Quelques éléments de réflexion sur les traductions que je vous ai proposé de lire, en tant que chaque traduction est une entreprise de réécriture.

Ayez bien les textes sous les yeux au moment de lire ces propositions ; retenez au moins deux exemples (idéalement trois) parmi les modestes comparaisons opérées ici, de façon à pouvoir le jour de l’oral réfléchir avec une mémoire efficace à cette question de la traduction comme réécriture.


Que raconte le début de la scène du cimetière ?

L’acte V, c’est logiquement la promesse d’une résolution. Or il s’ouvre (de façon cohérente, après l’annonce de la mort d’Ophélie) sur le dialogue entre deux fossoyeurs, au cimetière. Hamlet, dans un échange étrange et burlesque, interroge l’un d’entre eux sur la vitesse de dégradation des corps. C’est un peu comme s’il poursuivait sa méditation sur l’existence, mais cette fois, c’est sur sa vanité qu’il s’interroge.

L’un des deux fossoyeurs lui tend alors le crâne du bouffon Yorick : image de la mort, pour quelqu’un qui était une image de la vie. Relisez le très beau texte proféré par Hamlet (“Où sont tes railleries… ?” : le fameux “Ubi sunt” qui dit la fuite du temps).


Quelques enjeux et caractéristiques de cette scène, en quelques mots

  • Alors que l’intrigue devrait avancer, la parole l’emporte sur l’histoire : c’est souvent le cas des passages les plus célèbres de la pièce. Pas d’enjeu dramatique, donc ; se déploie alors la réflexion de Shakespeare à travers Hamlet, sur la fragilité de l’existence, sur sa brièveté et sa vanité.
  • La scène est aussi burlesque, du fait du décalage entre son sujet - la mort - et son traitement comique, via les fossoyeurs, qui parlent avec légèreté de ce qui nourrit chez Hamlet une méditation philosophique.
  • Enfin, parce que la scène paraît naître de la mise en mots d’une danse macabre (voir ci-dessous), comme le suggère la réflexion de Hamlet sur ce qu’est devenu Alexandre, parce qu’elle est emblématisée, surtout, par le dialogue visuel entre Hamlet et le crâne du bouffon, elle nous lègue une image très expressive de l’interrogation de tout homme face à la mort.

Note en passant : c’est le crâne, présent dans cette scène, comme il l’est quasi picturalement dans le texte de Faust de Goethe, à la façon d’un crâne dans une vanité, qui fait jonction entre ces deux pièces. Commun aux deux œuvres donc, il peut être comme le point de départ de la petite pièce de Tardieu.


Repères sur la danse macabre

La première danse macabre aurait été peinte à Paris. Je vous renvoie à cette page du site Histoires de Paris sur la danse macabre du cimetière des Innocents. Il s’agissait d’une fresque peinte sur l’un des murs du cimetière au XVe siècle. Deux par deux, dans un decrescendo social, du pape au petit artisan, les personnages défilent ; des squelettes les entraînent dans une danse qui souligne la vanité de l'existence, des rangs sociaux et des richesses accumulées ici-bas. Des vers accompagnent la fresque.

La scène du cimetière dans Hamlet renvoie précisément à ce motif : Hamlet s’interroge, devant Horatio, sur l’identité et le rang social des personnes dont les restes lui paraissent malmenés par les fossoyeurs. Puis il médite lui-même sur le devenir d’Alexandre dans la mort, après avoir parlé au crâne du bouffon Yorick.

“Ce crâne avait une langue et pouvait chanter jadis.”

Hamlet, Acte V, scène 1 (trad J.-M. Déprats).


Réflexion sur les traductions

Traduire, c’est, de fait, réécrire. Il existe toujours plusieurs traductions d’une grande œuvre, parce que le traducteur opère des choix : faut-il amener le texte vers la langue de destination, au risque de produire ce qu’on a appelé une “belle infidèle”, ou demeurer près du texte d’origine, alors que la langue de la traduction est différente ? C’est la tension la plus connue ; d’autres enjeux bien sûr existent, que je ne détaillerai pas ici, faute de temps et de compétence.

Une traduction est donc déjà une réécriture. Quand Koltès réécrit Hamlet, il le fait à partir du texte d’origine et de la traduction de Bonnefoy : il réécrit une réécriture.

La scène du cimetière a ceci d’intéressant pour nous que, comme d’autres scènes de la pièce, elle est en prose - alors que de nombreux passages sont en vers, comme le célèbre monologue “to be…”. Cela s’explique par le décalage burlesque créé par Shakespeare avec la présence et les mots des fossoyeurs au cimetière où bientôt sera enterrée Ophélie : le dramaturge n’imagine pas faire parler ses fossoyeurs en vers. Or le traducteur de notre édition folio classique, Yves Bonnefoy, est un poète. S’agit-il pour lui de faire une traduction poétique d’un texte dont la forme et le contenu sont prosaïques ? La comparaison avec un fragment de la traduction de Michel Grivelet (éd. Robert Laffont) est intéressante à cet égard.

  • Par exemple, M. Grivelet traduit l’interjection “I’faith” (réponse du “Clown”, le fossoyeur, à Hamlet) par “Eh ben ma foi” ; Y. Bonnefoy s’en tient à “Ma foi”.
  • Immédiatement après, une tournure familière, comme “if a be not rotten…” devient, chez M. Grivelet, “à moins qu’y soit pourri…”, avec le “que” caractéristique de la langue populaire, tandis que Y. Bonnefoy traduit ainsi : “s’il n’est pas pourri…”.
  • Là où M. Grivelet, lorsque le fossoyeur évoque le corps du tanneur, traduit “your water” par “votre eau”, Y. Bonnefoy choisit le déterminant défini et traduit “l’eau”. Il supprime donc en cet endroit précis ce qu’en grammaire on nomme le datif éthique, tournure, là aussi, assez caractéristique d’un parler populaire, qui permet d’impliquer affectivement l’interlocuteur dans le récit qu’on lui adresse (par exemple, “il te lui a mis une de ces gifles…”). (Il se trouve qu’il en conserve un autre par ailleurs.)
  • Si le mot “whoreson” est traduit par M. Grivelet et par Y. Bonnefoy par “fils de pute” dans sa première occurrence (“fils de pute de cadavre”), le premier traducteur reprend le terme ensuite (“un sacré drôle de farceur, le fils de pute”), alors que le second opte pour cette formule : “un sacré bougre de farceur”.

En somme, Yves Bonnefoy estompe un peu les familiarités du parler populaire, gouailleur, parfois grossier des fossoyeurs, pour tendre vers un texte plus épuré : le contraste burlesque est moins net ; la scène tend peut-être ainsi davantage vers le moment de la méditation de Hamlet que prépare ce dialogue initial. On peut penser aussi que le poète sait être en train de faire un texte plutôt destiné à la lecture, et non à la scène : le théâtre privilégie le contraste, la poésie de la traduction préfère une langue épurée.

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