Voici le dernier guide de relecture du premier chapitre de notre année. Il porte sur le début du célèbre poème de Blaise Cendrars. Bonne relecture !


Proposition de synthèse

  • La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France est un long poème essentiellement en vers libres : ils n’appartiennent à aucun mètre traditionnel, pour la plupart. Nous en avons lu le tout début.
  • Le poème dit l’arrivée du poète en jeune homme à Moscou, sur la Place rouge, avant son départ dans le Transsibérien, en un temps où voyager demeure exceptionnel. L’épisode, réel, bien qu’il puisse être transformé par l’écriture, renvoie à la vie de Cendrars, qui a voyagé en Russie en 1905.
  • Plus profondément, le poème élabore une épopée personnelle, en pleine jeunesse ardente, un voyage synonyme d’aventure vers l’ailleurs et vers soi-même. En même temps, la poésie de ce début de XXe siècle, auquel le vers libre donne son dynamisme et sa vigueur, procède d’une déconstruction de la poésie traditionnelle, celle, peut-être, des « voies anciennes ».

Faut-il le rappeler ? Ce dernier point, qui porte sur la dimension la plus riche du texte, sera notre fil de lecture. Ce n'est pas demandé à l'oral aujourd'hui, mais certains candidats, après avoir lu le texte, et juste avant d'en énoncer les mouvements, indiquent un projet de lecture. En l'occurrence, il pourrait être formulé en articulant les deux derniers points ci-dessus, comme suit (le premier aura déjà été dit lors de la brève présentation du texte, avant la lecture) :

Nous nous proposons de voir en quoi ce poème, qui raconte un voyage du poète alors adolescent, fonde une épopée personnelle, qui célèbre l’adolescence ardente et le monde enchanté par le merveilleux, tout en s’inscrivant dans une forme poétique nouvelle.

Je ne saurais vous obliger à faire ce qui n'est pas prévu par les textes officiels. Simplement, il me faut aussi vous conseiller en vous disant que d'ores et déjà, une pratique se met en place : celle qui consiste à énoncer un projet de lecture (comme le faisaient vos prédécesseurs, en fait). Ce qui est sûr, c'est que même si après la lecture, vous indiquez les mouvements, il vous faudra, en conclusion, indiquer quelle interprétation vous avez faite du texte, quelle est votre découverte majeure. Par exemple :

Ainsi, nous avons vu au fil de ce poème que Cendrars, à partir d’un voyage effectué à l’adolescence en Russie, fondait dans une poésie réinventée une épopée personnelle, aux confins d’un territoire lointain, synonyme d’aventure, d’ardeur et de merveilleux.

(Ce n’est là qu’un exemple.)


Comment relire ce poème en vue de l’oral ?

Une explication linéaire, à l’oral, je le rappelle, c’est une reconstitution de tout le travail de lecture fait en cours, puis prolongé chez vous ; on suit les mouvements du texte, sa progression, comme si on le découvrait au fur et à mesure, alors qu’on sait précisément quelle interprétation d’ensemble on souhaite en donner.

Nous n’avons ici que le tout début de ce long poème, les 38 premiers vers (en cours, je vous avais donné un extrait un peu plus long). Ce début est composé de trois ensembles, trois mouvements, que l’on pourrait nommer strophes, en prenant garde de nous rappeler qu’il s’agit de vers libres, et que seul le blanc (et non, par exemple, un système de rimes) indique le passage d’une strophe à une autre. La première compte 11 vers, la seconde, 12, la troisième, 15.

Notre explication se développera donc en s’arrêtant sur ce qu’évoquent successivement la première strophe, qui campe le début de cette aventure qu’est le voyage en Russie, puis la seconde, qui donne à voir un Moscou enchanté par le merveilleux et le regard de l’enfant, et la dernière enfin, qui opère un retour au poète (“Pourtant, j’étais fort mauvais poète”, v. 24).


Pour préparer cette lecture reconstituée, voici quelques conseils.

