Retrouvez ici une synthèse, des compléments, des questions possibles, des questions-réponses, ainsi que le tableau célèbre de John Everett Millais et quelques mots sur ce que Rimbaud pouvait connaître à son sujet.

Ci-dessous, vous pourrez télécharger un PDF qui permet d’observer et de reconnaître les fleurs choisies par Millais ; suivent, sous une forme semi-rédigée, des notes sur le poème de Rimbaud qui complèteront notre cours. Je vous mets ces éléments à disposition dans la mesure où nous avons lu ce poème dans un temps réduit, trop court pour une analyse collective de tous les détails - bien que vous ayez mis au jour non seulement l’essentiel de son sens, mais aussi de nombreux faits d’écriture remarquablement analysés.


Ophélie dans la pièce de Shakespeare

  • Ophélie a vécu une idylle inachevée avec Hamlet ; leur mariage est impossible : elle est la fille du chambellan Polonius, donc d’un rang inférieur.
  • Elle est dans la pièce l'objet, voire la prisonnière du désir des autres : son frère Laërtes l'entretient sur sa conduite, avant de la quitter pour gagner la France ; Polonius la conseille quant au rôle qu'elle doit tenir auprès d'Hamlet ; Hamlet bientôt la rejettera.
  • Hamlet la rejette violemment (après son célèbre monologue à l’acte III) - parce qu’il contrefait le fou ? Parce que tout est désormais mensonge pour lui ?
  • La mort de son père Polonius (à l’acte III) la rend progressivement folle (acte IV).
  • Sa mort est annoncée à l’Acte IV, scène 7, sous la forme d’un récit reposant sur la figure de l’hypotypose : la scène se veut tableau. On comprend dès lors qu’elle ait inspiré la peinture… La cause de cette mort n’est pas claire, comme si sa mort elle-même lui échappait.

Le paradoxe des représentations d’Ophélie

La première “re-présentation” d’Ophélie, c’est donc ce discours de la reine Gertrude, qui cherche à embellir la mort de la jeune femme, soit pour atténuer la douleur de Laërtes, soit pour se dédouaner - chaque personnage n’est-il pas quelque peu responsable de ce qui lui est arrivé ? Le motif d’Ophélie en nymphe est certes poétique, mais sur le plan moral, il est bien arrangeant pour les protagonistes de la pièce de songer qu’elle a regagné un prétendu état naturel…

Ophélie, on l’a vu, est par la suite représentée sous de nombreuses formes à partir du XIXe siècle.

On pourrait voir ces transpositions d’Ophélie dans l’art, dont nous avons eu un aperçu, comme un paradoxe : certes, elle s’émancipe, s’autonomise par rapport à la pièce (aucun autre personnage, sinon Hamlet, n’est ainsi mis en valeur), est considérée pour elle-même, devient mythe par-delà le mythe d’ Hamlet ; mais en même temps, elle devient un objet esthétique, objet du regard des artistes, qui l’idéalisent et ainsi la figent à nouveau, sous une forme iconique. L’intérêt de la réécriture opérée par Rimbaud est peut-être dans le dépassement de ce paradoxe : il décrit un tableau avant de chercher à percer le mystère d’Ophélie, tout en lui rendant hommage : ainsi lui redonne-t-il vie.


Ophélie par John Everett Millais, 1851-1852

Le tableau de Millais est parmi les plus célèbres représentations de la jeune femme.

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“Le premier à faire entrer Ophélie dans la légende est sir John Everett Millais, créant en 1852 les principaux détails iconographiques du mythe : étendue sur l’eau, Ophélie flotte entre sommeil et mort, étroitement encadrée par le paysage naturel et tenant à la main une guirlande de fleurs. L’idée de peindre Ophélie au moment où elle se noie était alors originale.”

Anne Cousseau, « Ophélie : histoire d’un mythe fin de siècle », Revue d’histoire littéraire de la France, 2001/1 (Vol. 101), p. 105-122, Presses universitaires de France.


Complément sur la connaissance que pouvait avoir Rimbaud de Millais

Dans l’article cité ci-dessus et ci-dessous, Anne Cousseau émet l’hypothèse que le tableau de Millais, qui fixe les détails iconographiques devenus emblématiques de la mort d’Ophélie en 1852, était connu de Rimbaud.

