deviendra le premier président de la République.


Quelques rappels sur Senghor

En guise de complément aux repères biographiques que je vous ai donnés

Aimé Césaire et Léopold Sédar SenghorHomme d’État et poète sénégalais, Léopold Sédar Senghor (1906-2001) a été le premier président de la République du Sénégal (de 1960 à 1980) et le premier Africain à siéger à l’Académie française. Ami d’Aimé Césaire, il a livré sa propre définition de la Négritude, mouvement né dans les années 1930 : « La Négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture. » Cette vision anime une poésie qui renouvelle le lyrisme pour retrouver et célébrer les traditions originelles des Africains.

Le nom du poète lui-même est riche de sens.

  • Son premier prénom, Léopold, chrétien et occidental, rappelle qu’il est né dans la tradition de la foi catholique. Senghor y puisera aussi une image, celle du lion, très présente dans sa poésie, et dont il fera l’emblème du Sénégal lors de l’indépendance.
  • Son second prénom, Sédar, est un prénom sérère : il s’agit d’une ethnie africaine à laquelle appartient la famille de Senghor. Ce prénom signifie par ailleurs : “qu’on ne peut humilier”.
  • Son nom, Senghor, est peut-être d’origine portugaise : les Portugais ont été les premiers à ouvrir des comptoirs en Afrique de l’Ouest. On peut rapprocher Senghor de senhor, “monsieur”, “maître”, “seigneur” (nom probablement donné par dérision à un Africain par un Portugais). Mais le poète a également joué de la proximité de son nom avec l’expression “Sunu ngor”, “notre honneur” en ouolof, la langue nationale du Sénégal.

Ainsi la vie comme le nom de Léopold Sédar Senghor s’enracinent-ils dans plusieurs cultures à la fois, à l’image de sa poésie.


Complément sur les « registres » du poème

Le terme “registre”, parfois jugé trop technique, peut faire l’objet d’une question à l’oral, par exemple pour ce texte. Qu’il ne vous effraie pas ; qu’il ne vous enferme pas dans la technique.

Nous l’avons déjà employé en cours, de façon limitée. Un registre, c’est une catégorie littéraire ; parfois, elle correspond à un genre (à la comédie, le comique ; à la tragédie, le tragique, etc.). Je ne me rappelle plus où j’avais lu une formule heureuse qui consistait à dire que le registre était parfois ce qui reste d’un genre disparu (l’épique pour l’épopée par exemple). Retenez simplement que cette catégorie littéraire est l’ensemble des moyens d’expression offerts par la langue pour dire une émotion ou une attitude donnée.

On peut aussi employer ton ou tonalité avec le même sens (un ton didactique, une tonalité lyrique…).

La richesse du poème de Senghor tient notamment à la pluralité des registres ou tons employés : le ton de l’éloge (de l’universalisme français) et celui du blâme (pour l’attitude des généraux au début ; l’éloge et le blâme relèvent tous deux du registre épidictique) ; le ton polémique (Senghor attaque les autorités qui ont failli dans l’hommage qu’elles ont rendu aux Tirailleurs sénégalais) ; l’ironie et la satire des poètes qui magnifient les pauvres ; le lyrisme du poète africain qui trouve in fine dans la figure du griot et dans l’ancrage linguistique français son arme pour chanter le sacrifice de ses frères.

C’est bien le signe d’une poésie vivante et qui cherche sa voie.

Retour sur les mouvements du poème

Nous avons vu beaucoup de choses ensemble. Je vous propose de relire vos notes et de les compléter en suivant les mouvements du texte, énumérés ci-dessous.

1. L’ouverture et la clôture du poème

Le début et la fin du poème se répondent. Ils offrent un cadre au poème, voire une stèle poétique aux Tirailleurs sénégalais :

Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort
Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang ?

Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang
Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude, couchés sous la glace et la mort ?

Mais leur structure en chiasme suggère aussi un aboutissement, comme si la réponse contenue dans la question initiale était réellement justifiée à la fin. Le poète est parvenu, au fil de son texte, à dire quelle était sa place auprès des Tirailleurs sénégalais, celle d’un frère d’armes, dépositaire de leur mémoire, seul à même de l’honorer vraiment (voir les remarques sur la répétition du mot “frère” ci-dessous).

Les contrastes créés par les antithèses soulignent à la fois la mort et la nécessité de l’hommage pour ces hommes tombés en France. Un jeu d’antithèses subtil anime en effet ces vers :

Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort

L’antithèse la plus claire renvoie à la mort, qu’elle tend à mettre en évidence : main chaude / glace, mort. Le dernier vers accentue encore l’idée de la mort, avec l’ajout du mot “couchés”. Mais la glace s’oppose aussi à l’adjectif noirs, pour rappeler que la glace est aussi une métaphore pour le sol français sur lequel et au nom duquel ces soldats africains sont morts. Or le mouvement qui suit dénonce le mépris de la France coloniale à l’égard des Tirailleurs sénégalais : l’hommage ne peut être rendu que par un “frère”. Répété trois fois dans ces deux vers, ce mot peut être associé à “main chaude” et suggérer le geste de prendre la main, manière de dire la fraternité et la proximité entre le poète et les Tirailleurs sénégalais.