  • Relisez le texte que vous avez écrit dans votre carnet ou dans votre classeur sur la façon dont vous perceviez Cendrars, dont vous l'imaginiez sur la Place rouge. C’était le fruit de votre première rencontre avec le poème. Et votre intuition, votre écoute vous ont permis de le mettre en scène, de créer une image mentale liée à tel ou tel passage du poème : cela ouvre une voie de compréhension du texte, selon la posture que vous avez visualisée, l’arrière-plan… Relire et vous remettre votre propre texte en tête, si court soit-il, c’est vous assurer de donner à votre lecture future, si vous passez sur ce poème, une réelle singularité.
  • Reprenez vos notes, bien entendu. Il vous faut, avec la synthèse proposée ci-dessus et ces dernières, reconstituer une interprétation globale du poème, pour que vous n’en perdiez pas le sens, au moment où vous préparerez une explication linéaire (c’est-à-dire une relecture, expliquée dans le détail, qui suivra la progression du texte).
  • Dans la mesure du possible, on proposera sur Pearltrees les notes d’un ou plusieurs élèves.
  • Aidez-vous du guide de relecture ci-dessous.
  • Aidez-vous des conseils, après le guide de relecture, pour composer une introduction et une conclusion efficaces.
  • Lisez mes conseils pour la question de grammaire (Pearltrees, Lettrines).

Guide de relecture et de préparation à l’explication

Le titre évoque le voyage, la modernité, la tradition, et pour en rendre compte, le renouvellement de la poésie.

  • Le terme prose renvoie à une forme non versifiée ; le vers libre employé par Cendrars est par lui identifié à de la prose. Contrairement au vers, qui se caractérise avant tout par un retour à la ligne, la prose (du latin prosus oratio : discours simple, direct, continu) est généralement associée à l’évocation de réalités ordinaires, triviales. Même si Cendrars choisit le vers libre, sa poésie est caractéristique de ce début de XXe siècle, qui accorde au réel ordinaire une place croissante.
  • Par sa longueur, par la graphie archaïsante du prénom Jeanne, et du fait de la dédicace (“Dédiée aux musiciens”), le poème rappelle le genre de la ballade médiévale (qui pouvait être chantée et qui comportait des refrains).
  • Si le Transsibérien est un symbole de modernité en 1913 (date de la publication), la forme du titre emprunte, elle, aux codes d’une poésie ancienne et traditionnelle. Le poème naît dans ce paradoxe.

La première strophe articule l’évocation d’un voyage à Moscou et l’élan de l’écriture, tendue vers une époque et une aventure personnelles presque mythifiées.

  • Quelle interprétation feriez-vous du complément circonstanciel qui ouvre le poème : “En ce temps-là” ?
  • Le caractère autobiographique s’énonce presque aussitôt ; vous serez attentif à la formule, elle aussi assez solennelle (“J’étais adolescent” aurait été plus simple). Que déduire de cette solennité, de ce souffle inaugural ?
  • Vous aurez noté que les vers 1 et 3 comptent 12 syllabes : comment interpréter ces vers d’emblée perçus par l’oreille comme classiques, mais entre lesquels s’intercale un vers qui ne correspond à aucune scansion traditionnelle ?
  • Dédiée aux musiciens, cette Prose… rapidement fait entendre sa musicalité, mais affranchie de toute contrainte marquée : comment le fait-elle au vers 3, par exemple ?
  • Est-ce un voyage synonyme de sortie de l’enfance, voire de l’adolescence ? Un voyage initiatique ? Je vous invite à ré-interpréter le second vers.
  • Que suggère le tourbillon de chiffres et le rapprochement entre l’âge et la distance géographique (par-delà l’effet musical engendré par la répétition) ?
  • Vous aurez veillé à la simplicité de la langue, à son prosaïsme : par exemple, l’anaphore « j’étais » contribue à structurer la première strophe.
  • Comment interpréter les hyperboles des vers 4 et 5, et le complément à valeur d’épithète homérique après ville dans le vers 4 ?
  • Déjà dans la première strophe se dit la faim de voyage : “je n’avais pas assez…”
  • Ayez soin d’insister sur la façon dont Cendrars nous rend sensibles à l’ardeur de l’adolescence.
  • Le voyage n’est pas seulement temporel, mais spatial : relisez le vers 6 (le temple d’Artémis à Éphèse brûle en 356 av. J.-C.).
  • Prenez soin de reconnaître le jeu poétique avec le mot ardeur qui étymologiquement signifie feu (ardor : chaleur brûlante).
  • Nous avons évoqué ensemble le jeu sur la couleur rouge de la place (en Russe le mot rouge veut dire à la fois rouge et beau, et c’est probablement le second sens qui est à l’origine du nom).
  • Noter la longueur du vers 7 : pourquoi ce vers en particulier se devait-il d’être long ? Que mime ce choix, en d’autres termes ?
  • Que seraient ces “voies anciennes” éclairées par le poète ? Une allusion à une poésie disparue et renouvelée par Cendrars ? Une faculté propre à sa poésie de déployer l’espace et le temps, et par l’imaginaire, de rapprocher ce qui est éloigné ?
  • Il est en tout cas question de poésie dans les deux derniers vers. Comment comprendre cet auto-dénigrement ? Faut-il croire que Cendrars ne sait pas aller au bout d’un vers ? d’une refondation de la poésie ?
  • Au terme de la lecture de la première strophe, ce qu’on a lu, c’est un récit, dont le caractère autobiographique est clair, malgré la tentation poétique de changer la réalité perçue, pour dire l’ardeur de la jeunesse, le désir de voyager et l’émerveillement. C’est un poète qui transforme un voyage personnel en légende, littéralement, tout en faisant preuve de distance à l’égard de sa poésie… comme le suggérait le titre.

