Voici un guide de relecture de ce monologue décisif de Louis.


Situation de la scène : le plan d’énonciation de ce monologue

La scène 5 de la 1re partie interrompt les retrouvailles de Louis avec les siens ; elle intervient après les premiers échanges, puis la scène de Catherine (2), celle de Suzanne (3) et celle de la Mère (4) qui reproduisent d’ailleurs, grosso modo, l’ordre de leurs répliques dans la scène 1, que l’on peut de ce fait voir comme une scène d’exposition.

Chacun - à part Antoine - a donc eu un moment d’expression, dont Louis, qui s’est au tout début présenté au spectateur, dans un prologue hors du temps et de l’espace des retrouvailles familiales.

C’est le moment que choisit Jean-Luc Lagarce pour interrompre le cours des retrouvailles et remettre en scène Louis, sur un plan d’énonciation qui est le même que celui du Prologue. Comme si l’on avait affaire à une suite de ce Prologue : on peut imaginer même de lire le Prologue, les trois monologues de Louis et l’épilogue comme une suite.

  • Prologue : « Plus tard, l’année d’après »
  • Scène 5 de la 1re partie (1er stasimon) - « C’était il y a dix jours à peine peut-être »
  • Scène 10 - « Au début, ce que l’on croit »
  • Scène 1 de la 2e partie « Et plus tard, vers la fin de la journée »
  • Épilogue - « Après, ce que je fais, je pars »

Manifestement, le dramaturge s’inspire du modèle de la tragédie grecque, qui alterne épisodes (avec de l’action) et interventions du Chœur (stasima), qui commente l’action et représente la cité qui assiste à la pièce. On trouve le même nombre de monologues que de « stasima » dans la tragédie grecque (cinq).

Louis serait donc, on l’a déjà dit, personnage et Chœur, personnage et Coryphée (c’est-à-dire chef de Chœur) à la fois.

Mais les débuts de ces monologues indiquent aussi qu’il se situe dans un autre espace-temps que les scènes consacrées aux retrouvailles familiales. Il est comme un récitant, externe et interne à l’histoire, qui de temps en temps, donne à voir ce qui s’est passé ce jour-là ou ces jours-là, ces dimanches-là.


Quel est ce hors-temps des monologues de Louis ?

Je vous invite à réfléchir de nouveau à cette question et formuler, pour vous-même, une réponse que vous pourrez justifier à l’oral.

  • Parle-t-il depuis la mort comme le suggère l’épilogue (« Je meurs quelques mois plus tard ») ?
  • Est-ce une rêverie, des pensées qui sont les siennes, au moment où il retrouve les siens ? C’est ce que pourrait suggérer le début de la scène 6 : « Vous ne dites rien, on ne vous entend pas » (Catherine).
  • On peut se demander si ces monologues sont ces « éclaircies » qui étaient au cœur du titre précédent et non retenu par Lagarce in fine : Quelques éclaircies (je vous renvoie au journal à la fin de votre édition).
  • Cette construction ménage en tout cas des temps au cours desquels, en s’affranchissant de toute esthétique de la vraisemblance, Louis parle, se parle à lui-même (le monologue en lui-même est un artifice théâtral que l’on accepte par convention), nous parle, sans que les autres personnages puissent l’entendre. Le spectateur entre donc dans la pensée de Louis ; il en sait plus que les autres membres de la famille sur sa conduite ; il peut confronter ce que dit Louis en famille et ce qu’il dit en son for intérieur.

Lecture rapprochée du texte

Les mouvements de la scène

Le texte est composé de six sections délimitées par des blancs. La deuxième, la plus longue, est interrompue brièvement, par une phrase elle-même isolée par des blancs, qui marque le doute, au milieu du récit.

Je vous propose de les voir ainsi.

1. Dans un courte section du texte, introductive en somme, Louis évoque sa prise de décision : revenir dans sa famille (première section du texte).

2. Puis il tente de dire quelle a été, un matin, au réveil, cette prise de conscience. Son propos s’élabore avec difficulté, comme en témoigne son temps d’arrêt (« je ne sais si je pourrai bien la dire »). Il raconte avoir compris qu’il pousse toujours autrui à l’abandonner. Après l’interruption, le propos progresse par répétitions et énumérations, avec un effet de retardement : le motif de l’abandon est donné à la fin de cette longue deuxième section du texte.

3. Une troisième section revient sur le moment de trouble qu’est le réveil, la difficulté de dire et sur le motif de abandon.

4. Puis son propos revient sur l’explication : il est celui qui pousse les autres à « renoncer » à lui.

5. Le propos se fait plus ramassé à partir de cette cinquième section : le texte approche de sa fin. Louis revient sur sa prise de conscience (« Je compris… ») et met en évidence une révélation : la souffrance de ses proches a été plus grande que la sienne.

6. La dernière section, la plus brève, fonctionne comme une conclusion. Elle clôture la scène en reprenant le motif du réveil, de la « pensée étrange et claire » devenue « idée étrange et désespérée et indestructible encore », pour délivrer une expression, la plus juste, la plus nette et aussi la plus bouleversante peut-être : « on m’aimait déjà vivant comme on voudrait m’aimer mort ».

On peut lire ces mouvements un peu différemment, en trois temps, ce qui serait gage d’une plus grande efficacité à l’oral : après une brève introduction qui évoque sa décision de revenir au sein de sa famille (section 1), Louis développe dans un récit ample et hésitant la survenue de sa prise de conscience, ce moment de réveil et d’éveil (section 2 interrompue). Les quatre sections suivantes, de plus en plus brèves, explorent le motif de l’abandon, son fonctionnement, jusqu’à la conclusion de la réflexion du personnage.