2. La condamnation du mépris colonial français

Assez largement vu en classe.


3. La satire d’une poésie, sans doute admirée un temps, mais artificielle et usée - ou inadaptée au projet de Senghor

Assez largement vu en classe.


4. L’éloge de la France des Lumières, “peuple de feu”

L’éloge en lui-même, célébration de la France, chantre des valeurs universelles
Assez largement vu en classe.

Le festin catholique
L’éloge s’achève par cette étonnante expression, que j’ai commentée, mais rapidement sans doute : “festin catholique”. Plusieurs éléments permettent de la comprendre.

  • D’une part, le mot catholique signifie en réalité “universel”. L’adjectif convient bien aux valeurs énoncées plus haut : fraternité, liberté, primat de la raison et du savoir (représentés par la “faim de l’esprit”).
  • Le terme “festin” permet de filer la métaphore du repas des peuples, déjà construite par les expressions et mots suivants : “la faim de l’esprit comme de la liberté”, “conviés solennellement”. Le choix de l’adjectif “catholique” ne renvoie pas à la religion, mais il lui emprunte à son caractère sacré. La mission émancipatrice que s’est donnée la France des Lumières est donc ici nettement valorisée.
  • Enfin, on peut et on doit rapprocher ce “festin catholique” du titre du recueil, Hosties noires. Si le recueil s’intitule ainsi, c’est pour suggérer que chaque poème est une hostie. Ainsi, ces deux mots, “catholique” et “hosties” confèrent eux aussi à la poésie une dimension sacrée. Elle est vectrice de communion entre les êtres et entre les peuples. Ici, le poème unit les Tirailleurs tombés au combat et leur “frère d’armes”, mais aussi ces mêmes Tirailleurs et le lecteur qui, lisant le poème, “consomme” une de ces “hosties noires”.

En somme, l’expression “festin catholique” sacralise l’idéal des Lumières et montre que la poésie de Senghor en prend le relais, afin de viser à son tour une communion nouvelle entre les êtres et les peuples.


5. Senghor, un poète “divisé”

Si cette poésie se veut porteuse de communion, c’est bien parce qu’elle a pour point de départ une profonde division : entre la France et les Tirailleurs venus la défendre, et au sein du poète lui-même.

Les premiers mouvements du poème montrent déjà un poète divisé entre la critique de la France coloniale d’une part, et l’éloge de la France des Lumières d’autre part. Les vers 18 à 20 amplifient cette impression de déchirement intérieur, car le poète se sent aussi appartenir à deux cultures à la fois : celle du colonisateur et celle du colonisé. En témoignent les éléments suivants.

L’exclamation et l’interrogation initiales, au vers 18, disent la souffrance du poète, avec l’exclamation et la question rhétorique, sur un ton élégiaque.

Ah ! ne suis-je pas assez divisé ?

Ce vers offre un écho au vers 14, qui soulignait déjà le conflit intérieur du poète dans un dialogue avec le lecteur :

Ah ! Ne dites pas que je n’aime pas la France - je ne suis pas la France, je le sais -

La répétition et l’interrogation qui suivent produisent le même effet (le poète se pose la même question que le lecteur, ou feint de le faire) :

Et pourquoi cette bombe… ?
pourquoi cette bombe … ?

Par le procédé de la mise en abyme, Senghor dépasse ce conflit intérieur pour interroger le rôle de son poème (“Pourquoi…”), que désigne la métaphore de la “bombe”.

Le “jardin si patiemment gagné sur les épines de la brousse” et “la maison édifiée pierre à pierre” sont des métaphores qui peuvent renvoyer à la colonisation ; la “maison édifiée pierre à pierre” peut également rappeler les “monuments” évoqués plus haut. Le poème apparaît alors comme une “bombe” poétique, dirigée contre les dignitaires de la France coloniale, incapables de rendre un hommage à la hauteur du sacrifice des Tirailleurs sénégalais, et à la hauteur de leurs propres valeurs.

Mais cette bombe verbale est peut-être aussi lancée contre ce que la France a donné à Senghor : une éducation et une langue. La métaphore du “jardin si patiemment gagné sur les épines de la brousse” renverrait alors à la langue française, classique telle un jardin à la française, ordonné, régulier, mais aussi obsolète et conventionnel, à l’image des “poètes artificiels”, que le poète moque et condamne, avant de leur substituer sa poésie de la Négritude.


