Des compléments, une synthèse, des questions possibles.


Compléments

Rappel sur les idées principales de ce préambule (paraphrase que j’espère utile et qui ne vise qu’à vous aider à reparcourir le texte : songez à étayer d’analyses précises votre propos à l’oral)

Montaigne commence son chapitre non par une thèse, mais par un exemple qui l’illustre à l’avance. Façon de nous montrer qu’il faut penser à partir du réel, de « l’expérience ». De cet exemple, il infère un principe : il ne faut pas juger selon la voix commune, mais selon la voie de la raison. Ce faisant, il met en évidence, déjà, la relativité des cultures, point qui sera développé ultérieurement ; il questionne implicitement l’ethnocentrisme dont aurait pu faire preuve Pyrrhus (le fait de penser d’autres peuples et même le monde exclusivement à partir de ses propres coutumes). Il suggère peut-être aussi que la plus puissante des civilisations, ou la meilleure, n’est pas toujours celle qu’on croit…

Il évoque ensuite brièvement un homme, un témoin de la société des Cannibales, qu’il ne reconvoquera que plusieurs pages plus loin. La réflexion passe par la France Antarctique, et les hypothèses sur ce que peut être ce continent nouveau. Dans le même temps, la réflexion porte sur la limite et la fragilité des connaissances. Montaigne interroge aussi la fragilité des puissances : le plus apparemment stable, comme l’Atlantide mythique, peut être détruit, même si les destructions peuvent être fécondes aussi. L’orgueil d’une civilisation sûre d’elle-même apparaît aussi en filigrane comme facteur de destruction.

Notre extrait s’achève sur l’évocation d’un lieu réel et à taille humaine : la région natale de Montaigne et la Dordogne : illustration d’une « voie de la raison », une méthode rationnelle, qui privilégie l’expérience, en même temps que réflexion sur l’instabilité du monde (tout à fait typique de la sensibilité baroque de l’époque : on retrouve cela… dans le Hamlet de Shakespeare, dont le monde personnel a vacillé après le meurtre de son père).

Sur les citations de Virgile et d’Horace

Si nécessaire, revoyez (encore) qui sont ces deux grands poètes romains du 1er siècle avant Jésus-Christ. Virgile est notamment l’auteur de L’Enéide, épopée qui se veut le pendant romain de l’œuvre du grec Homère ; vous connaissez sans doute, d’Horace, l’extrait de son Art poétique (ou Epître aux Pisons) qui dit de la poésie qu’elle doit plaire et instruire en même temps : axiome que reprendra le Classicisme au XVIIe s.).

Montaigne, avec ses citations, n’entend surtout pas faire œuvre de professeur - il craint et refuse par-dessus tout le pédantisme. Les citations, parfois modifiées, sorties de leur contexte, sont à lire sous un jour nouveau. Elles apportent un sens neuf au propos, et changent elles-mêmes de sens par rapport à l’œuvre d’où elles sont extraites. On peut parler de réécriture pour les Essais : l’œuvre est truffée de citations d’auteurs de l’Antiquité, que Montaigne relit, ou qui reviennent à son esprit au fil de ses réflexions.

Ici, nous l’avons dit, la citation de Virgile permet d’associer implicitement la ruine d’une grande civilisation (qui a dominé les plus puissantes de son temps) et la destruction cataclysmique, géologique, de son territoire (cf. le mot latin “ruina”). Autrement dit, le plus apparemment stable est toujours susceptible de changement, de destruction. C’est un effet d’annonce implicite, que l’on peut lier aussi bien à la civilisation amérindienne… qu’à l’Europe déchirée.

Mais la citation de Horace va dans l’autre sens : la destruction engendre la fertilité.

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’on sait, bien que votre édition ne l’indique pas, que la citation de Virgile est plus récente que celle d’Horace : Montaigne l’ajoute en 1588 ; par rapport au texte de 1580, avec le recul des années, et sans gommer ce que le propos d’Horace peut porter d’espérance, il insiste donc sur le motif de la dégradation, de la destruction - motif dont on sait qu’il contribue à la cohésion du chapitre, comme un fil rouge.


Synthèse

Montaigne fait donc ici l’essai d’un jugement, ou plutôt pose les fondements de ce qu’est un jugement pertinent, avant, plusieurs pages plus loin, de juger des Cannibales et de leur prétendue sauvagerie. Il réfléchit déjà sur le langage, sur les mots, et sur le point de vue à partir duquel on émet un jugement. Il appelle ainsi le lecteur à le suivre sur la « voie de la raison », plutôt que d’écouter la « voix commune », non seulement parce qu’elle est déformante, enkystée dans des préjugés, mais aussi parce que nos savoirs sont limités de fait et que le monde est en constant changement : c’est une « branloire pérenne », comme il le dira au livre III (chapitre 2, “Du repentir”). Il écrira dans le même chapitre une phrase qui explique en partie le style et le but des Essais : « Je ne peins pas l’être, je peins le passage » (III, 2). En regardant les hommes qu’il appelait « barbares » avec d’un œil neuf, Pyrrhus juge mieux du sens des mots, et avec lui on peut commencer à comprendre ce que les mots disent de nous et de la relativité des cultures.

Cette invitation à penser la fragilité de toute pensée est un nécessaire préambule à la découverte des Cannibales. Mais implicitement s’ouvre dans le même temps une autre perspective de lecture, de la confrontation entre Grecs et Romains à l’évocation de la mythique et puissante Atlantide, dont l’image allégorise la précarité insoupçonnée de toute puissance. Cette perspective amène le lecteur à construire un regard neuf, un questionnement sur ce qu’est une civilisation, et sur la fragilité des empires les plus puissants. Un regard préparé au miroir que nous tendent les pages suivantes… à la fois sur le Nouveau Monde et sur l’Europe.

Quelques mots encore, si vous m’autorisez-vous un bref prolongement, une seconde et petite ouverture. Ce que Montaigne pressent, ce qui se fait jour, en filigrane, dans ce préambule, sur la fragilité des empires, le poète Paul Valéry en 1929 le formulera dans une phrase restée célèbre, alors qu’il médite sur le désastre de la Première guerre mondiale : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Dans le même texte, on trouve d’ailleurs un cheminement qui passe par Shakespeare, lorsque le poète écrit que « l’Hamlet européen regarde des millions de spectres » (++La crise de l’esprit, 1929).


Questions possibles

  • Dans quelle mesure ce préambule est-il étonnant ?
  • Comment Montaigne incite-t-il son lecteur à réfléchir à ce qu’est le jugement ?
  • En quoi Montaigne fait-il ici “l’essai” d’un jugement ?
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