Bonne et heureuse lecture à vous !


Pourquoi ces propositions pour entrer dans l’œuvre et vous l’approprier ?

La tentation qui peut vous prendre, c’est de ne pas lire l’œuvre, mais les commentaires sur elle, les productions disponibles sur le web, bonnes et mauvaises, avec, dès lors, deux écueils : ne pas discerner les unes des autres ; reproduire plus ou moins adroitement des idées plus ou moins adroites… alors qu’on attend de vous votre propre lecture.

Faites confiance à votre intelligence. Si je vous propose ces lectures, c’est parce que je vous sais parfaitement à même de vous les approprier. Affrontez le texte directement. Il résistera parfois à la compréhension, au plaisir. La lecture n’est pas source de plaisir immédiat, c’est une activité difficile, pour laquelle d’ailleurs nous savons maintenant que le cerveau humain n’était pas équipé.

Pour autant, ne perdez pas de temps à lire ce que d’autres lecteurs que vous ont pensé. En tout cas, ne commencez pas par là. Tout au plus, référez-vous à une biographie bien faite pour en savoir plus sur l’auteur de votre choix (comme dans Le dictionnaire de la littérature française chez Robert Laffont, collection Bouquins, disponible au CDI).

Ce sont néanmoins des œuvres complexes, parce qu’elles s’attachent, précisément, à éclairer la complexité du monde. Si, pour cette raison, au cours de votre navigation, vous éprouvez le besoin d’avoir quelques repères, appuyez-vous sur l’accompagnement que je vous propose. Dans le cas contraire, lisez seulement ce qui est directement lié à la perpective imposée par le programme (« Alchimie poétique : la boue et l’or »).


Conseils d’ordre général

Quel que soit le recueil que vous avez choisi, la principale difficulté que vous pourriez rencontrer est qu’il s’agit, comme toujours avec l’école, d’une lecture obligatoire… qu’il faudrait donc rendre la plus stimulante possible, la moins scolaire qui soit, la plus personnelle. Il faudrait vivre cette lecture comme si vous aviez pleinement désiré de la vivre.

Réfléchissez donc bien aux raisons, si triviales qu’elles puissent être (la longueur de l’ouvrage ?), qui vous ont conduit à ce choix. Si une page, un vers, une image vous a séduit lorsque le livre a circulé en classe ; si le poème que nous avons étudié (pour Cendrars et pour Ponge seulement, donc), ou si ma présentation brève vous ont laissé quelque impression stimulante, que cela soit votre point de départ.

Par ailleurs, rappelez-vous ce que le format même de tout livre nous fait immédiatement oublier : la littérature a d’abord une origine orale, et la lecture silencieuse que nous pratiquons d’évidence n’est qu’un phénomène culturel récent, vieux de quelques siècles seulement. C’est particulièrement important lorsqu’on lit des poèmes : la séparation entre chanson et poésie ne date que du Moyen Âge. Par voie de conséquence, je vous recommande vivement une lecture à voix haute, qui vous permettra d’accéder au sens par le son, de laisser les silences des fins de vers s’installer aussi. Une lecture sensible et incarnée est une lecture plus intelligente, parce que plus consciente des reliefs de l’œuvre. Vous pouvez aussi lire une première fois à voix haute, puis relire en silence ce que vous avez entendu. Vous ne le ferez pas pour tout le recueil, bien sûr, mais pour les textes qui vous auront le plus intéressé, selon le ou les modes de lecture retenus (voir ci-dessous).

Voici à présent quelques conseils propres au recueil que vous avez retenu (même si je reproduis, d’un recueil à l’autre, quelques-uns d’entre eux, qui valent pour tous).


Paroles

Si vous avez choisi l’édition Folio plus classiques, de nombreuses et fructueuses pistes de lecture vous sont proposées aux pages 349 à 353. Je m’en inspire en partie ci-dessous.


Paroles ou poèmes ?

À l’instar de Ponge, qui évite le mot « poèmes », puis invente le néologisme « proêmes », Prévert intitule son recueil Paroles. Réfléchissez au choix de ce titre, à ce qu’il signifie, à l’humilité poétique à laquelle il renvoie, à ce que le recueil semble nous promettre - bribes, paroles banales, entendues et recueillies, mises en vers. C’est dire combien Prévert a forgé une poésie de liberté, dans le sillage des poètes du début du XXe siècle comme Cendrars ou Apollinaire, qui eux-mêmes avaient poursuivi les métamorphoses du genre sur le plan formel comme dans le contenu.

