Je reviens ici sur notre lecture de la scène 10 de l’acte I.


Comment situer la scène en introduction ?

  • Notre scène se situe à la fin de l’acte d’exposition : tous les personnages sont connus, tous les fils de l’embrouille aussi : Figaro veut empêcher le Comte de lui enlever Suzanne avant la nuit de noces ; Marceline, refusée par Bartholo trente ans plus tôt, veut épouser Figaro ; Chérubin aime les femmes : la Comtesse, Fanchette, Suzanne ; le Comte a aussi tenté de séduire Fanchette, fille du jardinier, cousine de Suzanne.
  • Les scènes du fauteuil ont permis de découvrir Chérubin, personnage unique dans le théâtre français d’avant le XXe siècle : c’est un personnage enfant et jeune homme à la fois, un adolescent à une époque où cet âge n’existe guère socialement. Et ces scènes l’ont révélé en double angélique du Comte : il séduit toutes les femmes sans être une menace pour quiconque. Mais c’est aussi un rival : il aime la Comtesse (entre autres).
  • La seule présence de Chérubin non seulement assure le comique, mais permet à Beaumarchais de complexifier l’intrigue et les personnages. En effet, la Comtesse elle non plus n’est pas entièrement fidèle.

Proposition de synthèse

Cette synthèse ne porte que sur une partie de la scène ; je vous invite à lire mes précisions ci-dessous. Toutefois, elle pourrait valoir sans guère de modifications pour la scène entière.

  • C’est une scène comique : elle est dynamisée par le nombre de personnages en scène, portée par la légèreté du mariage annoncé et par le thème de la remise de la toque virginale. Mais elle s’inscrit aussi dans le registre comique en ce qu’elle consiste en une confrontation indirecte entre Figaro, avec Suzanne à ses côtés et la Comtesse en alliée, et le Comte. Le “jeu” joué par les personnages, pour reprendre le mot du Comte, crée même un effet de théâtre dans le théâtre. Certes, les personnages jouent leur propre rôle, mais leur partition est comme écrite.
  • Elle donne à voir, donc, une forme de confrontation : il s’agit de faire plier le Comte pour qu’il renonce à son projet. La tension naît justement du rapport de force créé par Figaro et des ruses et alliés auxquels il recourt. Mais à sa requête, pour laquelle il obtient une satisfaction provisoire, succède un échange inattendu au sujet de Chérubin, qui offre l’occasion d’une revanche au Comte. La scène ne résout donc pas tout.
  • Les enjeux sont donc nombreux : pour Figaro et ses alliés, contourner l’autorité du Comte ; pour Almaviva, la rétablir ; pour Beaumarchais, faire que le premier acte s’achemine vers sa fin, en faisant avancer l’intrigue et le duel entre le valet et son maître, tout en conservant des options pour la suite de l’œuvre, le tout sans perdre la vitalité ni la légèreté sans lesquelles sa pièce, à forte résonance politique et sociale, ne serait plus une comédie.

Guide de relecture

Les enjeux de la scène

Relisez vos notes bien sûr, et votre travail préparatoire (de fin novembre) ; nous avions tenté de mettre au jour les enjeux de la scène pour Figaro, pour le Comte, pour la Comtesse, et pour Beaumarchais.

Quelques notes sur ces enjeux, semi-rédigées seulement :

  • Pour les personnages alliés à Figaro : emporter une victoire publique qui scellerait l’échec du Comte à obtenir les faveurs de Suzanne : Figaro, Suzanne et la Comtesse seront donc alliés ici. C’est pour cette raison que dans une entreprise qui préfigure le dernier acte, Figaro a fait venir les gens du Comte. La scène 10 est déjà spectaculaire par le nombre de personnages en scène. Tous ne sont pas représentés dans la mise en scène de Jean-Paul Tribout. C’est Fanchette qui les incarne.
  • Enjeu pour Figaro : remporter une victoire sur le Comte.
  • Enjeu pour la Comtesse : presque la même chose, mais surtout, regagner le Comte.
  • Enjeu pour Chérubin : se faire pardonner, ne pas être chassé.
  • Enjeu pour le Comte : que ne soient pas révélés ses moments d’inconduite (Fanchette, Suzanne) à cause de Chérubin notamment et de Suzanne.
  • Pour le dramaturge, adepte des péripéties, clore brillamment les scènes autour du fauteuil (comment sauver Chérubin, découvert par le Comte ? comment permettre au Comte de sauver la face, Chérubin ayant tout entendu ?), achever cette pièce dans la pièce qu’est le premier acte ; la journée ne saurait être folle sans qu’à l’intrigue première s’en ajoutent d’autres. Il faut donc laisser en suspens des éléments d’intrigue, qui permettront de remettre le Comte en selle face à ses adversaires. D’où l’évocation de Marceline.