À tout le moins, à l’oral, on peut - et on doit - affirmer que Rimbaud tente bien de faire des premières strophes l’équivalent d’un tableau. À partir de là, le plus probable est en effet qu’il avait connaissance des principaux traits de la mort d’Ophélie dans la peinture.

“Chez Rimbaud comme chez Millais, la symbiose de la jeune morte avec la nature est fortement marquée. Un réel souci de composition picturale se marque par ailleurs dans l’évocation poétique. Les deux premières strophes saisissent le tableau dans son ensemble, qui se construit selon une alternance rigoureuse de notations visuelles et auditives, et selon un jeu d’opposition chromatique entre la blancheur d’Ophélie d’une part, l’obscurité du cadre d’autre part. Les deux strophes suivantes proposent une décomposition analytique du tableau, chaque vers associant systématiquement une partie du corps d’Ophélie à un élément du décor. Il semblerait donc que Rimbaud ait eu sous les yeux, ou tout au moins à l’esprit, la peinture de Millais au moment où il écrivait le poème. Or rien n’interdit de penser que le poète ait eu connaissance de ce tableau en 1870 : la peinture des préraphaélites est présentée en France dès 1855, lors de la seconde exposition universelle, et connaît à partir de là une grande diffusion.”

Anne Cousseau, « Ophélie : histoire d’un mythe fin de siècle », Revue d’histoire littéraire de la France, 2001/1 (Vol. 101), p. 105-122, Presses universitaires de France.


Synthèse

Attention, j'ai employé l'expression "poème de jeunesse" en classe : ce n'est pas faux, de fait. Mais toute la poésie de Rimbaud a été écrite dans sa jeunesse. C'est pourquoi la périphrase que j'emploie ci-dessous, un poème au seuil de son œuvre, est plus précise.

  • Ce n’est pas faire injure à Rimbaud que de considérer en premier lieu ce poème comme une pierre d’attente de toute son œuvre, une pièce au seuil de sa création poétique, voire, mais sans connotation péjorative, un “exercice de style” parnassien à partir de Shakespeare et d’une Ophélie immortalisée par la peinture. Rappelons-nous le contexte : le jeune poète espère voir le poème publié dans Le Parnasse contemporain par l’entremise de Banville. Il n’y a rien de péjoratif à envisager le texte sous cet angle : Rimbaud parfait son art et comme souvent les jeunes écrivains, il le fait à partir d’un personnage largement connu (et nous l’avons dit, qui connaît un fort engouement au XIXe siècle, notamment depuis la représentation d’ Hamlet à l’Odéon en 1827). C’est particulièrement sensible dans l’effet de clôture du poème, et dans la première partie, qui s’apparente à la description d’un tableau.
  • Mais par-delà la reprise délicate d’éléments du mythe, ici s’affirme déjà la singularité de Rimbaud. Il met en scène avec Ophélie ses thèmes de prédilection : l’amour de la nature et le désir de liberté, qui vont d’ailleurs de pair. Si la nature complice et animée, d’une part, et la nature comme écrin de la jeune morte, d’autre part, sont des topoï romantique, la nature deviendra en effet un motif essentiel de la poésie rimbaldienne : ce sera le lieu de la fugue perpétuelle, avec “des semelles de vent” (selon l’expression que l’on doit à Verlaine). Et René Char s’en rappellera, comme j’ai eu l’occasion de le dire. En outre, en raison de cette ivresse de liberté, Ophélie apparaît comme un double du poète, proche de la folie, du désespoir. Elle est bientôt emportée par la mer furieuse (très loin de la calme rivière) que l’on retrouvera dans « Le bateau ivre » un an plus tard.
  • En se reconnaissant en elle, en faisant d’elle son double, Rimbaud contribue à vivifier le mythe : ce n’est plus seulement la jeune femme torturée, saisie juste avant la mort, qui fascinera le XIXe siècle ; c’est aussi l’enfant rêveuse, l’enfant vivante (et non plus seulement un fantôme), comme Rimbaud est un adolescent rêveur qui puise dans cette « vraie vie » et dans la nature la force de sa création. Rimbaud revitalise le mythe d’Ophélie ; et en retour, le personnage de Shakespeare nourrit, donne vie à la poésie rimbaldienne. Dans la dernière strophe, elle apparaît comme un fantôme poétique qui hante les poètes et les hommes en général. Elle devient un sujet qu’exalte Rimbaud pour mieux célébrer le pouvoir créateur et mythificateur de la poésie.

