Des conseils et un guide, vers après vers, pour vous réapproprier ce texte, pas si difficile qu’il n’y paraît, seulement ancré dans un imaginaire personnel, fait de nuit qui tombe et de sacré, réunis pour célébrer un dernier souvenir de bonheur ou d’amour.


Avant tout…

Avant de relire “Harmonie du soir”, vos notes sur le poème, puis de vous appuyer sur ce guide de relecture, relisez le texte que vous aviez écrit dans votre carnet, auquel une émotion avait fini par donner son titre. Nous avions tenté de nous rapprocher du mode d’écriture de Baudelaire (je vous avais proposé un détour par le portrait chinois d’un souvenir). Il s’agissait de métaphoriser une ou des émotions - exactement ce que notre poème fait avec ce sentiment “d’harmonie du soir”.


Proposition de synthèse

  • C’est un poème en quatre quatrains, dérivé du pantoum, forme poétique d’origine malaise introduite en France par Victor Hugo. Les vers pairs d’une strophe sont repris dans la strophe suivante, dont ils deviennent les vers impairs. Ainsi, le texte est fortement empreint de musicalité.
  • Il évoque une série d’images et de sensations diverses sans référence claire au monde réel, presque à la manière d’un rêve, dans une atmosphère religieuse et sacrée. Sa clé repose dans le dernier vers, qui suggère une séparation, en évoquant le souvenir d’une personne aimée.
  • L’ensemble du poème crée un balancement visuel et sonore, “une danse” qui a aussi l’apparence d’une “cérémonie” (cf. ce qui a été dit en cours), comme pour fixer et mettre en mouvement à la fois, par l’écriture, un équilibre rare entre ces deux états que sont le Spleen et l’Idéal. À la tension entre ces deux pôles, qui structure toute l’œuvre de Baudelaire, et qui nourrit plus largement sa création, se substitue ici une rare “harmonie” entre eux. Que s’agit-il d’évoquer et de sacraliser ? Le souvenir heureux d’une relation qui vient de s’achever ? La conscience naissante qu’elle est terminée et que l’être aimé n’est désormais plus qu’un souvenir ? Le vertige qui peut nous saisir en un tel moment ? Ou des images et des sensations subtiles, ténues, que le poète associe à ce souvenir ? Voire, qui le “hantent” sans cesse (là encore, je m’appuie sur vos remarques en cours) ? Sur quoi, à l’oral, voudriez-vous insister ? La danse ? La dimension cérémonielle du poème ? La féérie de ces sensations rattachées au souvenir ?…

Vous l'aurez compris, comme pour le travail sur "À une passante" et sur "Le cygne", je vous invite ici à choisir un projet de lecture, selon ce à quoi vous aurez été le plus sensible en lisant et en relisant le texte. N'hésitez pas à le lire à voix haute pour ressentir le tournis, le vertige des sensations que crée le texte.


Comment relire ce poème en vue de l’oral ?

Une explication linéaire, à l’oral, je le rappelle, c’est une reconstitution de tout le travail de lecture fait en cours, puis prolongé chez vous ; après l’avoir introduit et lu, puis présenté un projet de lecture, on suit les mouvements du texte, sa progression, comme si on le découvrait au fur et à mesure.

Les mouvements du texte

Notre poème, ici, résiste à une décomposition en différents mouvements : il est fondé sur un principe de reprise, chaque vers pair d’une strophe étant répété, en position impaire, dans la suivante. Le texte tient beaucoup plus de la valse que d’un mouvement linéaire. Seul se distingue de la série d’images et de sensations le dernier vers, au sens où apparaît un être aimé, auquel réfère le pronom “toi”.

Notre lecture épousera donc la dynamique du texte, tout simplement, de quatrain en quatrain.


Aide à la relecture

Commentez le titre : que promet-il ? De quoi le soir peut-il être la métaphore (voir ci-dessous) ?


De façon solennelle, le premier quatrain mêle harmonieusement des sensations différentes autour de l’image de la fleur qui s’évapore, comme s’il s’agissait d’écrire les lignes d’un mythe personnel, ou de saisir dans le monde alentour les échos d’un fugace équilibre, entre souffrance, nostalgie et dernier moment heureux.