Mouvements de la scène (dans son intégralité)

  • Jeu pour piéger le Comte et le forcer à reconnaître publiquement qu’il renonce au droit du seigneur.
  • Défense de Chérubin, renvoyé par le Comte, qui finit par le pardonner - seconde, mais brève défaite de ce dernier.
  • La promotion de Chérubin : revanche indirecte du Comte qui en même temps protège ses secrets (Fanchette, Suzanne). Critique de l’arbitraire du Comte et du pouvoir des nobles par Figaro, indirectement, lorsqu’il évoque le sort cruel promis à Chérubin.
  • Clôture de la scène avec la préparation par Beaumarchais de l’obstacle suivant : Marceline, dont s’inquiète le Comte. Nouveau duo amoureux et complice de Suzanne et Figaro.

Extrait à travailler

Vous ne présenterez pas à l’oral une lecture de la scène dans son intégralité ; je retiens néanmoins un extrait long, pour des soucis de cohérence, et je préciserai sur le descriptif de vos lectures et activités les découpages possibles pour l’examinateur, s’il souhaitait en opérer ; ces propositions suivront logiquement les mouvements énoncés ci-dessus.

Voici les délimitations adoptées :

De “Figaro, tenant Suzanne par la main - Permettez donc que cette jeune créature…” (au bas de la p. 99 dans votre édition GF) à la fin de la scène.


Au fil du texte

La toque virginale, un piège tendu au Comte, du théâtre dans le théâtre

  • Relisez la réplique de Figaro : sur le plan explicite, c’est une demande et un éloge des vertus du Comte (appuyez-vous sur les termes qui valorisent ce dernier). Mais implicitement, c’est une contrainte malicieusement exercée en public par le valet sur son maître.
  • Qu’est-ce qui montre l’embarras du Comte ? Soyez attentifs bien sûr à la didascalie, mais aussi à ce que révèle la ponctuation. Sa réponse est-elle franchement positive par ailleurs ?
  • Montrez que l’appel aux gens du domaine par Figaro là aussi procède d’un double sens : le valet demande qu’on se joigne à lui pour célébrer les vertus du Comte ; mais implicitement, il a besoin de leur soutien pour contraindre le Comte à accepter de remettre la toque virginale à Suzanne.
  • Que révèlent les apartés du Comte ?
  • Montrez comme Suzanne et Figaro construisent un duo efficace pour piéger leur maître.
  • Regroupez peut-être vos remarques sur les répliques des villageois (“Monseigneur ! Monseigneur” et un “Vivat !”). Vous pouvez les interpréter sur deux plans au moins : dans la confrontation qui se joue ici en sourdine, ils sont sans en avoir forcément tous conscience un précieux appui face au Comte ; sur un plan théâtral, leurs cris allègres contribuent sans doute à l’impression de fête et de légèreté qui sont l’une des marques de la “folle journée” et du théâtre de Beaumarchais. Sur un plan métathéâtral, si vous souhaitez aller jusque-là (c’est-à-dire, ici, dans ce qui s’apparente à la réécriture, consciente et ostensible, d’un motif théâtral plus ancien), on peut lire aussi comme la présence d’un chœur qui rappelle celui des tragédies antiques, et qui exerce une certaine pression sur le protagoniste (en l’espèce, le Comte).
  • En quoi la participation de la Comtesse joue-t-elle un rôle décisif dans cette stratégie ? Quelle justification invoque-t-elle quant à elle ? Quel rôle l’imparfait joue-t-il dans sa réplique ? Montrez là aussi que le Comte est forcé de revenir sur l’usage de ce temps.
  • L’aparté du Comte sur Marceline est à prendre en compte : il montre au spectateur que la victoire n’est pas complète : Almaviva a encore un atout dans sa main.
  • Vous pouvez conclure la lecture de ce mouvement, par exemple, par une réflexion sur le pouvoir du valet sur le maître, ou par un commentaire sur ce théâtre dans le théâtre, chacun jouant un rôle dans cette partie de la scène. Le Comte a raison de dire que tout ceci est un “jeu” !