Questions possibles

  • Comment Rimbaud passe-t-il de l’immortalité picturale à la vitalité poétique ?

Entendez bien les mots-clés de cette question tant sur le plan que sur la forme : grâce à l’écriture poétique, qu’il convient d’analyser en détail, Ophélie devient une image dans ce texte ; Rimbaud met en mots un tableau, celui de Millais peut-être (encore que les oppositions chromatiques entre noir et blanc s’éloignent des couleurs vives typiques des préraphaélites). Il en va de même pour la “vitalité” : il redonne vie à Ophélie dans la seconde partie du poème, qui elle-même, sur le plan de la forme, est plus dynamique, plus échevelée que la première, orientée vers le bercement de la rivière.

  • Cette réécriture est-elle seulement un exercice de style, ou annonce-t-elle l’œuvre à venir ?

Question difficile parce qu’elle semble piocher les éléments de réponse à l’extérieur du texte. Pas de panique : c’est bien, en partie, un exercice de style, inscrit dans une démarche qui vise à imiter les Parnassiens, à faire aussi bien qu’eux (cf. le travail chromatique, les images, la délicatesse des sensations, l’efficacité de la versification). Le “tableau” d’Ophélie met en mots ce que Millais avait mis dans sa toile. Mais la seconde partie du poème donne à voir une Ophélie réinventée, à la folie de laquelle Rimbaud donne une explication qui vaudra pour lui. Là s’expriment les thèmes fondamentaux de son œuvre : quête d’absolu avec la nature pour compagne, désir de liberté, de fuite, écoute et embrassement du monde dans la folie.

  • En quoi le jeune poète fait-il d’Ophélie un double de lui-même ?
  • En quoi Rimbaud a-t-il transformé le récit de la mort d’Ophélie, en quoi lui a-t-il été fidèle ?
  • En quoi est-ce une réécriture du texte de Shakespeare ?

Variante de la précédente question, qui explicitait les deux fondements d’une réécriture : fidélité et transformation.

Relisez les textes échos

La lettre de Rimbaud à Banville, ses poèmes de la même époque, “Le bateau ivre”, qui donne à voir son aventure poétique, métaphorisée par la navigation folle et merveilleuse du bateau, mais aussi l’extrait de la “lettre du voyant”, lettre dans laquelle il explique sa vision de la poésie (une poésie qui crée une langue neuve, “de l’âme pour l’âme”, capable de révéler de l’inconnu, et non plus d’être enkystée dans des jeux verbaux et conventionnels ; une poésie qui en disant JE fait naître un AUTRE qui n’est pas le poète, au sens strictement biographique du terme).

Les poèmes et cette lettre peuvent vous offrir une très bonne ouverture si vous montrez que l’œuvre poétique de Rimbaud, sa conception de la poésie (dont nous sommes toujours tributaires !), sont en germe dans ce poème de jeunesse.


Questions-réponses

Nous avions dit de Rimbaud qu’il exprimait sa frayeur de la page blanche à travers elle, argument que je trouve difficile à justifier. Est-ce dans “ses grandes visions étranglaient ta parole” ?

Je ne me rappelle pas avoir dit cela, sinon c’est un peu une bêtise. Rimbaud n’a pas de syndrome de la page blanche à redouter. Il exprime l’idée que les “grandes visions” (qui sont les siennes, et dont on a un aperçu en pratique dans “Le Bateau ivre”, et en théorie dans la lettre dite du voyant) menacent en effet la parole, peuvent rendre fou, parce que ces visions ne sont ni cohérentes ni vraisemblables peut-être, mais qu’il faut comme Ophélie chercher à voir et à dire ces grandes visions (comme Prométhée cherche à voler le feu pour le donner aux hommes). En fait, Ophélie est en avance sur le poète : saisie de vertige face à ces grandes visions, elle se noie dans la folie. C’est un destin possible pour Rimbaud, dont la parole poétique sera en effet menée à son terme après le recueil… des Illuminations, recueil fait de “grandes visions”.

