Retour sur notre lecture de la fin du chapitre « Des Cannibales », qui évoque la venue des Indiens Tupinambas chez le roi de France.


Éléments de synthèse

  • Montaigne achève son essai de manière étonnante : il propose au lecteur d’adopter un nouveau point de vue, celui des Cannibales, cette fois-ci tourné vers son propre monde. C’est donc avec un œil neuf que nous sommes invités à juger non plus de la sauvagerie des Indiens, mais de la cruauté de la société européenne. En donnant la parole aux Tupinambas, les Européens s’exposent, par ricochet, à être eux-mêmes jugés. Cette parole libérée, telle celle d’un fou à la cour, qu’on interroge sans l’écouter vraiment, est à la fois solide et porteuse de vérité. Elle joue sur les paradoxes et met en lumière le degré de corruption politique et social de la civilisation européenne, achevant ainsi de filer le motif de la dégradation (la “corruption”) qui court tout au long de l’essai.
  • Comme en miroir, le second mouvement du texte relate l’échange entre Montaigne les Indiens. Implicitement, chaque réponse du chef cannibale fait écho aux dysfonctionnements de la société française mis en évidence précédemment. La réflexion sur le langage, entamée dès le seuil de l’essai, se poursuit ici, moins pour évoquer les difficultés de l’échange liées à la barrière de la langue, que pour souligner les erreurs des Européens, dont l’usage des mots biaise le jugement et la vie politique (lorsqu’ils disent “roi” pour “capitaine”, par exemple). L’auteur des Essais valorise ainsi de nouveau, mais sans le dire expressément, la civilisation plus juste et plus simple des Tupinambas.
  • La pirouette finale, qui fait entendre avec ironie la “voix commune” récusée au début de l’essai, rappelle que la nudité des Cannibales leur vaut d’être perçus comme des sauvages, et que leur seule vue tient lieu de jugement ; mais, parvenu au terme de l’essai, le lecteur complice sait désormais le prix que Montaigne attache à la simplicité et à la pureté. Il sait également que l’absence de “haut de chausses” n’empêche pas les Cannibales de vivre au sein d’une société plus égalitaire que celle des Européens, et d’émettre sur l’Ancien Monde un jugement politique d’une grande lucidité. À bien observer toutefois l’ouverture inquiète et la clôture ironique de l’extrait, on peut y déceler une forme de pessimisme quant au devenir des Tupinambas et au regard porté sur eux par les Européens. À moins que chaque fasse sienne la réflexion de Montaigne, c’est bien l’apparence qui demeure le fondement de tout jugement…

Complément pour une ouverture intéressante

Ce procédé du regard étranger au service de la critique de la société fera florès : qu’on songe, pour s’en convaincre, aux Persans de Montesquieu dans les Lettres persanes, à Paris ; à L’Ingénu de Voltaire à Versailles ou encore, plus près de nous, et que je n’ai pas évoqué en classe, au carnet de voyage que le poète Henri Michaux intitule Un barbare en Asie. À la suite de Montaigne, ces écrivains joueront sur la fascination pour le Nouveau Monde, sur l’orientalisme, ou encore sur les problème posés par l’ethnocentrisme pour mieux dénoncer les vices de leur temps.


Autre complément : un début et une fin en miroir

Il est intéressant de relire le tout début du chapitre, en regard de sa fin.

  • Pyrrhus face à ces « barbares » que sont les Romains fait preuve d’une lucidité qui manque à l’entourage du roi de France recevant les Cannibales.
  • Autre effet miroir intéressant : si Montaigne, après avoir évoqué l’étonnement du roi grec, énonce sa préférence pour une approche rationnelle et expérimentale, au moment de réfléchir sur les Cannibales (la fameuse « voie de la raison »), et dans le même temps récuse « la voix commune » des préjugés, c’est pourtant elle qui semble avoir le dernier mot à la fin du chapitre, dans la pirouette ironique et polyphonique sur les hauts de chausse (polyphonique parce qu’on entend le préjugé que Montaigne évidemment ne partage pas).

Voilà qui peut vous permettre, éventuellement, d’achever votre conclusion par une ouverture intéressante ; en tout cas, vous aurez pu observer l’effet de bouclage offert par cette double mise en miroir. Je vous laisse réfléchir à ce qu’il signifie de la part de Montaigne : est-ce une forme de pessimisme que ce retour au point de départ ?


Guide de relecture

Le texte commence à “Trois d’entre eux…” et s’achève à la fin du chapitre.