  • Revoyez le ton solennel, prophétique, biblique du premier vers, lié à la première formule. Pourquoi ce ton ? Ce moment lié à une fin (le soir métaphorique d’une relation qui s’éteint ?) résonne-t-il dans le monde alentour ?
  • Comment interprétez-vous cette évaporation ? De quoi peut-elle être la métaphore ?
  • Vibrant, évaporer, frémir : qu’est-ce qui rapproche ces verbes (nous l’avions vu en cours) ? Quel mouvement infime, au fond de soi, s’agit-il de saisir selon vous ?
  • L’évaporation métaphorique se double d’une grande fluidité des deux premiers vers du fait de l’enjambement. Revoyez si nécessaire ce qu’est un enjambement (sur Pearltrees, fiche sur la versification) : le cadre syntaxique de la phrase déborde le cadre du vers, sans effet de mise en relief (sans quoi nous parlerions d’un rejet).
  • De quoi la fleur est-elle la métaphore ? De la femme aimée ? De la relation amoureuse ? Du poème (c’est un usage classique de la fleur : cf. le titre du recueil) ? Pour bâtir une interprétation aussi juste que possible, il vous faut réfléchir à ce terme. Sans doute faut-il y voir une hypallage pour le parfum de fleur. Le raccourci serait saisissant : l’évaporation (du parfum) est synonyme de disparition (de la fleur elle-même).
  • Revoyez ce qu’apporte l’encensoir (par son mouvement, sa couleur et son usage). Sur Pearltrees, les trois objets de culte, mis en relation dans ce poème par la rime et le nombre de syllabes, vous sont présentés à travers différents liens illustrés.
  • Revoyez, au vers 3, comment s’opère le mélange des sensations.

Repères sur les correspondances entre sensations, qui ouvrent la voie à l'univers de l'Idéal

C’est un aspect de la poésie baudelairienne que nous n’avons pas travaillé encore : la façon dont les sensations, se mêlant de manière harmonieuse les unes aux autres, permettent un moment d’extase. Pour le dire différemment, la poésie baudelairienne unit parfois des sensations liés à des sens différents, et en fait la voie d’accès à ce que Baudelaire nomme l’Idéal. Il faut une parfaite correspondance des sensations pour produire cet effet (le poème “Correspondances”, qui annonce la poésie symboliste, est emblématique de cette recherche du poète). Changer la boue “en or”, c’est peut-être aussi réunir ces sensations pour accéder à un autre monde.


  • Le vers 4 pourrait résumer à lui seul l’effet du poème : revoyez pourquoi. Pensez au travail sur les sonorités notamment : observez bien le sens et les sons des deux adjectifs. Pourquoi les rapprocher selon vous ?
  • L’exclamation de ce fait est difficile à interpréter : dernier plaisir d’une relation qui s’achève ? Expression du regret ? Qu’en pensez-vous ?
  • Que crée le choix de deux rimes seulement tout au long du poème ? (si nécessaire, rappelons qu’une rime féminine s’achève par la voyelle E ; rappelons aussi qu’ici alternent une rime féminine aiguë en -ige et une rime masculine sourde en -oir) ? Peut-on leur donner un sens ? Pensez au titre de la section.
  • Au terme de la lecture du premier quatrain, il se confirme ce que promet le titre : l’expression d’une harmonie liée à la fin de quelque chose, métaphorisée par le soir.

Entre rêverie musicale et expression du sacré, le second quatrain lui aussi concilie les contraires.