En résumé : Rimbaud s’appuie ici sur un motif du texte shakespearien (Ophélie prononce des paroles et chante des romances incompréhensibles, qui semblent attester sa folie) pour exprimer ce que comme poète il entend viser lui aussi : donner à voir, par l’écriture, des visions neuves, des images inédites, de l’inconnu au lecteur, au risque de la folie et (mais il l’ignore encore sans doute) de l’extinction poétique.

Il faut être délicat avec cette matière, car nous interprétons en partie ce texte ici à la lumière de ce qui advient à Rimbaud par la suite (ce qu’il écrit, et la fin de son aventure poétique).

Ensuite, est-ce que “l’Infini terrible” serait cette liberté totale qu’offre la nature et que Rimbaud dénonce comme capable de rendre fou ?

Oui, c’est possible. Dans un poème célèbre des Illuminations, un enfant rêve d’embrasser “l’aube d’été” (“Aube”). Mais à la fin, il semble avoir rêvé. “L’infini terrible” semble évoquer une révélation, et/ou une communion avec le monde, au risque de la folie. Il est cet aimant qui attire Rimbaud y compris dans ses autres poèmes de jeunesse, qui le mettent en scène sur les routes et “par la nature”.

De plus, il est vrai qu’il y a une symbiose nature/personnage car le corps d’Ophélie est associé comme un élément de la nature. Néanmoins, nous avions aussi abordé une paronomase, ce frisson qui revient, du froid et de la mort qui gagne, j’ai des difficultés à voir le passage exact de la paronomase, et le lien entre la mort et cette symbiose.

Quasi-paronomase plutôt : frissonnants / froissés / frissons (vers 11, 13, 15). Employer frissons et frissonnants est un polyptote.

En effet, par un certain nombre de jeux sur les mots et leurs sonorités, Rimbaud souligne la symbiose entre la nature frissonnante et la jeune morte, qui ne frissonne plus (comme, on l’a dit, le “Dormeur du val” dont les parfums ne font plus frissonner “la narine”).

Par un jeu d’assonances (pour frisson et froisser, on peut donc presque parler d’une paronomase) qui a l’effet d’une harmonie imitative, Rimbaud évoque en effet le frisson plein de compassion de la nature devant la morte. Je crois avoir associé “nénuphars froissés” à la robe d’Ophélie, qui doit être froissée elle aussi (comme s’il y avait une hypallage : c’est bien la robe qui est froissée aussi) ; du reste, la robe se déploie en corolle, autrement dit comme une fleur.

Et enfin, doit-on présenter le tableau de Millais dans notre introduction ?

Oui, je le conseille ; il faut partir du titre : “Ophélie” désigne un célèbre personnage de la pièce de Shakespeare, dont la mort étrange est racontée à l’Acte IV scène 7, et qui a particulièrement fasciné les spectateurs du XIXe siècle, notamment au moment où l’on redécouvre le dramaturge en France. Elle inspire les artistes de cette époque, en France comme en Angleterre, où John Everett Millais la peint. Arthur Rimbaud semble créer son poème tant à partir de Shakespeare que de Millais.

Évidemment tout dépend de la question, mais peut-on nous demander en quoi le poète s’inspire du tableau ? Ou comment le retravaille-t-il ?

Oui, on peut vous demander cela. Il est très probable que Rimbaud avait connaissance du tableau, voire en avait une miniature avec lui (voir ci-dessus). Faute de preuves, il faut une tournure du type “on peut supposer que…”. Mais le tableau de Millais, présenté en France, a été célèbre très tôt, et Rimbaud exhibe la dimension picturale de ses premières strophes. Les quatrains suivants, en revanche, relèvent davantage de l’invention. C’est ce qu’une réponse nuancée permettrait de proposer.

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