Ainsi, lire, sélectionner quelques poèmes peut se faire sur ce seul critère : soyez peut-être attentifs avant tout aux textes qui vous ont donné l’impression que vous aviez affaire à des « paroles », à des mots de tous les jours, à des proverbes, des conversations, des lieux communs, des propos que Prévert a peut-être recueillis, réécrits, justement en raison de leur banalité, de la simplicité de leur expression.


Un premier poème qui pourrait les contenir tous

Ce n’est pas le plus connu, car à l’école primaire, lieu de découverte de Prévert et de La Fontaine, on lit souvent des pièces plus courtes, mais il vaut la peine que vous vous y arrêtiez, peut-être même pour vous dire que tous les autres y paraissent contenus : « Tentative de description d’un dîner de têtes » est un condensé de liberté, de satire, de jeux sur les mots, les sons, les images, de légèreté d’autant plus légère qu’elle sert, par contraste, à dire la cruauté des hommes. Lire ce poème, c’est peut-être accéder, d’emblée, à l’alchimie poétique propre à Prévert.

Peut-être est-ce d’ailleurs à nous, par-delà les « têtes » du dîner, les masques de la société contente d’elle-même, qu’est destinée cette phrase de l’homme qui survient alors qu’il n’était pas invité : « Mais je ne vous ai pas demandé de penser ; je vous ai dit de regarder, d’écouter, pour vous habituer, pour n’être pas surpris d’entendre craquer vos billards le jour où les vrais éléphants viendront reprendre leur ivoire ».

La poésie de Paroles pourrait bien se situer dans ces mots donnés à entendre, ces états du monde donnés à voir. C’est une poésie dont la tendresse, réelle, voisine avec l’impérieux désir de nous faire considérer ceux que Hugo, avec plus de souffle sans doute, mais le Romantisme est passé, appelait les Misérables, et que Prévert, à la fin du poème, évoque ainsi dans une énumération dont il a le secret : « ceux qui ont le pain quotidien relativement hebdomadaire ».


Noter quelques phrases et quelques réflexions à chaud

Notez quelques extraits, qui vous séduisent immédiatement (en notant bien le titre des textes), et quelques réflexions, libres, à chaud, qui vous viendraient immédiatement elles aussi. Les vers de Prévert se prêtent particulièrement bien à la mémorisation, malgré leur irrégularité.


Lire les notes explicatives

Ce n’est pas indispensable immédiatement (c’est même parfois dispensable pour une lecture qu’on voudrait immersive). Ce qui échappe peut aussi, particulièrement en poésie, participe du plaisir de lecture.

Mais dans Paroles, on a affaire à une poésie du monde présent, ancrée dans une réalité politique, sociale, culturelle, dans une histoire qu’il vaut mieux saisir. La voix de Prévert chronique une époque - même si elle a aussi un caractère intemporel.


« La boue et l’or » : une lecture du recueil à l’aune du programme (mode de lecture conseillé pour l’oral, non exclusif des autres)

En complément, ou si de telles réflexions ne vous viennent pas, à froid, donc, remettez votre lecture en perspective avec notre « programme », à savoir : « Alchimie poétique : la boue et l’or ». Demandez-vous donc quelle alchimie, quelle transformation opère l’écriture poétique de Prévert. Si comme les poètes que nous avons lus en cours, il recourt souvent aux images (comparaisons, métaphores notamment), sa poésie est sans doute plus proche du réel ; c’est une langue de la vie ; les associations incongrues, auxquelles la poésie donne une cohérence insoupçonnée, les contrastes là où nous ne verrions que des évidences, voilà peut-être les marques de fabrique les plus saillantes de la transformation de la réalité par Prévert.

La transforme-t-il, d’ailleurs ? Sa poésie n’a-t-elle pas vocation, comme j’essayais de le suggérer en évoquant le poème liminaire, à dessiller nos yeux sur le monde ? Et donc à transformer non pas le réel, mais la représentation biaisée, idéalisée que nous pourrions en avoir ?