Première section du texte : Louis évoque la décision de son retour

  • Comment se dit ici l’indétermination du temps et du lieu ? Je rappelle pour vous aider qu’on appelle incidente une phrase indépendante, détachée syntaxique ment de celle dans laquelle elle est incluse, le plus souvent par des tirets (à la façon d’une parenthèse).
  • Je vous invite à mesurer l’effet d’attente produit ici. Que s’agit-il de découvrir ? Le Prologue ne nous avait-il pas déjà donné une raison pour le retour de Louis ?
  • Pourquoi employer le passé simple selon vous ?

Deuxième section : vers une prise de conscience, un matin au réveil

  • Cette fois l’indication temporelle est nette : montrez grâce à quoi. (à moins que ce ne soit que parce qu’elle fait suite à l’indétermination, au flou de la première phrase) : « Il y a dix jours ».
  • Montrez comment le récit de Louis diffère l’énoncé de l’information principale.
  • Peut-on selon vous parler d’une « éclaircie » pour Louis, pour ce réveil-là ? Qu’est-ce qui domine habituellement dans sa vie ? Appuyez-vous sur le lexique.
  • Comment interprétez-vous l’isolement de cette phrase, séparée du reste du texte par des blancs : « je ne sais pas si je pourrai bien la dire » ?
  • Quel rôle les répétitions jouent-elles ? (Que signifient-elles ?)
  • Et l’énumération ? Sur quoi insiste-t-elle ?
  • Pour le mot parents, je vous renvoie à la façon dont Jean-Luc Lagarce théorise, dans sa pièce Le Pays lointain, l’idée selon laquelle chacun a deux familles : celle au sein de laquelle on naît, et la « famille choisie ».
  • Comment les personnages personnages de la famille sont-ils mentionnés ? Est-ce par leur nom ?
  • Que pensez-vous de la précision à propos du père ?
  • Comment le texte insiste-t-il sur le regard des autres ? Peut-on même penser au regard… du spectateur ?
  • Que dire de la correction qu’opère Louis du présent au passé simple ?
  • Que suggèrent les guillemets dans l’expression « au bout du compte » ?
  • Lagarce use là encore d’un effet de retardement : comment ?
  • Je vous invite à observer l’élargissement opéré par le texte quant l’entourage de Louis : mes parents, tout le monde, on.
  • Comment Louis explique-t-il qu’on l’abandonne ? Pensez à souligner le paradoxe et la façon dont le texte le met en relief.

Troisième section : retour sur le réveil et sur le motif de l’abandon

  • la « pensée étrange et claire » est devenue « cette impression » : comment interpréter cette reformulation ? Ob
  • Comment cette section en particulier suggère-t-elle la difficulté de se dire ? Quel rôle joue la phrase incidente (entre tirets) ?
  • Pourquoi employer le passé simple ? Quel rôle l’adverbe toujours joue-t-il ?
  • Quelle image de sa solitude Louis donne-t-il ici ? Quel rapport peut-on faire avec sa place dans la pièce, voire à la place de ses monologues dans l’œuvre (je vous invite à cette réflexion : ce peut être un pas de côté intéressant au cours de l’oral, mais aussi bien, vous pouvez réserver cela à l’ouverture en conclusion) ?
  • Comment se dit le caractère fatal, tragique, obligatoire, du renoncement à Louis ? Comment interpréter le verbe falloir ? Serait-ce nécessaire ? Pour qui ? Plus juste ? Moins douloureux ?

Quatrième section : l’abandon, une preuve d’amour ?

  • Je vous invite à observer comme s’opère ici un mouvement inverse de l’élargissement que nous avions vu précédemment (de la famille à « on ») ; regardez aussi les temps employés et interprétez-les.
  • Pourquoi isoler sur une ligne le pronom « tous » ?
  • En quoi cet extrait de la scène nous invite-t-il à construire une nouvelle représentation du personnage, dont nous croyions qu’il était parti, qu’il était celui qui s’était éloigné ?
  • Comment interprétez-vous l’étrange expression initiée par le verbe vouloir ? De quoi cela témoigne-t-il ?

5e section : insistance sur la prise de conscience de Louis, et prolongement de celle-ci jusqu’à une réflexion sur la souffrance

  • Quel rôle le passé simple joue-t-il ?
  • Je vous invite à observer l’effet de retardement. Là aussi, effet de retardement. Montrez comment et interprétez-le (cette pensée met-elle du temps à s’éclaircir ? Est-elle difficile à énoncer sur un plan moral ?
  • Que Louis réalise-t-il ?

6e section : la formule juste, en conclusion

  • Montrez comment cette dernière section boucle la scène sur elle-même.
  • Comment Louis reformule-t-il l’expression « cette unique et infime raison », devenue « cette pensée étrange et claire » ? Observez l’accumulation de coordinations (polysyndète, accumulation de coordinations), dites-en l’effet.
  • Commentez la formule emblématique de toute cette scène : « on m’aimait déjà vivant comme on voudrait m’aimer mort / sans pouvoir et savoir jamais rien me dire ». (Attention : le conditionnel est un futur par rapport au temps qui expriment le passé : au présent, cela donnerait : on m’aime déjà vivant comme on voudra m’aimer mort)
  • In fine, la mort prochaine de Louis est-elle la seule et même la première motivation de son retour ?
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