Bonne et heureuse lecture à vous !


Pourquoi ces propositions pour entrer dans l’œuvre et vous l’approprier ?

La tentation qui peut vous prendre, c’est de ne pas lire l’œuvre, mais les commentaires sur elle, les productions disponibles sur le web, bonnes et mauvaises, avec, dès lors, deux écueils : ne pas discerner les unes des autres ; reproduire plus ou moins adroitement des idées plus ou moins adroites… alors qu’on attend de vous votre propre lecture.

Faites confiance à votre intelligence. Si je vous propose ces lectures, c’est parce que je vous sais parfaitement à même de vous les approprier.

Ce sont néanmoins des œuvres complexes, parce qu’elles s’attachent, précisément, à éclairer la complexité du monde. Si, pour cette raison, au cours de votre navigation, vous éprouvez le besoin d’avoir quelques repères, appuyez-vous sur cet accompagnement. Dans le cas contraire, lisez seulement ce qui est directement lié à la perpective imposée par le programme (« Alchimie poétique : la boue et l’or »).


Conseils d’ordre général

Quel que soit le recueil que vous avez choisi, la principale difficulté que vous pourriez rencontrer est qu’il s’agit, comme toujours avec l’école, d’une lecture obligatoire… qu’il faudrait donc rendre la plus stimulante possible, la moins scolaire qui soit, la plus personnelle. Il faudrait vivre cette lecture comme si vous aviez pleinement désiré de la vivre.

Réfléchissez donc bien aux raisons, si triviales qu’elles puissent être (la longueur de l’ouvrage ?), qui vous ont conduit à ce choix. Si une page, un vers, une image vous a séduit lorsque le livre a circulé en classe ; si le poème que nous avons étudié (pour Cendrars et pour Ponge seulement, donc), ou si ma présentation brève vous ont laissé quelque impression stimulante, qu’elle soit votre point de départ.

Par ailleurs, rappelez-vous ce que le format même de tout livre nous fait immédiatement oublier : la littérature a d’abord une origine orale, et la lecture silencieuse que nous pratiquons d’évidence n’est qu’un phénomène culturel récent, vieux de quelques siècles seulement. C’est particulièrement important lorsqu’on lit des poèmes : la séparation entre chanson et poésie ne date que du Moyen Âge. Par voie de conséquence, je vous recommande vivement une lecture à voix haute, qui vous permettra d’accéder au sens par le son, de laisser les silences de fin de vers s’installer aussi. Une lecture sensible et incarnée est une lecture plus intelligente. Vous pouvez aussi lire une première fois à voix haute, puis relire en silence ce que vous avez entendu. Vous ne le ferez pas pour tout le recueil, bien sûr, mais pour les textes qui vous auront le plus intéressé, selon le ou les modes de lecture retenus (voir ci-dessous).

Voici à présent quelques conseils propres au recueil que vous avez retenu (même si je reproduis, d’un recueil à l’autre, quelques-uns d’entre eux, qui valent pour tous).


++Le parti pris des choses

Si vous avez choisi l’édition Folio plus classiques, de nombreuses et fructueuses pistes de lecture vous sont proposées aux pages 168 à 170. Je m’en inspire en partie ci-dessous.


Le poète des objets

Rappelez-vous l’essentiel de ce que nous avons pu découvrir en cours : donner, redonner vie et dignité à des objets, à des choses, traverser voire déchirer l’écran de leur banalité pour nous les donner à voir autrement, et ainsi offrir à chaque homme la possibilité de l’émerveillement devant ces fragments du monde : tel est, en quelques mots, ce que je vous ai donné à comprendre du projet de Francis Ponge.

Lui disait : prendre le monde « en réparation » (on se rappellera le contexte de la publication du recueil, en 1942). Il s’agit pour lui de créer des « objeus » qui conduisent à « l’objoie ».

Ainsi, lire, sélectionner quelques poèmes peut se faire sur ce seul critère : quand, en lisant, vous êtes-vous dit que vous voyiez désormais tel ou tel objet autrement ? Grâce à quoi ?


Un premier poème qui donne le ton

Manque à ce recueil ce qu’explicite, même mystérieusement, le texte intitulé « La promenade dans nos serres » (vu en cours). Mais le premier poème, « Pluie », offre un exemple de ce que tous les autres feront peu ou prou dans l’exploration nouvelle d’un phénomène plus que banal, ici la pluie. Observez donc comment procède le texte pour représenter la pluie de façon originale. Pensez aux comparaisons notamment. Puis, munis de ces lunettes que la lecture de « Pluie » vous aura offertes, partez à la découverte d’autres objets-poèmes.


Noter quelques phrases et quelques réflexions à chaud

Notez quelques extraits, qui vous séduisent immédiatement (en notant bien le titre des textes), et quelques réflexions, libres, à chaud, qui vous viendraient immédiatement elles aussi.


Lire les notes explicatives

Ce n’est pas indispensable immédiatement (c’est même parfois dispensable pour une lecture qu’on voudrait immersive). Ce qui échappe peut aussi, particulièrement en poésie, participe du plaisir de lecture.


