Je reviens ici en quelques mots sur notre découverte des Fleurs du Mal.


Préambule

Lorsque nous avons évoqué les thèmes, ou les obsessions qui émaillent Les Fleurs du Mal, a surgi le mot « vanité ». Puis, nous sommes entrés dans le recueil par un poème, « Une charogne », que nous avons comparé à deux poèmes de Ronsard. Enfin, vous avez vous-mêmes écrit des textes à partir d’objets ordinaires, décrits sous des angles nouveaux, et auxquels vous avez parfois donné une signification nouvelle grâce à l’effet des images.

À partir de ces éléments, je vous propose une brève réflexion et quelques repères qui pourront vous être utiles pour mieux saisir encore la poésie de Baudelaire, et pour nourrir vos travaux, tant à l’écrit qu’à l’oral.


“Une charogne” de Baudelaire et Le bœuf écorché de Rembrandt : des “memento mori” très esthétisés

On peut rapprocher « Une charogne » d’un tableau de Rembrandt, le célèbre peintre hollandais du XVIIe siècle. Il s’agit de son « Bœuf écorché ».

Ce tableau est relativement peu original, du point de vue de son sujet, mais très intéressant sur le plan de son traitement pictural. Peu original, car il est fréquent de peindre des bœufs écorchés à cette époque. En effet, un tel sujet s’inscrit dans la tradition picturale du memento mori, formule latine qui signifie : souviens-toi que tu mourras. En d’autres termes, c’est une vanité : une peinture dont la visée morale est de rappeler la brièveté de notre existence, ce qui doit nous inciter à nous tourner vers Dieu, comme la Madeleine à la veilleuse de Georges de la Tour, qui date de la même époque. Les vanités sont reconnaissables aux objets typiques qui les composent : crânes et fleurs, du gibier notamment.

Mais ce qui nous intéresse ici, c’est que le corps du bœuf offre au peintre un défi technique et notamment chromatique intéressant. Sur la toile de Rembrandt, une femme à l’arrière-plan regarde le spectateur : elle est là pour véhiculer le message moral du tableau, ce fameux memento mori. Cependant, on remarque avant tout le travail sur la lumière, très faible, et sur la couleur. Rembrandt est connu pour sa maîtrise du clair-obscur ; ici, la teinte rouge paraît déclinée avec une infinité de nuances, de sorte que du bois au corps du bœuf, une même gamme jaune-rouge dévoile toute sa richesse sous l’effet du jeu de lumières. C’est une démonstration de ce que peut la peinture, du talent de Rembrandt et de sa faculté à transformer un objet désagréable à la vue en œuvre d’art : exactement ce que propose Baudelaire avec « Une charogne ».


Les fleurs, métaphore du temps qui passe… et des poèmes

Un dernier mot à propos des fleurs, que j’ai évoqué à propos des vanités. Ronsard invite sa bien-aimée à aller voir si la rose aperçue au matin n’a pas fané au soir : la fleur représente donc la beauté, dont le caractère est éphémère, et donc le temps qui passe. Le poème de Ronsard appartient lui aussi à cette tradition du memento mori, mais la leçon qu’il en tire s’inscrit dans la pensée épicurienne, qui date de l’antiquité, et que résume en partie une formule du poète du premier siècle Horace : carpe diem, cueille le jour présent.

Mais la fleur est aussi une métaphore traditionnelle du poème. Le même Ronsard dit offrir à sa bien-aimée un bouquet de fleurs épanouies : il joue sur le fait que les fleurs renvoient autant à la poésie qu’au temps qui passe et à la beauté qui se fane.

Or, Baudelaire mobilise l’image des fleurs différemment. Dans « Une charogne », le corps de l’animal se change en une fleur qui s’épanouit par la grâce de la comparaison.

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.

Autrement dit, les mêmes images avec Baudelaire changent de sens et de fonction : elles servent à célébrer ce que peut faire la poésie : mettre de la vie où il y a de la mort, de la beauté où la laideur semble l’emporter. Il ne s’agit pas de dire aux hommes qu’ils vont mourir ; il s’agit de dire que la poésie recrée la vie et oppose la durée à l’éphémère (et le poète le fait au moyen d’une mise en abyme : à l’intérieur de cette “fleur du mal”, la charogne s’épanouit en fleur qui métaphorise le poème lui-même).

Mais le poète ne veut pas faire oublier d’où viennent ses poèmes : c’est sans doute pourquoi il les appelle Les Fleurs du Mal.

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