Autour de Chérubin, une scène dans la scène : la défense du jeune page

  • Avec l’accord du Comte quant à la remise de la toque virginale à Suzanne, puis la réplique de Figaro adressée au jeune homme, s’ouvre un autre temps de la scène.
  • L’échange au sujet de ce dernier commence par des stichomythies : pourquoi ?
  • La réplique que Chérubin formule pour sa défense (notez aussi le rôle de la didascalie qui décrit son attitude) est alambiquée : il fait indirectement allusion au droit de cuissage, mais demande bien sûr le pardon du Comte.
  • Voyez comment la Comtesse tente de lui venir en aide, en prenant à témoin tous les personnages présents.
  • Suzanne complète la défense de Chérubin elle aussi : pourquoi suggère-t-elle que le Comte, s’il avait cédé le droit de pardonner, voudrait le “racheter en secret” ? À quoi fait-elle allusion ?
  • Dans les répliques et les didascalies qui suivent, notez ce qui suggère, dans l’écriture, la gêne du Comte. Vous devez pouvoir montrer que la pression s’accroît de nouveau, alors qu’il tentait de réincarner l’autorité en blâmant Chérubin.
  • Comment le Comte parvient-il finalement à opérer une volte-face ? En quoi Beaumarchais donne-t-il à voir ici un adversaire particulièrement habile ?

Autour de Chérubin, une scène dans la scène : la promotion déguisée du jeune homme

  • Montrez comme les répliques des différents personnages marquent le changement du rapport de force, et l’autorité retrouvée du Comte. Observez notamment les ordres du Comte.

Petit aparté grammatical ici : l’injonction, en français, prend de nombreuses formes, pas seulement celle de l’impératif. De “Mais c’est à condition qu’il partira sur-le-champ” à “demandez sa protection”, dans les répliques du Comte au bas de la page 101, vous pouvez observer cette diversité. Le Comte Almaviva mobilise en peu de phrases diverses façons de se faire obéir ; au vu de la brièveté de sa réponse, Chérubin paraît l’avoir bien compris.

  • Avant même la réplique du Comte sur l’émotion de la Comtesse, que vous prendrez soin de relever, qu’est-ce qui trahit effectivement son trouble, dans les mots mêmes qu’elle emploie ? Songez notamment au terme “maison” et à ce qu’elle en dit. De quoi ce mot peut-il être la métonymie, ou si vous préférez, à quoi, ou plutôt à qui renvoie-t-il en réalité ?
  • De même, que pensez-vous du “nous” dans cette phrase : “nous prendrons part à vos succès” ?
  • Là encore, le Comte n’apparaît pas comme un personnage que l’on peut si aisément tromper : pensez à commenter ce point, réplique à l’appui. Beaumarchais est aussi original en ceci que l’adversaire de son héros n’est pas longtemps la dupe ou le jouet de ses valets.
  • Comment la Comtesse tente-t-elle de masquer non pas son émotion, mais ses sentiments à l’égard de Chérubin ? Pourquoi est-il intéressant, de la part de Beaumarchais, de mettre ainsi la Comtesse en défaut ?
  • Comment le Comte fait-il entendre à Chérubin que son départ est définitif, lorsqu’il l’invite à embrasser Suzanne ?
  • Comment Figaro essaie-t-il d’alléger ce moment de séparation ? Que ce soit une tirade dit assez comme il essaie de nouveau de modifier la situation. Observez les termes qu’il emploie pour s’adresser à Chérubin : sont-ils homogènes ? Au fond, même s’il ne peut ici changer la décision du Comte, Figaro n’essaie-t-il pas de défendre indirectement le jeune homme ? Comment ? Comment l’image de la vie militaire s’oppose-t-elle ici aux plaisirs de la vie de château ?
  • Pourquoi Figaro fait-il un si noir “pronostic” ?
  • Cette tirade et sa fin surtout peuvent être lues de façon rétroactive, avec une dimension tragique nouvelle, pour qui connaît La Mère coupable (ce qui n’est pas le cas des spectateurs de 1784, gardons-le à l’esprit). Si vous-même avez parcouru la dernière pièce de la trilogie, quel sentiment vous inspirent la fin du propos de Figaro et les répliques de Suzanne et de la Comtesse ?