  • Ce qui peut étonner lorsqu’on lit les deux premiers vers de cette seconde strophe, avec la fleur et le violon, c’est l’absence de référence claire au réel (contrairement à « à une passante », avec la rue) : que signifie le déterminant « chaque », alors que « fleur » n’est pas complété (contrairement à “chaque fleur du jardin”) ? Le dictionnaire dit que chaque est un déterminant singulier qui signifie : « qui fait partie d’un tout et qui est considéré à part ». De quel tout ces fleurs font-elles partie ? Je vous invite à commenter cela, à vous interroger à voix haute sur ce flux d’images que le poète fait vibrer ensemble.
  • Même question avec le violon et le déterminant défini LE. Serait-ce dans un espace imaginaire que nous nous trouvons ? Le violon est-il une métaphore, que le poète associe à ce qu’il ressent ? L’objet lui-même peut-il faire partie du souvenir évoqué au dernier vers ?
  • Quel effet provoque le frémissement du violon ? Observez la diérèse, que vient-elle mettre en relief (sur le mot VI-O-LON) ?
  • Un élève, l’an dernier, avait mis en évidence l’harmonie imitative créée par la diérèse et par l’ensemble des voyelles dans le vers (l’harmonie imitative est un jeu sur les sons, ici des assonances, au service d’une imitation du véritable son) : i o on i o on i.
  • Quelques années avant le célèbre poème de Verlaine, le poète met en scène une comparaison du violon et du cœur. À quelles émotions les rattacheriez-vous ?
  • À bien relire le premier vers et cette comparaison, ne peut-on avoir l’impression que Baudelaire intervertit ce que sous une plume plus ordinaire, on aurait trouvé dans l’autre sens, à savoir un cœur qu’on afflige, qui exprime sa souffrance comme un violon qui frémit ? Comment comprendre cette interversion, cette quasi comparaison à l’envers ?
  • Quel effet la reprise des vers du quatrain précédent produit-elle ? Songez à l’expression qui, ici, donne du poème une image tout à fait analogue à cet effet.
  • Le poète évoque un reposoir : rappelons que c’est un support en forme d’autel sur lequel on dépose le saint sacrement, en certaines occasions. De nouveau donc, c’est une référence à la liturgie chrétienne. La référence au reposoir peut dans l’esprit du lecteur contemporain de Baudelaire évoquer une procession (une marche lente et sacrée en un jour particulier). Quels effets le reposoir produit-il dans le texte ?
  • Le terme rime avec encensoir plus haut et ostensoir plus bas. L’atmosphère est celle d’un pèlerinage personnel (peut-on songer à celui de Hugo dans « Demain… » ?)
  • Que suggère l’antithèse du huitième vers selon vous ?

Le troisième quatrain semble s’acheminer vers la nuit et faire plus de place au “cœur” mentionné dans la strophe précédente.

  • La comparaison avec le cœur entrait comme les autres dans une manière d’écrire propre à Baudelaire, qui privilégie l’image - comparaison ou métaphore, même quand elle paraît incongrue. Mais le second vers du troisième quatrain reprend le cœur et la fin du poème permet de penser que c’est une manière - classique - de se désigner lui, par périphrase. À moins que ce ne soit le cœur de l’être aimé ?
  • Comment l’image spleenétique du “néant vaste et noir” est-elle contrebalancée ? Que cela signifie-t-il quant à l’émotion du poète ?
  • La dernière image est celle d’un coucher de soleil : le trouvez-vous romantique (sachant que le coucher de soleil est un motif typiquement romantique, un titre de poème dans le recueil en atteste : “Le coucher de soleil romantique”). Que soulignent les allitérations en S ? Comment comprendre cette image ? Ne peut-on voir ici que le mouvement qui dominait jusque-là, synonyme d’harmonie, de vie, de danse, le cède à la fixité de la mort et au néant vaste et noir de la nuit ? S’agit-il, un peu comme dans “Le cygne”, de reprendre une image un peu usée, et de lui conférer une originalité nouvelle ?

Le dernier quatrain livre la clé du poème : un dernier souvenir, vivant, vivace, semble échapper au soir qui tombe dans l’esprit et le cœur du poète.