« La boue et l’or » : une lecture du recueil à l’aune du programme (mode de lecture conseillé pour l’oral, non exclusif des autres)

En complément, ou si de telles réflexions ne vous viennent pas, à froid, donc, remettez votre lecture en perspective avec notre « programme », à savoir : « Alchimie poétique : la boue et l’or ». Demandez-vous donc quelle alchimie, quelle transformation l’écriture poétique de Ponge opère. Vous pouvez vous aider de ce que nous avons vu en cours, et ce qui participe de cette alchimie pongienne : les comparaisons, la part d’imaginaire, les changements d’échelle (voir « Notes pour un coquillage »), la personnification, voire l’humanisation des objets, le lyrisme (très) discret (Ponge ne regrette-t-il pas, même brièvement, la fin de la bougie ? Ne dit-il pas que le cageot est « sympathique » ?), le jeu sur le sens, le son la forme, l’étymologie (parfois tout à fait réinventée) des mots (puisque « parti pris des choses égale compte tenu des mots », selon l’équation du poète, qui considère les mots eux-mêmes non comme des véhicules d’information, mais comme des objets)…


Éloge ou blâme ?

Certains objets sont célébrés, d’autres au contraire sont dépréciés (et parfois, les deux approches sont possibles au sein d’un même texte : c’est le cas du « Pain »). Vous pourrez choisir - préférer - des poèmes en fonction de cette relation entre le poète et l’objet.


Désacralisation, fin des poèmes

Tout en célébrant des objets, Ponge, nous l’avons vu, prend garde à ne pas céder à l’épanchement lyrique, et ne verse pas dans la sacralisation. C’est une poésie qui se retient de poétiser, en somme. Ponge a une formule, fondée (bien à sa manière) sur un néologisme : il dit vouloir s’abstenir d’écrire une « poésie patheuse ». Ce choix est particulièrement sensible dans la façon dont certains poèmes se terminent (quand l’objet disparaît, ou ne sert plus) ; parfois, l’allusion est claire, qui renvoie à une fonction symbolique rejetée par le poète : que l’on songe au « Pain », qu’il s’agit de rendre à la « consommation », ou, c’est encore plus net d’après le titre, aux « Pauvres pêcheurs », titre qui prend à contrepied la prière chrétienne à Marie. Ponge, au fond, rend les objets à ce qu’ils sont, après en avoir renouvelé la découverte. Vous pouvez être attentifs à ces échos entre les textes qui participent de l’unité de l’œuvre.


Des arts poétiques

Certains poèmes apparaissent comme des arts poétiques (implicites, mais tout de même) : c’est-à-dire des poèmes qui expliquent comment écrire des poèmes. Le plus célèbre art poétique de notre littérature est peut-être celui de Boileau, dont vous connaissez les vers « Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli… », lesquels évoquent la règle fameuse des trois unités au théâtre.

Voyez si dans les textes que vous avez préférés, cette dimension apparaît. « La bougie », que nous avons lu, est un poème qui évoque la création poétique par l’image des « papillons miteux ». Observez notamment le poème « Le galet », qui clôt l’œuvre. Mais aussi, que j’aime beaucoup est qui est assez connu, « L’huître ».


Des poèmes singuliers parce que singulièrement plus longs

Certains poèmes sont particulièrement développés par rapport au « Pain », à « La bougie » ou au « Cageot ». Lisez-les, tentez de voir pourquoi Ponge a offert à ces objets un texte plus ample.


Pour situer les poèmes et vous approprier l’œuvre

Lire une œuvre quelle qu’elle soit suppose de se trouver au ras, ou pour le dire plus élégamment, au cœur du texte, et c’est ce que proposent les modes de lecture ci-dessus ; mais cela suppose aussi, particulièrement en vue d’un examen, de s’en reconstituer, pour soi-même, une vue d’ensemble. C’est particulièrement vrai pour un recueil : comme son nom l’indique, une telle œuvre est un ensemble de pièces (contrairement à ce qu’est généralement un roman, par exemple). Aidez-vous de la table des matières ; voyez comment tel poème, que vous aurez particulièrement retenu, qui vous aura intéressé, se situe par rapport à ceux qui le précèdent et ceux qui le suivent. Y a-t-il une forme de logique dans l’ordonnancement des textes, qui puisse participer du plaisir de lecture ?

Par-delà la question de la progression, des séquences possibles au sein du recueil, y a-t-il, dans le choix des objets, des échos, d’un texte à l’autre ? De quoi vous faire, pour vous-même, comme une anthologie de textes dont la réunion ferait sens ?


Pour finir, relisez en premier lieu les quelques poèmes que vous avez préférés.

Notez le titre des poèmes qui ont le plus retenu votre attention. Là encore, n’hésitez pas à noter quelques extraits, comme pour votre journal de lecture des Fleurs du Mal. Personnellement, à l’occasion de ma relecture du recueil, je laisse un peu de côté des textes par lesquels j’ai découvert Ponge, comme ceux que j’ai présentés en cours, ou comme « L’huître », et je m’attarde aujourd’hui sur des poèmes que j’ai moins lus, comme l’inattendu « La jeune mère », et les poèmes plus longs, tels « Notes pour un coquillage » et « Faune et flore ». J’y trouve, je ne sais pourquoi, une authenticité que je n’avais pas sentie précédemment, peut-être parce que le poète fait davantage entendre sa méditation dans ces textes moins contractés autour de l’objet.

Vous pouvez rédiger, pour quelques textes, une courte synthèse, qui reprenne les trois temps dont nous avons vu en cours qu’ils permettent à la fois de découvrir une œuvre, et d’en récapituler, a posteriori, l’essentiel : qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que cela dit, évoque, raconte, décrit ? Qu’est-ce que cela signifie, et comment ? (Ou au moins, pour ce travail de lecture d’un recueil, qu’est-ce que j’en garde : cela pourrait suffire).


Enfin, ultimement, rédigez un court texte pour vous-même.

Rédigez-le dans votre carnet, comme une définition non pas du recueil, mais du recueil tel que vous l’avez lu. Vous pourriez commencer par « Lire Le parti pris des choses c’est… ».

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