Mouvements du texte

Vous l’avez vu, notre extrait se compose :

  • d’un détour liminaire : au moment d’évoquer la venue des Tupinambas en France, Montaigne ne peut s’empêcher de méditer la ruine future de ce peuple ;
  • du récit d’un échange entre le roi et ces Indiens ;
  • du récit du dialogue entre Montaigne et ces hommes ;
  • d’une brève pirouette ironique qui clôt tout le chapitre.

Précisons s’il en était besoin que les mouvements d’un texte ne relèvent pas d’un découpage qui répondrait avant tout à des normes académiques. Chaque texte a sa propre dynamique ; il nous appartient de la mettre au jour, au même titre que sa signification, parce qu’elle participe de cette dernière. Cela aide aussi, vous le savez, à organiser votre propos. Pour ces raisons, les mouvements d’un texte ne sont pas nécessairement équilibrés. Pour le dire familièrement, Montaigne n’a pas écrit ce chapitre pour qu’il soit étudié en vue du Bac.


Guide de relecture

Un nécessaire rappel contextuel

Les Tupinambas sont bien connus en France, puisque les navires normands vont chez eux, depuis le début du XVIe siècle, chercher un bois (le bois du Brésil, rouge Brésil) qui permet de teindre les tissus. La première réception de Brésiliens à Rouen date de 1550, et a donné lieu à une reconstitution de fêtes “brésiliennes”.

Montaigne en rencontre dans la même ville en 1562, alors que les guerres de religion viennent d’éclater. Rouen, brièvement conquise par les protestants, a été reprise en octobre. Le jeune roi Charles IX fait alors un vaste tour de France et s’arrête à Rouen.


Au seuil de l’extrait et du récit de cette rencontre, Montaigne engage une réflexion sur la ruine annoncée des peuples amérindiens.

  • Notez comme la phrase est immédiatement interrompue après l’énoncé du sujet : le récit à venir (celui de la rencontre à Rouen), par anticipation, appelle chez Montaigne une réflexion sur ce que les Indiens auront retiré de leur relation avec l’Europe.
  • Je vous invite à observer et commenter le retour d’un motif qui contribue à la cohésion de tout le chapitre : celui de la “corruption”, c’est-à-dire de la ruine, de la destruction (repensez à l’opposition entre ces deux lexiques : celui de la corruption contre celui de la pureté : cette dichotomie traverse entièrement “Des Cannibales”). Notez comme s’opposent ici un certain nombre de termes. Attention, le mot “commerce” a un sens plus large qu’aujourd’hui et signifie “relation”, “échanges”.
  • La “douceur” du ciel des Indiens est opposée au “ciel” des Européens et des Français, mais sans plus de précision : pourquoi ? À quoi s’oppose la douceur du ciel des Tupinambas ? Que signifie d’ailleurs cette image ?

Puis il évoque la rencontre proprement dite avec le jeune roi de France.