La seconde strophe met en scène le paysage moscovite, entre le réel et un imaginaire nourri d’enfance.

  • Relisez la première comparaison : qu’évoque-t-elle ? Songez au jeu sur le mot tartare, qui désigne un peuple vivant entre l’Oural et l’Océan pacifique (en Sibérie notamment).
  • La métaphore du gâteau est filée sur plusieurs vers : Cendrars donne à voir un monde sous la forme d’un dessert géant. Il fait littéralement de l’or, non avec de la boue, mais avec les édifices de la Place rouge. Autre type d’alchimie. Ce qu’on perçoit, c’est moins la place que l’émerveillement de cet adolescent qui voit le monde comme un enfant.
  • Sur le vieux moine et la légende de Novgorode : il est difficile de savoir à quoi exactement fait allusion le poète, qui après avoir proposé une description enfantine, évoque un « vieux moine ». La légende de Novgorode (très ancienne ville de Russie, la plus ancienne a priori) serait un récit écrit par Cendrars, mais que personne n’a jamais lu. Est-ce une façon de suggérer encore le désir de voyager, mais cette fois-ci dans le temps ?
  • Soyez attentifs à la brièveté du vers 17 : « j’avais soif » : quel effet est ainsi produit ?
  • De nouveau, Cendrars mêle le temps présent - le début du XXe siècle russe, fantasmé, et un temps ancien : la légende de Novgorode, les caractères cunéiformes (relatifs à l’écriture mésopotamienne). Son voyage n’est pas seulement un voyage dans l’espace. C’est aussi un voyage dans le temps, dans des histoires, dans l’écriture (l’écriture cunéiforme est la plus ancienne forme d’écriture connue). Un monde est à déchiffrer.
  • Le poète continue de privilégier l’imparfait : c’est toujours le début d’un conte ; pourtant l’imparfait ici est celui de l’habitude (tout à coup les pigeons s’envolaient). Ce sont des images que le poème fixe, grâce à la valeur aspectuelle de l’imparfait, qui montre les événements dans leur épaisseur, dans leur déroulement (contrairement au passé simple, qui les évoque comme déjà terminés). Le mot réminiscence apparaît ensuite pour désigner ces images fixées par l’écriture.
  • L’envol des mains signale-t-il que le poète trouve sa voie ? L’allusion à un célèbre poème de Baudelaire est évidente ; que signifierait cet envol ?
  • Comment interpréter l’insistance sur l’adjectif “dernier” à la fin de la strophe : de quel voyage s’agit-il ? Le dernier voyage, celui de la mort ? Comment pourrait-il dès lors en avoir des réminiscences ? Quoi qu’il en soit, le voyage poétique proposé par Cendrars transfigure le réel.