La clôture de la scène, pleine d’ambivalences

  • Le Comte a souhaité reporter la cérémonie à tantôt ; ordre a été donné à Chérubin d’honorer sa promotion “sur-le-champ” ; Figaro, Suzanne et la Comtesse ont presque obtenu ce qu’ils souhaitaient ; le Comte n’a pas pour autant perdu la face, en tout cas pas durablement. La scène peut donc s’achever logiquement. Beaumarchais veille à préparer la suite de la pièce.
  • En écho à son aparté plus tôt dans la scène, le Comte s’interroge cette fois ouvertement sur Marceline. Soyez à même d’expliquer ce que cette simple réplique recouvre : pour le Comte, c’est la préparation d’un stratagème visant à faire échouer le mariage de Figaro ; pour Beaumarchais, c’est une façon de faire entendre au spectateur que le camp du valet devrait rester sur ses gardes.

Pensez toujours à ce va-et-vient interprétatif, au théâtre, entre les deux niveaux d’énonciation : celui des personnages et celui du dramaturge.

  • Qu’est-ce qui marque l’intérêt très vif que le Comte porte à la présence de Marceline ? Comment prend-il soin toutefois de ne pas se trahir ? Observez ses répliques.
  • Comment la réplique de Figaro clôt-elle notre extrait ? Pensez à la virtuosité verbale du personnage (“plût” est un imparfait du subjonctif, rare, même au XVIIIe, singulièrement dans la bouche d’un serviteur). Pourquoi Figaro formule-t-il ce souhait que Marceline ne revienne pas ? Dans quel état se trouve-t-il, à la fin de cette scène, au vu du plaisir qu’il prend ici à soigner son expression ? Voit-il venir le danger selon vous d’un mariage avec Marceline, ourdi par le Comte notamment ?
  • Si vous avancez de quelques lignes, pour la cohérence de votre explication, notez la familiarité de la langue de Figaro (“C’est son chien d’amour qui la berce…”). Là encore, quel semble être l’état d’esprit du valet ?
  • Montrez comme Fanchette, qui a décidément la langue bien pendue, se met elle-même à faire du théâtre en mimant Marceline et Bartholo.
  • Que signifie la reprise par le Comte du propos de Fanchette (“Cousin… futur”) ? Comment la malignité du Comte se donne-t-elle à lire ici ? Selon vous, Figaro entend-il cette réplique ? Même question pour l’aparté du Comte, plus loin, lorsqu’il reprend le mot de son valet (“Elle la troublera, je t’en réponds”).
  • Pourquoi la réplique de Fanchette sur le pardon qu’elle espère avoir obtenu met-elle de nouveau le Comte dans l’embarras ? Qu’est-ce qui traduit cet embarras (attention au sens du mot “bonjour”, qui était à l’époque employé comme notre “Bonne journée”) ? Par-delà l’explication de cet échange, n’hésitez pas à travailler votre commentaire de cette fin de scène en montrant comme, chez Beaumarchais, d’une réplique à l’autre, la situation d’un personnage peut changer.
  • La scène s’achève sur la sortie de Suzanne et Figaro, complices victorieux. Comment leur insouciance est-elle exprimée ?
  • En somme, dans ce dernier mouvement de la scène, comment Beaumarchais parvient-il à maintenir en éveil l’intérêt du spectateur ?
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