  • Vous l’avez dit en cours : les objets religieux peuvent renvoyer à une cérémonie funèbre : ce serait une image forte pour évoquer une séparation. À moins qu’il ne s’agisse, par la référence religieuse, de dire que le poète voue désormais un culte à cette relation terminée. Sans doute le poète joue-t-il aussi sur la couleur et la forme de ces objets (ronde pour deux d’entre eux : l’encensoir et l’ostensoir), couleur et forme qui annoncent peut-être le coucher de soleil, par analogie. Qu’en pensez-vous ?
  • Le “cœur tendre”, terrifié à l’idée de la nuit à venir, devient ici sujet, il vous faudra l’indiquer.
  • Et il le fait manifestement pour conjurer la disparition, l’évaporation de cet amour enfui.
  • Réfléchissez au fait que ce cœur puisse être une métaphore du poème lui-même. Le poème ne serait-il pas la quintessence extraite de cet amour révolu ? Une pure image, une relique sacrée mise en mots pour garder plus qu’un amour : l’essence divine de ce qui a été perdu, pour reprendre le dernier vers “d’Une charogne” (“J’ai gardé la forme et l’essence divine…”).
  • Le dernier vers n’est d’ailleurs pas celui de la mort mais du souvenir.
  • C’est un vers qui fonctionne comme une clé puisque c’est le seul qui ne soit pas seulement métaphorique. L’adresse, par l’emploi de la deuxième personne, fait référence à une femme aimée.
  • Aussi intéressant que d’autres choix d’écriture, le présent semble prendre tout son sens ici. Si dans d’autres vers, les verbes font référence à ce qui s’évanouit à peine perçu, ici, le verbe luire et l’image de l’ostensoir donnent l’impression de quelque chose qui en permanence se perpétue.

Conseils pour l’introduction

Amorces possibles

  • C’est sous le signe de l’alchimie que nous avons lu Les Fleurs du Mal, et notamment le poème « Harmonie du soir ».
  • « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », écrit Charles Baudelaire au terme d’un projet d’épilogue aux FdM ; cette alchimie entre la boue et l’or, entre ce que le poète appelle aussi le Spleen et l’Idéal, marque le poème « Harmonie du soir », que vous m’invitez à relire aujourd’hui.

Ce ne sont que des exemples ! Qu'ils nourrissent votre réflexion, qu'ils vous en inspirent d'autres.

Suite : bien situer le texte

Les étapes à suivre, de façon abrégée : son auteur, CB… Les FdM… la section « Spleen et Idéal »…

Quelques rappels

  • “Spleen et Idéal” : deux états entre lesquels le poète oscille ; sans doute considère-t-il par ailleurs que tout homme est condamné à osciller entre ces deux attitudes, ces deux formes d’émotion. Il n’écrit pas : malheur et bonheur. Spleen vient de l’anglais et désigne la rate, siège de l’humeur noire selon la médecine antique et médiévale. Idéal : quelque chose à atteindre d’inaccessible. Baudelaire est nourri de la pensée néoplatonicienne : selon Platon, le monde des Idées est accessible à l’homme par la philosophie ; pour le poète… par la poésie, qui saisit dans le réel l’harmonie des sensations, et s’élève ainsi jusqu’à l’Idéal.

Le choix du mot spleen peut s’expliquer par la longueur du ee et donc la langueur qu’il peut exprimer. Quoi qu’il en soit, comme pour “Le cygne” dans lequel Baudelaire entreprend de donner une expression nouvelle à la mélancolie, pour ces deux états, il propose deux mots plus riches et plus larges que malheur et bonheur ou souffrance et extase.

  • Mais le mot ET est important lui aussi ; le recueil et cette section en particulier ne dessinent pas de progression, d’évolution positive ou négative, mais une tension entre deux pôles, un tragique retour au spleen après les moments d’Idéal, une perpétuelle quête d’Idéal qu’aucun Spleen n’étouffe définitivement.
  • La plupart des poèmes met en avant soit l’un, soit l’autre (plusieurs s’appellent Spleen), soit les deux comme plus loin dans « À une passante ».
  • Mais celui que nous allons lire est original par rapport aux autres dans la façon dont il met en scène ces deux pôles de l’existence.
  • Enfin, il est situé après une série de poèmes envoyés anonymement à Apollonie Sabatier, une femme qui tient salon avec des artistes, véritable muse du poète, transfigurée par sa poésie. S’agit-il avec “Harmonie du soir” de transformer un amour secret en or poétique ?

Pour la conclusion

Référez-vous aux guides de relecture proposés pour les précédents textes : la structure est la même.

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