6. Ce poème, quête de légitimité par l’écriture, redéfinit le rôle du poète en transcendant ses conflits intérieurs

Dans les vers 21 à 26, Senghor dépasse les contradictions et les conflits qui ont jalonné son poème, pour donner à voir et à entendre ce que sera sa poésie, et la fonction qu’il lui assigne.

Sa poésie se veut une arme verbale, musicale, vivante. Ainsi s’expliquent les vers 21 et 22 :

Pardonne-moi, Sira-Badral, pardonne étoile du Sud de mon sang
Pardonne à ton petit-neveu s’il a lancé sa lance pour les seize sons du sorong

Le sorong est une sorte de kora, un instrument africain traditionnel à cordes qui se rapproche de la harpe, et qui comprend une calebasse servant de caisse de résonance. Le poète suggère une substitution : il renonce à un combat réel en “lançant sa lance” et lui préfère un combat verbal, porté par la poésie - une poésie musicale. Ces deux vers en font la démonstration : leur musicalité imite “les seize sons du sorong”, tant sur le plan du rythme, avec l’anaphore “Pardonne” et la répétition de ce verbe au vers 21, que sur celui des sonorités, en particulier les allitérations en S et les assonances en AN et en ON. La poésie fait littéralement vibrer l’africanité du poète et la brandit comme un étendard.

C’est aussi la figure du griot qui s’impose ici, par l’évocation du sorong. En Afrique, le griot est un conteur-poète qui s’accompagne d’un instrument. D’une certaine façon, Senghor renouvelle le lyrisme en se faisant griot, porte-parole du “monde noir” (selon ses termes), auteur d’une poésie qui mêle musique et oralité.

Les vers 23, 24 et 25 jouent sur une opposition entre la noblesse ancienne, dont Senghor serait l’héritier, et la “noblesse nouvelle” dont sa poésie serait porteuse. C’est ainsi que se redéfinit ici le rôle du poète.

L’expression “frère de sang” semble prise dans son sens littéral, et ainsi revitalisée par le vœu que forme Senghor au vers 23 : être le “rythme” et le “cœur” du peuple, autrement dit proposer une poésie qui vibre à l’unisson des Noirs. Senghor renonce là à un rôle de domination, pour une poésie plus humble, au sens figuré comme littéral du terme : l’image du “grain de millet” dit combien sa poésie sera ferment, nourriture pour les siens. Ainsi accomplit-elle l’hommage aux Tirailleurs sénégalais, qui vont eux aussi “pourrir dans la terre”. Le poète se veut un porte-voix ; son rôle nouveau est métaphorisé par la “bouche” et la “trompette”. Sa mission transcende sa division initiale, car sa poésie, empreinte d’africanité, donne toute sa force à l’hommage aux Tirailleurs en prolongeant l’idéal des Lumières, et en s’exprime dans la langue du colonisateur.


Synthèse

Ce poème apparaît comme…

  • une stèle funéraire et poétique, un hommage aux Tirailleurs sénégalais, qui cherche la meilleure voie pour leur rendre leur dignité ; une “hostie noire” pour faire corps avec eux ;
  • un texte empreint de colère et de révolte à l’égard de la France coloniale d’une part, parce qu’elle méprise ces soldats comme elle oublie les valeurs qu’elle a portées, et des poètes d’autre part, même ceux que Senghor a admirés, parce qu’ils ont galvaudé la langue et la poésie à des fins artificielles (lui en tout cas entend faire autrement) ;
  • l’œuvre d’un poète initialement “divisé”, mais qui réfléchit ici à la vocation de sa poésie (et aux conditions de son émergence), et qui en définitive se redéfinit d’une part dans la colère (voir ci-dessus), en second lieu dans la double fidélité à son sang (le peuple africain) et aux idéaux de la France des Lumières dont il fait l’éloge, et en dernier lieu dans une langue nouvelle, porteuse d’une poésie universelle et musicale, française et africaine à la fois. Revivifiée par l’oralité et la musicalité africaines, la langue du colonisateur devient une arme et un instrument sonore, qui permet le rassemblement d’un peuple, telle une “trompette” ; nous comprenons à la fin du poème pourquoi Senghor est alors le seul qui puisse énoncer cet hommage vibrant à ses frères noirs morts au combat.

Questions possibles

  • Comment le poète rend-il hommage aux Tirailleurs sénégalais ?

Question assez large qui recoupe l’ensemble du texte : attention à faire des choix.

  • Dans quelle mesure la poésie est-elle ici un moyen efficace de rendre hommage aux Tirailleurs sénégalais ?
  • En quoi la poésie est-elle ici au service de l’hommage rendu aux Tirailleurs sénégalais ?

Variante de la précédente.

  • Comment Senghor redéfinit-il le rôle du poète dans ce texte ?
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