La troisième strophe, quant à elle, opère un retour au poète, comme si le récit de ce voyage devenu mythe personnel offrait l’occasion de s’interroger sur lui-même, sur l’ardeur autant créatrice que destructrice de sa jeunesse.

  • Comment comprendre ce « pourtant » ? Est-ce parce que le poète aurait effectivement comme les pigeons, soutenus par le Saint-Esprit, dans une atmosphère mystique, pris son envol ?
  • Vous retrouvez l’auto-dénigrement de nouveau, avec la répétition de la même formule, légèrement modifiée.
  • Après la soif, la faim apparaît au vers 26 : s’agit-il de camper Cendrars en poète maudit et marginal ?
  • Nous avons pu dire que l’énumération qui succèdait à l’évocation de la faim développait celle-ci. Comme si l’appétit de Cendrars se déployait dans le réel (un insatiable appétit de s’aventurer et d’écrire ?). Faut-il comprendre que la destruction fait partie de cet appétit, qu’elle lui donne sa force ? Faut-il lire la force destructrice qui s’exprime comme une métaphore de ce qu’est la création poétique à l’époque de Cendrars, à savoir, une rupture avec les formes traditionnels, par une poésie éclatée, électrique, attachée au réel ?
  • La répétition de la conjonction “et” (avec une polysyndète puisque certains “et” sont là comme en plus, sans être nécessaires) contribue à l’expression de cette voracité du poète voyageur.
  • Vous insisterez dans votre commentaire sur le recours aux verbes synonymes de “détruire”.
  • Comment se dit, au vers 35, le mélange d’appétit destructeur et de désir charnel, un éveil des sens ?
  • À cette fureur adolescente correspond la révolution (non pas celle d’octobre 1917 dont Cendrars ne peut avoir d’idée encore, mais un épisode de révolte réprimée datant de 1905.
  • Cette strophe s’achève sur l’image du “brasier”, qui concentre à la fois le paysage, rouge et beau, la dévoration du monde par les yeux du poète, et son ardeur sensuelle d’adolescent.

Quelques éléments pour l’introduction

Des phrases éclairantes, qui pourraient vous aider à amorcer votre propos le jour de l’oral

  • Picasso a dit du poète le célèbre mot suivant : « Cendrars, le poète qui est revenu de la guerre avec un bras en plus ». On se rappelle que Cendrars a perdu un bras lors du premier conflit mondial.
  • Philippe Soupault, figure du Surréalisme encore à naître alors que Cendrars écrit son long poème, aura cette formule, que j’ai évoquée en cours : « Il m’apprit (…) qu’il fallait vivre la poésie avant de l’écrire ».
  • Le poète Henri Michaux, dont vous vous rappelez peut-être, puisqu’il a été de ceux qui nous ont aidés à inaugurer notre année (“J’appelle”), dit de Cendrars : « Lui et ses problèmes avaient le voyage dans le ventre ».
  • Laissons pour finir la parole au poète : évoquant la Prose du Transsibérien…, il dit : « Toute vie n’est qu’un poème, un mouvement ».
  • Et un mot de lui encore, en réponse au journaliste Pierre Lazareff, qui lui demande s’il a vraiment pris le Transsibérien : « Qu’est-ce que ça peut faire puisque je l’ai fait prendre à tous ». Ce propos malicieux fait penser au dernier paragraphe du poème en prose “Les fenêtres” de Baudelaire (à qui l’on doit d’avoir donné au poème en prose ses lettres de noblesse, bien qu’il n’en soit pas l’inventeur), qui après avoir rêvé la vie d’une femme entraperçue à la fenêtre de chez elle, s’exclame : “Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ? »”

Pour bâtir la suite de votre courte introduction, je pense que vous êtes largement prêts désormais. Vous savez à présent comment construire ce propos progressif ; vos notes doivent vous permettre de présenter brièvement le poète, son nom, le titre de son recueil, sa vie de voyage ainsi mise en poésie, vécue sans doute, même si elle l’a été en partie par l’imagination, puis le poème, publié dans une édition magnifiée par le travail pictural de Sonia Delaunay. Référez-vous si nécessaire aux autres guides de relecture proposés sur Lettrines et Pearltrees.

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