Des allégories

Si je prends le contrepied de ce que je viens de proposer, je peux vous inviter à lire, dans de nombreux poèmes de Paroles, de quoi composer un recueil dans le recueil, pour vous-même, autour de l’allégorie : toute une série de poèmes repose sur des allégories - miroir brisé, oiseaux, désespoir « assis sur un banc ». La simplicité du vocabulaire, l’ancrage dans le monde réel n’empêchent pas Prévert de bâtir une poésie qui appelle à la liberté, qui dénonce la guerre, les politiques tyranniques, les injustices de tous ordres, grâce à des allégories, donc des choses ou des créatures qui rendent immédiatement saisissables et partageables les idéaux et les révoltes du poète.


Des collages, des associations d’images

Toutefois, Prévert semble lui-même démentir une partie de ma proposition (décidément, aucune œuvre d’art ne se laisse réduire à une lecture). Pour lui, ses poèmes ne correspondent pas à une représentation de la société, ce sont « des images, des histoires racontées ». Notre poète dit encore (dans un entretien à la Télévision suisse romande) : « Ce n’est pas une vision de la société : c’est-à-dire que ce sont des images. Par exemple, je vois une image qui me plaît, je dis tiens elle me plaît, puis je la mets quelque part, dans un carton, mettons… Puis je reviens au même endroit ; plus tard, au marché à la ferraille, j’en vois une autre ; je me tiens tiens celle-là attendait celle-ci, et puis je les mets ensemble et puis elles vont très bien ensemble ».

Ce propos nous éclaire quant aux associations d’idées, aux « collages » que pratique Prévert en poésie, comme Picasso dans les arts plastiques.


Repérer les nuances, puis des échos entre les poèmes de votre choix

Lire une œuvre quelle qu’elle soit suppose de se trouver au ras, ou pour le dire plus élégamment, au cœur du texte, et c’est ce que proposent les modes de lecture ci-dessus ; mais cela suppose aussi, particulièrement en vue d’un examen, de s’en reconstituer, pour soi-même, une vue d’ensemble. C’est particulièrement vrai pour un recueil : comme son nom l’indique, une telle œuvre est un ensemble de pièces (contrairement à ce qu’est généralement un roman, par exemple).

Mais il semble que de par l’histoire de sa genèse, Paroles rend vaine d’avance une tentative d’analyse de sa composition.

C’est pourquoi je vous invite, une fois lus plusieurs poèmes de votre choix, à saisir le caractère justement disparate du recueil, sur le plan de la forme (textes en vers, textes en prose, textes longs, textes courts, musicalité particulièrement marquée ici, et non là…), comme sur le plan du sens (du monde de l’école à celui de la rue, de la dénonciation de la guerre et de toute violence à l’éloge d’un amour pur et libre…).

Ensuite, faites le trajet inverse : tentez d’identifier ce qui entre les poèmes que vous avez retenus fait écho, et là encore, que ce soit sur le plan de la forme ou du sens - les deux étant toujours inextricablement mêlés.


Pour finir, relisez en premier lieu les quelques poèmes que vous avez préférés.

Notez le titre des poèmes qui ont le plus retenu votre attention. Là encore, n’hésitez pas à noter quelques extraits, comme pour votre journal de lecture des Fleurs du Mal. Personnellement, aujourd’hui, je relis surtout les poèmes qui déshabillent le pouvoir, qui ôtent à toutes les formes d’autorité leur déguisement ; autrement dit, je me constitue un mini-recueil personnel de Paroles particulièrement politique. Avec Prévert, il me semble que voir le monde autrement qu’il n’est, grâce aux ingrédients de son alchimie poétique, c’est surtout voir la société telle qu’elle est réellement (sa part de boue ?), par-delà les apparences trompeuses (et dorées ?) qu’elle se donne.

Vous pouvez rédiger, pour ces quelques textes que vous aurez choisis, une courte synthèse, qui reprenne les trois temps dont nous avons vu en cours qu’ils permettent à la fois de découvrir une œuvre, et d’en récapituler, a posteriori, l’essentiel : qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que cela dit, évoque, raconte, décrit ? Qu’est-ce que cela signifie, et comment ? (Ou au moins, pour ce travail de lecture d’un recueil, qu’est-ce que j’en garde : cela pourrait suffire).


Enfin, ultimement, rédigez un court texte pour vous-même.

Rédigez-le dans votre carnet, comme une définition non pas du recueil, mais du recueil tel que vous l’avez lu. Vous pourriez commencer par « Lire Paroles c’est… ».

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