  • Comment cet extrait est-il construit : “notre façon, notre pompe, la forme d’une belle ville” ? Sur quel ton la dire ? Quel regard Montaigne porte-t-il sur la forme d’une ville comme Rouen, récemment reprise aux protestants ?
  • À quelle formule celle-ci fait-elle écho ? Voir page 16 dans l’extrait étudié précédemment.
  • Notez l’évolution intéressante entre “on leur fit voir notre façon…” et “quelqu’un… voulut savoir d’eux ce qu’ils y avaient trouvé de plus admirable”. L’adjectif “admirable”, on l’a dit, signifie remarquable, digne d’être regardé avec attention (ad - mirer). La question posée aux Indiens en est-elle tout à fait une selon vous ? Même si Montaigne rapporte ici au discours indirect l’essentiel de l’échange entre l’entourage du roi et les trois Tupinambas, que peut suggérer la fin de cette phrase ? Sur quel ton la diriez-vous ?
  • Faisons un détour et ajoutons une hypothèse. Le lecteur du XVIe siècle aura perçu sans aucun doute mieux que nous la situation, accoutumé qu’il est à ce qu’un roi interroge une autre personne, particulièrement différente de lui : ce dialogue rappelle celui qu’un souverain entretient parfois avec son bouffon, avec le “fou du roi”. On peut d’autant mieux assimiler la figure des Indiens au fou qu’ils sont eux aussi vêtus de façon extravagante pour un Français. Cette superposition est intéressante, parce qu’elle suggère deux choses : d’une part, on sait que le fou est souvent celui qui dit la vérité ; d’autre part, on sait que cette vérité, souvent, n’est pas prise en compte (justement parce qu’elle est dite par l’amuseur de la cour). Dans la même veine, une autre grande figure de la Renaissance faisait dire à la folie de dérangeantes vérités : c’est l’humaniste néerlandais Érasme, avec son ouvrage intitulé Éloge de la folie. Dans ce texte en forme d’éloge paradoxal, Érasme (1469-1536), fait parler la folie dans son livre et lui fait énoncer toute une série de jugements.
  • Comment Montaigne insiste-t-il d’emblée sur l’organisation de la réponse des Indiens ? Quel rôle jouent, à cet égard, les charnières logiques “en premier lieu” et “secondement”, un peu plus bas ?
  • Comment donne-t-il à son propre récit un gage de son authenticité ? En quoi cette marque de sincérité est-elle importante, au regard de ce que Montaigne a développé au début de ce chapitre ?
  • Peut-on dire au fond que les Tupinambas ont répondu s’agissant de ce qu’ils trouvaient de “plus admirable” à Rouen ?
  • Comment le premier paradoxe observé par les Indiens, de nature politique, est-il mis en évidence ?
  • En quoi la parenthèse sur le langage et l’usage du terme “moitié” est-elle essentielle pour comprendre la société des Tupinambas et sa différence majeure avec la société française ?
  • Comment Montaigne, en relatant la réponse des Indiens, met-il au jour, par un jeu d’antithèses, les inégalités sociales de la société de son temps ?
  • Les Essais, on l’a dit, ont été conçus initialement comme un écrin au cœur duquel aurait dû être publié le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie. À la mort de son ami, Montaigne se charge en effet de ce legs. Or ce discours, écrit à l’âge de dix-huit ans, est une charge virulente non seulement contre toutes les formes de tyrannie, mais aussi contre les mécanismes d’obéissance servile qui les soutiennent, et qu’emblématise l’expression-clé du titre (“la servitude volontaire” : La Boétie défend l’idée qu’il suffirait, non de combattre, mais de ne pas soutenir un tyran, pour que son pouvoir s’effondre comme celui d’un colosse aux pieds d’argile). En quoi le récit de la réponse faite au roi par les Indiens est-il, de la part de Montaigne, une variation (c’est-à-dire une reprise indirecte) sur la réflexion initiée par La Boétie sur la “servitude volontaire” ?
  • Pourquoi est-il particulièrement efficace de donner ainsi la parole à des étrangers, qui plus est dans une position analogue à celle du fou du roi à la cour ?




C’est ensuite un dialogue entre les Indiens et lui-même que Montaigne rapporte : l’occasion de donner à voir leur propre modèle politique, en miroir de la société française.

  • Par quels indices Montaigne donne-t-il une image particulièrement vraisemblable et authentique de son échange avec les Indiens ?
  • Quel obstacle empêche un dialogue fluide entre les deux parties ? Quel lien pouvez-vous faire entre cet évident obstacle et la parenthèse : “car c’était un capitaine, et nos matelots le nommaient roi”) ? En quoi la langue, les mots que nous employons, sont-ils porteurs des représentations que nous nous faisons du monde et d’une société donnée (la nôtre ou une autre) ? En quoi, jusqu’à la fin de son chapitre, Montaigne nous aura-t-il permis de réfléchir aux problèmes posés par le langage ?
  • Montrez comment l’échange est rapporté : les structures des phrases miment le dialogue par questions-réponses.
  • Observez les questions posées par Montaigne : sur quoi portent-elles ? En quoi sont-elles comme le prolongement de l’échange entre les Indiens et le roi de France ?
  • Observez les réponses des Tupinambas, l’une après l’autre : quel modèle dessinent-elles ? Quelle image donnent-elles du pouvoir et de leur organisation sociale et politique ? Sont-elles commentées par Montaigne, ou seulement données à lire sans plus de complément ? Pourquoi ce choix ? Qu’attend ici Montaigne de son “suffisant lecteur” (nous dirions lecteur exigeant) ?

La pirouette ironique finale

  • Notez la litote “Tout cela ne va pas trop mal” : que suggère l’écrivain ici ? (Rappelons qu’une litote consiste à atténuer en apparence ce qu’on dit, pour mieux faire entendre ce qu’on veut dire. À ne pas confondre avec la figure de style de l’euphémisme, qui fonctionne de la même manière, par atténuation, mais pour un but contraire : atténuer effectivement ce qui choque.) La litote est souvent porteuse d’ironie (attention, pas toujours). C’est le cas ici.
  • Comment Montaigne réinsère-t-il dans son propos ce qu’au début du chapitre il nommait “la voix commune” ? Est-ce d’après vous une façon de signifier que l’apparence l’emporte toujours ?
  • Lisez-vous cette fin avec y voyant surtout de l’ironie, un sourire malicieux, de connivence avec le lecteur de Montaigne ? Y voyez-vous une forme de pessimisme lucide, qui infléchirait votre lecture à voix haute en ce sens ?
  • Là encore, qu’attend Montaigne de son lecteur selon vous ?

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